Chapitre 9 : Retrouvailles

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Samedi 26 juillet - 15h02

Avant même que Yuki n'atteigne le seuil, la porte s'ouvre brusquement, comme si ses occupants guettaient depuis des heures derrière le judas.

Une femme apparaît — petite silhouette à peine plus grande que l'adolescente, cheveux noirs mi-longs attachés en queue de cheval hâtive, visage aux traits fins tiré par l'inquiétude. Ses yeux noirs — mêmes yeux que sa fille — s'emplissent de larmes en voyant l'uniforme froissé de Yuki, ses genoux écorchés, son visage en pleurs.

En un instant, elle perd toute retenue japonaise et se précipite pour la serrer contre elle, manquant de l'étouffer dans une étreinte désespérée.

« Yuki !! Nande kon'nani kaettekonai no? Sugoku shinpai shi teta yo! » — Yuki !! Pourquoi as-tu mis si longtemps ? J'étais tellement inquiète !

Les pleurs de Yuki redoublent dans l'étreinte maternelle.

« Okāsan, sugoku kowakatta yo... Tomodachi ga min'na me no mae de... » — Maman, j'ai eu si peur... Toutes mes amies, devant mes yeux...

La mère la serre à lui briser les os, ne semblant même pas remarquer ma présence.

Je reste à l'entrée du portail, en retrait, appuyé contre le montant en pierre. La fatigue s'abat sur moi comme une chape de plomb. Mon dos me lance, mon épaule brûle. Je me sens de trop dans ce tableau familial intime.

Dans l'ombre de l'entrée, un homme observe la scène. Plus réservé, posture droite mais retenue, il finit par s'avancer d'un pas calme.

Il pose une main — ferme mais tendre — sur la tête de sa fille. Le père. Quarantaine, corpulence moyenne avec une légère bedaine, cheveux noirs courts bien coiffés, lunettes fines sur un visage aux traits sérieux mais fatigués. Pas de barbe. Chemise blanche aux manches retroussées.

Un peu plus grand que la moyenne locale — environ un mètre soixante-dix — mais il doit lever les yeux pour croiser mon regard de un mètre soixante-dix-sept. Il me dévisage un instant, regard scrutateur derrière ses verres, puis incline la tête en un remerciement silencieux et profond.

Je lui rends son salut.

Mission accomplie. Yuki est en sécurité. Elle n'a plus besoin de moi. Le signe du père est clair : je peux disposer.

Je me redresse avec une grimace et commence à reculer doucement, prêt à m'éclipser comme un fantôme. Mes jambes pèsent une tonne. L'épuisement me rattrape violemment. Il faut que je rentre à l'hôtel, que je m'effondre.

J'ai fait à peine vingt mètres quand j'entends une voix essoufflée derrière moi.

« Onīchan! Ikanai de! Issho ni ite ne! » — Grand frère ! Ne pars pas ! Reste avec moi !

Une main attrape la mienne. Je me retourne sans force. Yuki est là, agrippée à mon bras gauche. Derrière elle, ses parents observent la scène, perplexes. Onīchan ? Ce gaijin ?

Je dis doucement à Yuki en désignant sa maison du menton :

« Yuki-chan... anzen. Kazoku. » — Yuki... sécurité. Famille.

Je continue en français, ma voix éraillée par la fatigue :

« Tu n'as plus besoin de moi, Yuki. »

J'essaie de dégager ma main, mais elle tient bon. Ses yeux sont pleins de larmes, mais sa mâchoire est serrée avec cette détermination que je connais désormais.

« Iya! Hanasanai! Anata wa mada kizutsuite iru! » — Non ! Je ne te lâche pas ! Tu es encore blessé !

Je ne comprends pas les mots exacts, mais le sens est limpide.

« Yuki-chan... tu ne m'auras pas une seconde fois avec ce regard », soupiré je, vaincu d'avance. « Je ne peux pas rester. Tu as besoin de repos. Ta famille est là. »

« Īe! Watashitachi to issho ni ite yasunde kudasai! » — Non ! Reste avec nous et repose-toi !

Avant que je puisse protester davantage, la mère de Yuki s'avance. Elle pose ses mains sur ses hanches, les yeux encore humides mais le regard autoritaire.

« Mō jūbunda. Anata wa koko ni iru. Tsukarete irudarou. » — Ça suffit. Vous restez ici. Vous êtes épuisé.

Elle ajoute d'un ton qui ne souffre aucune réplique :

« Musume o tsuremodoshite kureta koto ni kansha shiyou. » — Laissez-nous vous remercier d'avoir ramené notre fille.

Je reste bouche bée face à ce petit bout de femme qui me donne des ordres. Je cherche du soutien auprès du père. Il me regarde avec un air fatigué et compatissant qui semble dire : « N'essaie même pas de lutter, mon ami. C'est peine perdue. »

Je baisse les épaules. K.O. technique.

