Chapitre 8 : Compte rendu
Samedi 26 juillet - 14h04
La main de Yuki dans la mienne, je me laisse guider par cette dernière chez elle.
Maintenant que Takeshi n'est plus là pour traduire, la communication entre Yuki et moi sera plus compliquée.
Je n'avais pas prévu ça.
J'observe Yuki à la dérobée.
J'espère que je ne fais pas une erreur en la laissant être aussi proche de moi. Est-ce bon pour elle ? Mais... ça a l'air de tellement la rassurer quand elle n'est pas loin de moi. Et puis... elle s'est mise entre moi et les deux soldats de la JSDF qui m'avaient mis en joue. Et son regard déterminé. Aurais-je dû la repousser ?
Je soupire et dis en français, légèrement inquiet :
« Ça ne sert à rien de se prendre la tête maintenant, hein Yuki-chan. Je te ramène déjà chez toi et... on verra la suite. »
A ma surprise, j’ai l’impression de sentir sa main serrer brièvement la mienne. Comme pour me rassurer.
En nous éloignant de Shibuya à pied, je sens mon portable vibrer dans ma poche avec le retour du réseau.
Il est 14h14 maintenant. Donc 7h14 en France. Un peu tôt encore pour mes parents. Ils sont retraités, donc sûrement pas réveillés. Hormis peut-être le mari de ma mère.
Non ! Avant, je dois appeler mon commandant de peloton. Mais... il est aussi en vacances. Comme la plupart de notre unité. Appeler le gradé de permanence ? L'adjudant d'escadron ? Peu importe lequel des trois. J'en soupire d'avance.
Vu l'heure, je décide d'appeler le gradé de permanence.
Je m'arrête de marcher et retiens doucement Yuki. Je lui dis avec une légère angoisse dans la voix :
« Sumimasen, Yuki-chan. Chotto matte? » — Excuse-moi, Yuki. Attends ?
Je sors mon téléphone et le montre en tremblant légèrement. Je rajoute, dépité :
« Chīfu. » — Chef.
Yuki s'arrête et me regarde quelques secondes avant de comprendre.
Silencieusement, elle me lâche la main. Elle croise ses doigts derrière son dos avant de s’appuyer avec une certaine nonchalance contre un muret. Une certaine curiosité se dégage de son regard lorsqu’elle pose ces yeux sur moi.
Je dis timidement :
« Arigatō, Yuki-chan. »
Je prends mon téléphone et cherche le numéro du gradé de permanence.
Je récapitule la manière dont je vais rendre compte dans ma tête avant de lancer l'appel via WhatsApp pour éviter les taxes.
Je reconnais la voix rocailleuse d'un adjudant-chef de notre escadron. C’est un vieil adjudant-chef. Il était là lorsque je suis arrivé avec ma cantine à l'escadron. Il est de la vieille génération. Bourru. Moi qui étais plutôt timide et discret, c'était un peu compliqué au début. Mais aujourd'hui, même si on n'a pas spécialement une bonne entente, notre relation est plutôt cordiale.
Il dit d'une voix fatiguée, de mauvaise humeur :
« Adjudant-chef Montrouge, à qui ai-je l'honneur ? »
Je me tends, malgré moi, et serre le poing. Signe que je ne suis pas à l'aise. Mais, d'une voix calme, quoique légèrement tremblante, je lui réponds :
« Mon adjudant-chef, bonjour, gendarme Garin. Je vous appelle afin de vous rendre compte de... quelque chose. »
Un silence de quelques secondes. Car... même si je suis maladroit, je suis plutôt discret et je ne me fais pas remarquer.
