Chapitre 2 : Attaque sur Shibuya
Samedi 26 juillet – 11h35
Au début, je ne pige rien.
J'ai du mal à croire ce que j'ai vu. Un homme chevauchant un dragon ? Je cligne des yeux, cœur cognant. Impossible. Hologramme high-tech ? Tournage de film ?
Mais cette forme écailleuse, ce rugissement primal...
Réel, bordel.
Le cor retentit. Sourd. Ancien. Déplacé au milieu des tours de verre.
Puis les pas : cadencés, lourds, armée antique en pleine modernité. Aucun sens.
Cris — terreur pure, appels à l'aide, chocs violents résonnant comme os brisés. Panique infectant la foule. Visages décomposés. Certains figés, d'autres filmant bêtement. Comme si c'était un prank viral.
Les passants déboulent de l'avenue adjacente. Courent à l'aveugle, trébuchent, hurlent sans savoir ce qu'ils fuient. Leur peur est contagieuse — raz-de-marée humain qui me pousse contre un mur pour éviter d'être piétiné.
Puis un dragon plonge bas. Ailes battant l'air, sifflement tranchant. Sur son dos, un type en armure, lance abaissée.
Il frappe.
Net. Brutal.
Pointe qui transperce un civil. Sang giclant sur le bitume chaud. Odeur métallique me frappe, mêlée à sueur et poussière.
La rue explose en chaos.
Mon premier réflexe ? Fuir. Comme tout le monde.
Mes jambes bougent déjà, m'éloignant du danger. Mais des civils tombent, fauchés sans pitié.
Qu'est-ce que je fous ?
Je suis gendarme. Pas armé, pas chez moi, mais bordel, des gens meurent.
Crépitement sec. Coups de feu. Des policiers japonais, dépassés mais tenaces, tirent sur les assaillants. Leurs yeux reflètent la même peur que la mienne.
Mais ils restent.
Et moi, je comptais déguerpir ?
À cent mètres, une gamine trébuche. Treize ans, maximum. Petite silhouette frêle, cheveux noirs longs avec une frange droite plaquée par la sueur, uniforme scolaire bleu marine — sailor fuku classique — froissé et maculé de poussière. Ses genoux écorchés saignent. Elle lève vers le policier des yeux noirs élargis par la terreur, rougis par les larmes.
Un policier se plante devant elle, son revolver New Nambu Type 60 en main. Face à eux, un soldat en armure de plates cabossée charge, épée large brandie. Type occidental — cheveux sales, barbe hirsute, visage rougeaud déformé par un rictus haineux — il fonce droit sur l'adolescente et le policier, yeux injectés de sang.
Le policier vide le barillet de son arme. Le stress le fait rater deux fois. Trois balles touchent l'adversaire. Deux ricochent sur l'armure. Une touche l'épaule. Sang qui suinte. Mais l'assaillant bondit quand même, lame prête à trancher.
C'est là que mes jambes se décident.
Je fonce, peur plombant mon cœur comme un poids mort. Pas le temps de réfléchir.
J'arrive de côté, le percute — plaquage brut, maintien de l'ordre. On roule sur l'asphalte râpeux, son armure cognant contre mon torse. Je passe derrière, bras autour de sa gorge.
Il se débat. Force surprenante. Cliquetis métallique.
Son épée tombe à portée.
Sans réfléchir — ou trop ? — je lâche, saisis la lame, la plonge dans sa gorge.
Le sang chaud jaillit de la blessure béante. Le liquide pourpre recouvre mes avant-bras. Mon torse. Mon visage. Au fil des secondes, l'homme de débat de moins en moins. Son corps se raidit, tremble une dernière fois avant de s'immobiliser pour toujours.
Je reste figé. Épée en main. Goût métallique dans la bouche.
Le policier et la gamine me fixent, choqués. Un grand blond barbu, gaijin maculé du sang de l'homme qu'il vient d'abattre, épée ensanglantée dans sa main, vient de les sauver... en tuant.
Première fois pour moi.
Mes mains tremblent. Adrénaline brûlante.
Pas le temps de flipper.
Je repousse le corps, souffle court. « Fuyez ! » je crie en français, puis : « Nigeru ! »
Le policier hoche la tête, recharge le barillet de son revolver d'une main ferme avec son chargeur rapide. Je saisis la gamine, épée en main, on sprinte vers une ruelle.
Mouvement furtif.
