Chapitre 3 : Refuge
Samedi 26 juillet – 11h50
Je regarde à l'extérieur discrètement, me mettant dans l'ombre pour être sûr qu'on ne me verra pas.
Geste instinctif de la main vers l'adolescente — reste hors de vue. Les autres civils, ainsi que le policier, se tiennent déjà loin des fenêtres. Bon réflexe.
Les rues de l'avenue principale sont maintenant désertes.
Jonchées de cadavres.
Mon estomac se serre. Des corps partout. Certains dans des positions impossibles, bras tendus comme s'ils avaient essayé de fuir jusqu'au dernier moment. Une femme en tailleur, un enfant en uniforme scolaire, un vieil homme effondré contre un distributeur de boissons.
Au loin, vers l'arche — je la devine plus que je ne la vois —, d'autres unités sortent sporadiquement. Silhouettes sombres sur fond de lumière éclatante. Cavaliers. Fantassins. Créatures volantes qui tournent en cercle au-dessus du carnage.
On ne peut rien faire de plus. On doit rester cachés.
Les forces militaires japonaises ne devraient plus tarder.
Pas vrai ?
Mon téléphone. Pas de réseau. Saturé, probablement. Tout Tokyo doit essayer d'appeler en même temps.
De toute façon, ça ne sert à rien. On n'a personne de gravement blessé. Appeler les pompiers ou la police n'est pas nécessaire.
Et puis... je pense qu'ils sont aussi perdus que nous.
On ne peut que se cacher et attendre.
Je souffle doucement, adossé au mur froid. Mes jambes tremblent encore. Mon épaule me lance. Le sang séché tire sur la peau de mes mains.
Je ferme les yeux une seconde.
Putain de vacances.
Le policier s'approche, s'assoit non loin de moi.
Uniforme bleu classique des policiers japonais de quartier. Pas si différent de ceux de la police ou de la gendarmerie nationale française. Légèrement déchiré, taché de sang et de suie.
Trentaine d'années, carrure solide — environ un mètre soixante-quinze. Cheveux noirs courts, yeux noirs, visage carré sans barbe. Son regard fatigué croise le mien brièvement avant de se détourner. Mais sa posture droite, malgré l'épuisement visible, trahit une détermination qui ne faiblit pas. Un flic qui a tenu sa position.
Il me dit en japonais, se désignant :
« Tanaka. Keisatsu. » — Tanaka. Policier.
Je détourne mon regard de la rue. Un rugissement de wyverne se fait entendre au loin.
Je comprends qu'il se présente. Tanaka est son nom. Keisatsu, son prénom ?
Devant mon évidente incompréhension, l'adolescente de treize ans intervient :
« You speak English? » — Tu parles anglais ?
Je la regarde en retour, un peu gêné.
« No, sorry. My English is... bad. I am French. I speak French. » — Non, désolé. Mon anglais est... mauvais. Je suis français. Je parle français.
Elle cligne des yeux, déçue. Puis elle réfléchit avant de dire lentement :
« Ah... Furansu-jin? » — Français ?
J'acquiesce.
Silence. Elle échange un regard avec Tanaka, puis me dit en japonais simplifié, articulant bien :
« Watashi wa Yuki desu. Daigakusei. » — Je m'appelle Yuki. Étudiante.
Je reconnais la façon de se présenter. Watashi wa... Mais daigakusei, aucune idée.
Je fais donc un mélange de japonais et d'anglais maladroit :
« Watashi wa Julien desu. Furansu-jin. » — Je m'appelle Julien. Français.
Je me lève, prends le bouclier rectangulaire. Je le mets face à moi, comme les boucliers anti-émeutes que j'utilise durant les maintiens de l'ordre, et je dis :
« I am military police... French gendarmerie. » — Je suis police militaire... Gendarmerie française.
Un peu gêné, je rougis légèrement en redéposant le bouclier. Une grimace m'échappe. Mon épaule droite tire.
Grimace remarquée malgré moi.