Il répond malgré tout, surpris que ce soit moi qui appelle :
« Bordel, Garin, qu'est-ce qui te prend de m'appeler si tôt ? Que se passe-t-il ? »
Un léger silence. Puis je dis :
« Mon adjudant-chef, je sais qu'il est tôt en France. Mais actuellement, je suis au Japon. Pour ne pas perdre de temps en vaines explications, vous devriez regarder les derniers événements qui se sont passés dans le pays où je suis pour que vous compreniez vite la situation. »
Un soupir agacé de l'autre côté du fil :
« Garin, tu te fous de ma gueule ? Tu crois que j'ai que ça à foutre de regarder ce qui se passe au Japon ? Je n'ai même pas pris mon café encore. »
Je dis avec conviction :
« Mon adjudant-chef, s'il vous plaît. Si je vous fais mon compte rendu maintenant, vous allez me prendre pour un illuminé. Et même en regardant les informations, vous n'y croirez sûrement pas non plus. Et... si je vous dis qu'un diplomate japonais est dans la boucle ? »
J'entends l'adjudant-chef s'énerver :
« Un diplomate japonais ? Garin !!! Qu'as-tu encore branlé à la fin... »
Je l'entends malgré tout tapoter sur son téléphone puis, d'un seul coup, un silence qui dure plusieurs minutes.
Je jette un œil à Yuki avec un léger sourire peu assuré. Elle sent que quelque chose d'important se passe. Elle me fait un sourire encourageant.
Il ne m'en fallait pas plus pour me rendre compte de ce que j'ai vécu.
J'ai mis ma vie en jeu pour sauver des gens. J'ai tué pour la première fois. J'ai vu des créatures volantes avec des cavaliers dessus assassiner des personnes. J'ai vu des cadavres. J'ai réussi à parler d'égal à égal avec un diplomate. Et j'ai peur de parler avec cet adjudant-chef ? Ça n'a aucun sens.
Je brise le silence et je lui demande :
« Dites-moi quand je peux commencer à faire mon rapport, mon adjudant-chef. »
Il répond :
« Garin, c'est une blague, n'est-ce pas ? Ce n'est pas possible. Des gens en armures qui sortent d'un portail ? Des créatures volantes ? »
Je dis simplement :
« Tout est vrai. Et... j'étais présent. »
Un instant de silence. Puis j'entends :
« Je t'écoute. »
Je réponds d'une voix mesurée :
« Je suis dans le quartier de Shibuya à Tokyo au Japon. J'ai vu des... soldats en armure antique, humains et semi-humains, sortis tout droit de nos contes fantastiques, avec des créatures volantes attaquer des civils japonais. D'innombrables morts à déplorer le temps que la JSDF s'organise. J'ai réussi à mettre à l'abri un groupe de civils avec l'aide d'un policier. Parmi eux, un diplomate japonais. J'ai... j'ai neutralisé un soldat ennemi. Pour ma part, je suis légèrement blessé à l'épaule droite et au bas du dos. L'armée japonaise a repoussé sans difficulté l'invasion ennemie. Actuellement, je ramène une adolescente chez elle que j'ai aidée. »
Le silence. Pendant une minute entière.
Montrouge dit :
« Putain... c'est vraiment tiré par les cheveux, ton histoire. »
« Et pourtant, c'est la réalité. Après, si vous ne me croyez pas... tant pis. J'ai fait mon devoir. À savoir, rendre compte. De toute façon, je pense que vous verrez bien assez vite si je mens ou non. »
Je sens qu'il réfléchit :
« Je vais en référer au commandant d'unité. J'espère pour toi que tu ne me racontes pas de conneries. Sinon... attends-toi à ce que l'on te recontacte et... tu connais le topo. Fais un compte rendu écrit dès que tu en as la possibilité. »
Je soupire :
« Oui, je sais. Je ferai au mieux. Si vous le permettez, il faut que je vous laisse. Je dois rassurer mes proches et ramener la jeune fille chez elle. »
Je devine la surprise dans la réponse de l'adjudant-chef devant mon aplomb qui ne me ressemble pas.
« Ça marche. Fais au mieux. Repose-toi. Tu as en effet l'air exténué. »
« Je vous remercie. À plus tard. »
Je raccroche et pousse un soupir de soulagement. Ça s'est mieux passé que je le pensais. Voilà une bonne chose de faite. Je pense que je serai vite contacté par l'ambassade.