Créature qui saute, couteau ébréché brandi. Peau grisâtre et crasseuse, tête de cochon difforme — groin aplati, petits yeux noirs luisants, défenses jaunies — cicatrices boursoufflées zébrant son torse nu et musculeux. Odeur fétide de bête sauvage. Je pare à peine — choc violent m'envoyant valser contre un mur. Douleur vive à l'épaule. Veste déchirée. Dos éraflé.
La bête se tourne vers le policier.
Trois coups secs.
Balles au torse. Elle s'effondre, inerte.
Je rampe, ramasse la gamine. « Nigeru ! » — Fuyez.
Cœur martelant. Une porte entrouverte — escalier sombre, sortie de secours ? Je les pousse devant : le flic couvrira dans l'étroit escalier.
Un hurlement non loin se fait entendre dans la rue que l’on vient de quitter.
Un salaryman quinquagénaire, silhouette mince dans un costume anthracite déchiré, bras gauche en sang, Poursuivi par un soldat — armure bosselée, lance et bouclier rond, traits occidentaux, barbe rousse — qui charge en hurlant.
Sans réfléchir, je fonce. Épée en main.
Je percute son bouclier malgré la douleur lancinante — impact vibrant dans tout mon corps. Il valse dans une vitrine. Explosion de verre scintillant.
Je vacille, genou écorché, mais me relève.
Autour, des Japonais figés, yeux écarquillés. Le soldat remue dans les débris.
Pas de temps.
J'attrape le salaryman par la veste, le traîne vers la ruelle. « Par ici ! » je hurle, gestes frénétiques.
Ils captent. Quinzaine de civils — paniqués, en larmes — se ruent dans l'ouverture.
Je reste à l'entrée, essoufflé, épée en main, cœur martelant.
Le soldat se relève. Yeux fous. Armure cliquetant.
Épée me glissant des mains — transpiration et sang frais rendant la poignée glissante.
La première fois que je tue, bordel... et avec une épée en combat rapproché. Sur un mec en cosplay médiéval qui massacre des innocents.
C'est quoi ce manga foireux ?
Au loin, l'arche lumineuse crache plus de wyverns. Rugissements vibrants dans ma poitrine.
Le soldat se met en garde : bouclier protecteur, lance pointée, gestes entraînés. Odeur de métal rouillé mêlée à sueur aigre.
Je lui lance, sourire forcé pour masquer la panique :
« Évidemment, tu ne vas pas faire mine de ne pas nous avoir vu, hein ? »
Je ricane malgré moi. Humour noir comme bouclier.
« Je me doute que tu ne comprends pas, gros balourd ? »
Ma voix tremble — détendu en surface, cœur martelant.
L'épée glisse encore, forçant un pas maladroit en arrière.
Galère habituelle. Mais je m'en sors toujours, non ?
C'est là que tout s'accélère.
Il charge. Bouclier levé, lance pointée.
Ruelle étroite — désavantagé total avec cette épée. Je ne peux fuir : civils derrière.
Seule idée : balancer l'épée contre son bouclier. Il lève par réflexe. Je me colle contre lui, supprimant l'avantage de la lance.
J'utilise mon élan pour le pousser.
Sans succès. Forces équivalentes. On piétine, souffle chaud contre mon visage.
Et là... je fais quoi ?
La solution arrive d'elle-même.
Le policier, resté dans l'embrasure, tire ses deux dernières balles — droit au visage.
La première ricoche sur le haut du bouclier. Clang strident. Sursaut violent.
La seconde se loge dans la pommette gauche. Os craquant. Sang giclant.
Blessé mortellement, il s'effondre. Lance claquant sur le pavé.
Je respire fort. Odeur de poudre âcre mêlée au sang frais.
Bordel. Sauvé par un flic japonais.
Ma malchance habituelle — galère, mais je m'en sors toujours, hein ?
Ricanement m'échappe. Humour noir pour décompresser.
Je me penche, mains sur les genoux. Essoufflé. Hagard.
Des morts partout. Civils japonais. Cadavres emmêlés, membres tordus dans des angles impossibles.
Non loin, l'homme que j'ai tué.
Le corps de la créature abattue par le policier.
Et maintenant, ce dernier soldat — tué devant moi. Son sang se mélange avec celui du premier.
Celui que j'ai moi-même tué.
Je sens que je commence à défaillir. Jambes tremblantes. Mal à rester debout.
Mais le policier japonais me hurle dessus, comme je l'ai fait avant :
« Nigeru !! » - Fuis !!