Les autres civils japonais s'organisent autour de moi. Ils fouillent dans les bureaux en restant éloignés des fenêtres. Trouvent des trousses de secours et des bouteilles d'eau.
Pendant ce temps, c'est au tour du salaryman quinquagénaire de se présenter.
Et... avec surprise, celui-ci parle français. Hésitant, avec un fort accent, mais compréhensible.
« Je m'appelle Takeshi. Je suis diplomate et haut fonctionnaire. »
Je regarde le quinquagénaire, surpris, avant de paniquer légèrement.
Je me rappelle la manière dont je l'ai poussé sans ménagement dans la ruelle.
Je dis en mélangeant français et japonais :
« Gomen'nasai, Takeshi-sama... » — Désolé, Takeshi-sama... — c'était sous l'urgence... n'en dites rien à ma hiérarchie. J'ai agi de mon propre chef. Pas d'incident diplomatique. Onegai shimasu yo, ojīsan. » — S'il vous plaît, vieil homme.
C'est bien ma veine. Il fallait que je tombe sur un haut dignitaire du Japon. Et un diplomate en plus.
Takeshi lève doucement la main en signe d'apaisement, mais dit, d'un ton taquin :
« Ne vous formalisez pas, Julien-san. Vous m'avez sauvé la vie. Je ne vous en tiens pas rigueur pour m'avoir bousculé. De plus, vous m'avez soigné au prix de votre veste. »
Un temps. Son sourire s'élargit.
« En revanche... ojīsan ? »
Je passe ma main dans mes cheveux en râlant :
« Ah mais non, ce n'est pas ça... ojīsan c'est "vieil homme", je crois. Merde ! »
Je me reprends avec un sourire gêné, tentant de me rattraper :
« Takeshi-sama ? »
Son sourire disparaît. Il me regarde un instant avec sérieux avant de dire, large sourire revenant, en regardant sa blessure bandée :
« Appelle-moi juste Takeshi. Tu as risqué ta vie pour sauver la mienne. Et ce... malgré que tu sois un gaijin. »
Je le regarde sans comprendre. Surpris.
En désignant Tanaka d'un mouvement de tête, je dis simplement :
« Comme Tanaka, je suis gendarme. Faisant de moi un policier et un militaire. Mon métier est d'aider les gens. J'ai simplement fait mon devoir. Peu importe où je suis, l'humain passe avant toute idée de nation ou de religion. »
Tanaka lève la tête en entendant son prénom, sans comprendre mes paroles. Takeshi lui traduit.
Tanaka, d'un geste amical, me tapote l'épaule droite.
Nouvelle grimace de douleur.
Yuki le remarque. Takeshi aussi. C'est à ce moment-là qu'on remarque mon état général à travers le sang des différents adversaires. Je suis éraflé de partout à cause des chutes.
J'entends Yuki parler en japonais à Tanaka, d'une voix choquée par mon état. Mais ne comprenant pas totalement, je reporte mon attention dehors.
Les combats ont cessé.
Je vois quelques colonnes de soldats venues du portail. Des humains comme des demi-humains ou autres créatures. Même si ces dernières restent minoritaires.
De temps en temps, créatures volantes avec cavaliers passent en hauteur sans nous remarquer.
Maintenant que je peux les observer calmement, je relativise avec pragmatisme. Réaction des soldats en contrebas — ils n'ont pas l'air habitués à voir ce genre de constructions urbaines. Leur armement et équipement font penser à l'armement antique ou médiéval.
Ils ne savent pas où ils ont mis les pieds, apparemment.
Je pense que lorsqu'ils vont se manger la contre-attaque, ça va faire mal.
J'entends Takeshi me dire en français :
« Tu es dans un sale état, Julien-san. »
Je regarde Takeshi du coin de l'œil, toujours dans mes pensées, dans mon analyse.
Il ajoute :
« Tu devrais te laisser soigner. Yuki a trouvé une trousse de secours dans ce bureau. Elle peut s'en occuper. »
Je reporte totalement mon attention sur lui, puis sur Yuki qui commence à sortir les éléments de la trousse.