Je regarde Yuki avec un sourire soulagé. Je tends ma main vers elle qu'elle prend doucement.
Je dis avec un mélange de japonais et de français :
« Iku ? Sumimasen. Toi aussi, tes proches doivent s'inquiéter. » — On y va ? Excuse-moi.
Elle sourit timidement à mes paroles et dit en articulant chaque syllabe :
« Iyaiya, wakatteru yo. Sorede, o nīchan wa daijōbu kai ? » — Non, non, je comprends. Et toi, tout va bien, grand frère ?
Je dis avec un sourire fatigué, hésitant sur les mots :
« Haī, Yuki-chan. Anata mo ? » — Oui, Yuki. Et toi ?
Elle ne répond pas tout de suite. Elle serre ma main un peu plus fort.
Son silence me permet d'observer autour de nous. Nous passons le large cordon de sécurité fait par les policiers japonais.
Certains me regardent avec méfiance avant de se détendre quand ils me voient avec une adolescente japonaise accrochée à ma main sans avoir l'air d'être forcée. Mais ça ne m'empêche pas de baisser les yeux et d'abaisser mes épaules sous cette observation constante.
Beaucoup de personnes sont en pleurs. Choquées. Certaines ont perdu des proches de vue. Elles essaient d'avoir de plus amples informations auprès des policiers présents qui essaient de répondre au mieux avec les banalités d'usage malgré une situation qu'eux-mêmes ont du mal à concevoir.
Des journalistes sont également présents. Certains essaient de nous poser des questions.
Ils voient rapidement que je ne comprends rien. Je me mets malgré tout entre eux et Yuki dans une attitude protectrice. Ma carrure plus imposante qu'un Japonais lambda, les traces de sang sur moi et mon regard déterminé les font vite abandonner.
Même ici, on sent toujours dans l'air l'odeur rance et métallique du sang. Mais aussi l'odeur de poudre et d'essence.
Je dis doucement, toujours en mélangeant le japonais et le français à Yuki en accélérant légèrement le pas :
« Iku. Éloignons-nous de tout ce brin. On en a assez vu pour aujourd'hui, je pense. » — Allons-y.
Je me tourne vers elle avec un sourire fatigué :
« Je sais que tu ne comprends pas mes mots. Mais tu comprends l'intention. Sōda yo, Yuki-chan? » — Pas vrai, Yuki imōto ?
Elle répond avec un sourire timide en accélérant le pas :
« Hai, onīchan. Sāikō. » — Oui, grand frère, partons.
On s'éloigne assez rapidement des lieux. Retrouvant un Tokyo moins bruyant avec moins de monde.
Je regarde ma montre.
14h37. 07h37 en France.
Je pousse un soupir en regardant mon téléphone. Je réfléchis en marmonnant sous le regard curieux de Yuki :
« Normalement, Louis, mon beau-père et compagnon de ma mère, doit être réveillé. Si j'appelle sur le téléphone de maman, ce sera lui qui répondra. »
Je réfléchis quelques instants avant de continuer :
« Ce n'est pas plus mal. Avec les problèmes de cœur de ma mère, si elle apprend ce qu'il se passe d'un coup... ça risque d'être fatal. Louis sera plus doué que moi pour lui annoncer la nouvelle. C'est de toute façon ce que j'ai toujours prévu. Si j'ai la possibilité et si je suis en état de le faire, passer par lui pour annoncer à ma mère d'éventuelles blessures en service pour éviter de la stresser plus que nécessaire. Mais... surtout... comment va-t-elle le prendre concernant mon choix d'aller de l'autre côté ? »
Comme pour l'adjudant-chef avant, j'ai une légère hésitation avant d'appuyer sur l'icône.
Yuki me dit d'un ton encourageant en me serrant la main. Comme si elle devinait mes doutes.
« Daijōbuda yo. » — Ça va aller.
J'hoche la tête, un peu surpris par ces paroles, et j'appuie.