Je le regarde. Je me reprends.
Il a raison. Plus tard. Mets-toi en sécurité.
Je décide de prendre le bouclier et la lance du soldat mort. Je récupère également l'épée.
Coup d'œil rapide vers le portail — cette putain d'arche lumineuse crachant encore des soldats à cheval, à pied. Humains ou humanoïdes.
Mais je ne m'attarde pas.
Je recule dans la ruelle, rentre dans la cage d'escalier.
Avec l'aide de l'épée, je bloque la porte — coinçant la lame dans le mécanisme. Puis je monte, bouclier et lance à la main, jusqu'au dernier étage.
Les civils japonais se sont réfugiés dans un bureau. Quinzaine de personnes. La jeune fille de treize ans. Le salaryman quinquagénaire. Visages blêmes, yeux rouges, respirations saccadées.
Tous les regards se tournent vers moi.
Le gaijin est là. Recouvert de sang. Avec un bouclier et une lance.
Je détourne le regard, rougis sous cette attention. Sans un mot, je pose le bouclier et la lance contre le mur.
Je m'avance, hésitant mais déterminé, vers le salaryman blessé.
Quinquagénaire à la silhouette mince, costume anthracite déchiré à l'épaule, il presse sa main contre son bras gauche ensanglanté. Ses cheveux poivre et sel, d'ordinaire sans doute impeccables, sont maintenant ébouriffés, quelques mèches collées par la sueur. Ses lunettes fines à monture métallique ont glissé de travers. Visage pâle, mâchoire serrée, mais son regard perçant derrière les verres ne montre aucune panique — juste une douleur maîtrisée.
Je m'agenouille, relève sa manche. Blessure superficielle malgré le saignement — entaille nette, probablement une lame.
Sans oser le regarder dans les yeux, je dis simplement, japonais très hésitant :
« Gomen... Osu. » — Désolé. Bousculer.
Silence dans le bureau. Je sens leurs regards.
Le salaryman cligne des yeux, surpris. Puis il hoche la tête, main tremblante sur mon épaule.
« Daijōbu. » — Ça va.
Je ne sais pas quoi répondre. Alors je me concentre sur la plaie.
Je me relève, vais vers la lance. Utilise la lame pour déchirer un morceau de ma veste.
Je m'agenouille de nouveau, noue le tissu sur la plaie.
« Daijōbu da yo. » — Ça va aller.
Le salaryman acquiesce faiblement, semblant de sourire sur son visage pâle.
Je me relève avec une grimace. Mon épaule douloureuse proteste. Mes jambes tremblent toujours. Mal à marcher maintenant que l'adrénaline s'estompe.
Je regarde mes mains. Ouvertes. Pleines de sang.
Le sang du premier homme que j'ai tué.
Je revois son sang gicler de son cou. Le choc de la lame qui perce la chair. La résistance. La chaleur.
Mes mains se mettent à trembler.
Je me sens sale.
J'ai tué un homme.
Je suis pragmatique. Je sais que je n'avais pas le choix. C'était lui ou moi. Ou le policier. L'adolescente. J'ai fait ce qui devait être fait.
Mais prendre une vie ?
Et puis... d'ailleurs...
C'est quoi tout ça ?
Des hommes en armure. Sur des montures volantes. Des dragons ? Et ces monstres semi-humains. Des orcs ? Des gobelins ? Comme dans les films ? Comme dans les mangas ?
Rien de tout ça n'a de sens.
Je sens mon regard se perdre dans le vide, fixant mes mains tremblantes sans vraiment les voir.
Je sursaute en sentant une main sur mon bras.
Ça me ramène partiellement au présent.
C'est l'adolescente que j'ai secourue. Je baisse les yeux pour la regarder. Toujours un peu ailleurs.
Elle me dit d'une voix douce :
« Arigatō. » — Merci.
Ces mots me ramènent totalement à la raison.
Je serre doucement mes mains. Les referme. Sens le sang séché qui colle à mes paumes.
Ça ne sert à rien de se prendre la tête maintenant. On n'est pas totalement sortis d'affaire.
Je lui dis en baissant légèrement la tête :
« Arigatō... Gomen. » — Merci. Pardon.
Elle fronce légèrement les sourcils, comme si elle ne comprenait pas pourquoi je m'excuse. Puis elle secoue doucement la tête.
« Iie. » — Non.
Un silence. Elle me tire doucement par le bras, me guide vers une chaise près de la fenêtre.
Je me laisse faire.

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