Je jette un œil à mon état général. Maintenant que je suis assis, hormis la douleur à l'épaule, je ne me sens pas si mal que ça.
Mon regard balaie le bureau. Les autres personnes sont dispersées dans la salle. Certaines blotties. D'autres sanglotant. Tanaka regarde également à l'extérieur, tendu. Je le vois regarder son téléphone, inquiet. Lui aussi n'a pas de réseau.
Je lève discrètement la main et tente de dire à Yuki en japonais :
« Genkida yo, Yuki. Arigatō. » — Je vais bien, Yuki. Merci.
Puis je dis en français, ne sachant pas le dire en japonais. Mais je sais que mon ton et la manière dont je vais le dire suffiront. Au pire, Takeshi est là pour traduire :
« Et toi, ça va ? Tu n'es pas blessée ? Tu ne t'es pas fait mal en tombant ? »
J'entends Takeshi traduire d'initiative.
Je vois Yuki rougir et baisser les yeux.
Elle secoue la tête et dit en japonais, le tout traduit par Takeshi :
« Daijōbudesu. Kega mo shite imasen. Sore wa anata no okagedesu. Watashi ga anata o daiji ni shimashou. Sore ga watashi nari no kansha no kimochi desu. » — Je vais bien. Je ne suis pas blessée. Et c'est grâce à toi. Laisse-moi te soigner. C'est ma manière de te remercier.
Je hausse un sourcil et lui réponds :
« C'est Tanaka qui s'est interposé entre toi et le soldat en cosplay. C'est lui que tu devrais remercier. »
J'ajoute, légèrement honteux :
« Ma première intention était de fuir. Surtout en voyant ces créatures volantes. C'est effrayant. Et... étrange... C'est justement parce que j'ai vu le courage de vos policiers que j'ai agi. »
Je dis avec un demi-sourire en regardant Tanaka :
« Les vrais héros, c'est vous. Et... merci de m'avoir sauvé la mise contre cette chose à tête de cochon. On dirait que vos animes prennent vie aujourd'hui. »
L'un des civils, un homme japonais d'une trentaine d'années — costume froissé, alliance visible à sa main tremblante, visage marqué par le choc — me regarde avec un œil noir, poings serrés.
Il dit en japonais avec une certaine colère :
« Kon'na toki ni dōshite waraeru no, gaijin? Hito ga shinda noni! Ano kōgeki de tsuma o ushinatta no. Watashi no me no mae de korosareta no yo. » — Comment pouvez-vous sourire dans ce genre de moment, gaijin ? Des personnes sont mortes ! J'ai perdu ma femme dans cette attaque. Elle a été tuée sous mes yeux.
Une jeune femme — vingtaine d'années, cheveux noirs en désordre, lunettes auxquelles il manque un verre, yeux rougis et gonflés — dit entre deux sanglots, voix brisée :
« Haha wa ano ōkina midori-iro no ikimono ni korosaremashita. Naze son'na koto ni natta no desu ka? » — Ma mère s'est fait tuer par l'une de ces grandes créatures vertes. Pourquoi c'est arrivé ?
Je regarde vers les autres civils avec un air désolé. Je ne comprends pas tout ce qu'ils disent. Mais je ressens dans leurs voix leur détresse, leur colère et leur tristesse face à cette situation inexplicable.
Je dis à Takeshi :
« Il n'y a pas besoin de traduire. Vous devriez vous occuper de vos compatriotes, Takeshi. Dans l'état actuel des choses, on ne peut qu'attendre que votre armée arrive et réplique. »
Je dis à Tanaka seulement ce mot en japonais :
« Matsu ni wa? » — Attendre ?
Tanaka hoche doucement la tête. Il arrive à la même conclusion. Même s'il aimerait en faire plus.
J'entends Takeshi juste derrière moi qui commence à parler aux autres civils.
Yuki tire sur ma veste, me demandant de la retirer.
Je dis avec un brin d'ironie à Yuki, en français :
« Tu ne me laisseras pas tranquille, hein ? »

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