La sonnerie d'attente se lance avec la photo de profil de ma mère, une image d'elle et Louis avec en arrière plan leur maison, au centre de l'écran. J'attends quelques secondes avant que ça décroche. Et comme je l'avais deviné, c'est mon beau-père qui répond.
« Allô, Julien ? »
Sa voix est plus tendue que d'ordinaire.
« Allô, Louis. Au son de ta voix, j'en déduis que, comme à ton habitude, tu as regardé les informations ? N'est-ce pas ? »
« Tu étais dans le coin quand c'est arrivé, c'est ça ? C'est donc vrai ce qu'il s'est passé ? »
« Oui, ça l'est. J'étais en plein dedans. Des humains et des créatures mi-humaines sont sortis de ce portail. Ils ont attaqué sans sommation. C'était une vraie boucherie. Maman... elle dort encore ? »
« Oui, elle dort. Mais toi, ça va ? » demande Louis.
« Oui, je vais bien. Tu pourras rassurer maman là-dessus. J'ai quelques égratignures. Un peu secoué psychologiquement peut-être après tout ça. Mais... je devrais m'en remettre. J'ai pu aider des gens à se mettre à l'abri. »
Je fais exprès de ne pas m'étendre plus que nécessaire. Raconter que j'ai dû tuer pour sauver des personnes. Ça ne les regarde pas. Et ça ne sert à rien de leur raconter ça.
Avec son ironie habituelle, Louis dit :
« Même en vacances, tu ne peux pas t'empêcher de jouer au gendarme, hein ? Toujours à vouloir aider les autres. »
Je lui réponds en retour :
« Eh oui, un gendarme n'est jamais en vacances. Toujours en service. »
Un silence... puis Louis dit :
« Bon... le principal, c'est que tout va bien. Que fais-tu actuellement ? Tu es à l'hôpital ? »
« Non, mes blessures sont légères. Là, je ramène une adolescente chez elle. Et après... je dois encore appeler papa. Envoyer un message à Johan et Damien. Ensuite... je verrai bien. Dormir peut-être. Mais... attendez-vous à ce que mon séjour au Japon soit prolongé. »
Je regarde Yuki qui me tire légèrement pour me guider. Ses longs cheveux noirs détachés. Les rues deviennent moins animées. On s'approche de plus en plus des quartiers résidentiels.
« Louis, je dois te laisser. Je vous donnerai des détails en temps voulu. Je te laisse la tâche ingrate de rassurer maman. Je sais que tu y arriveras mieux que moi. »
Il ricane légèrement :
« Je ne te le fais pas dire. Je ferai le nécessaire. Allez, fais attention à toi, Julien. Et pense à nous tenir au courant. Et attends-toi à ce que ta mère te rappelle. »
Je dis dans un soupir résigné :
« Oui, je sais. Merci Louis. À plus tard. »
Je raccroche, lassé.
« Moi qui n'aime pas être au téléphone... ce n'est vraiment pas mon truc. »
N'en pouvant plus d'être au téléphone, j'envoie un message écrit résumant les événements à mon père. Et à mes amis d'enfance, Johan et Damien, je leur fais un vocal sur Messenger. Comme pour Louis, je ne parle pas de mon intention d'aller de l'autre côté du portail ni de l'homme que j'ai tué. Je leur demande de me laisser un peu tranquille car je suis exténué et que je les appellerai plus tard.
Yuki et moi restons silencieux. Toujours main dans la main. Il est maintenant un peu plus de 15h00 lorsque Yuki presse légèrement le pas vers une maison résidentielle de la banlieue de Tokyo typique.
Peu avant de rentrer dans une courte cour, Yuki s'arrête brusquement. Ses épaules tremblent. Puis elle me lâche la main et court vers la porte, en larmes.
Elle crie :
« Okāsan, otōsan, tadaima ! » — Maman, papa, je suis rentrée.
Je reste sur le trottoir, ne voulant pas m'imposer. Mes jambes pèsent une tonne. Je regarde la boîte aux lettres par habitude.
Si je comprenais les kanji, je lirais sur la boîte aux lettres le nom de famille : NAKAMURA.

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