« Je comprends d'où vient le caractère de Yuki », grommelé-je en français. « Pauvre homme, ça ne doit pas être facile tous les jours. »

Je regarde l'adolescente victorieuse.

« Yoshi. » — D'accord.

Elle m'entraîne vers la maison, radieuse. En passant à côté du père, je lui lance un demi-sourire complice :

« Nihon no josei... Kyōfu. » — Femmes japonaises... Peur.

Je n'ai pas le mot pour "effrayantes", mais il comprend très bien. Il hausse les épaules avec philosophie.

« Hai. Shikashi, kono ten ni kanshite wa karera wa tadashīdesu. » — Oui. Mais sur ce point, elles ont raison.

Une fois à l'intérieur, c'est le choc culturel. On me fait retirer mes baskets rougies par le sang et la poussière pour enfiler des chaussons trop petits.

Je me retrouve debout dans l'entrée, les mains croisées, hébété par la chaleur du foyer et la douleur lancinante dans mon dos.

La mère s'affaire déjà autour de Yuki avec des lingettes désinfectantes. Le père m'indique poliment un coussin posé à même le sol devant une table basse.

Je regarde le coussin avec horreur. M'asseoir en tailleur ou à genoux (seiza) avec mon dos en compote ? Impossible.

Yuki intervient juste à temps.

« Otōsan! Onīchan wa koshi o kega shita yo! » — Papa ! Grand frère est blessé au dos !

Elle mime un combat.

« Kare wa mon kara detekita otoko-tachi to tatakatta! » — Il s'est battu contre les hommes sortis du Portail !

Le père écarquille les yeux. Il me regarde différemment, avec un respect nouveau.

« Sumimasen, shirimasendeshita! Sofa ni suwatte kudasai. » — Excusez-moi, je ne savais pas ! Asseyez-vous sur le canapé, je vous en prie.

Il désigne le divan occidental dans le coin du salon. Je comprends le geste salvateur.

« Arigatō, Yuki-chan. Arigatō, ojisan. » — Merci monsieur.

Je tente une courbette qui m'arrache une grimace, puis je me dirige vers le canapé. La mère ajoute avec empressement :

« Dakara kare o yoko ni sasete kudasai! » — Fais-le s'allonger !

Je m'écroule littéralement sur le ventre. Le moelleux du canapé m'accueille comme un nuage. Mes paupières pèsent une tonne. En quelques secondes, le brouhaha du salon s'estompe.

Je sombre dans le noir.

                  Mère de Yuki :

Je sursaute légèrement en voyant le gaijin s’écrouler sur le divan sans prévenir.

Yuki, paniquée, tente de secouer le jeune homme blond qui s’est écroulé sur le canapé :

« Onīchan? »

Je pose une main apaisante sur son épaule et je lui dis avec douceur :

« Yuki, hanatte oite. Kare wa nete iru nda. » — Laisse-le, Yuki. Il dort.

La jeune fille finit par se rassurer en entendant ma respiration lourde et régulière.

Une fois le calme revenu, j’observe l'étranger endormi, couvert de poussière et de taches suspectes.

« Yuki... nande kono gaijin no koto o onīchan tte yobu no? » — Pourquoi l'appelles-tu grand frère ?

Je rajoute :

« Kawaita chi shibuki ga... Masaka, tada ie ni tsurete kaetta dake janai yo ne? » — C'est du sang séché... Il ne t'a pas juste raccompagnée, n'est-ce pas ?

Mon mari me dit doucement :

« Nē, Yuki o yasuma sete ageta kata ga ī wa. » — Chérie, laisse-la se reposer.

Mais Yuki secoue la tête. Assise près du canapé, elle commence à raconter. Entre deux sanglots, elle leur dit tout. Shibuya. Le massacre. Le policier Tanaka. Et le grand blond qui a surgi de nulle part pour plaquer un soldat, qui a tué pour les protéger, qui s'est interposé face à l'armée...

Elle termine d'une voix tremblante mais fière :

« Kare wa gaijin dearu ni mo kakawarazu, ōku no hito o sukutta. » — Bien qu'il soit un étranger, il a sauvé beaucoup de gens.

Un long silence s'installe dans le salon des Nakamura.

Je regarde l'homme endormi avec des yeux ronds.

« Jurian-san wa Furansu no kenpei desu... » — Julien est un gendarme français...

Je murmure ces mots.

Le père hoche la tête gravement.

« Soshite, fushō shita nimokakawarazu, tatakai ni omomukou to suru hitobito ni tachimukaimashita. » — Et malgré ses blessures, il a tenu tête à ceux qui voulaient sortir se battre inutilement.

Il conclut d'un mot pesant tout son poids dans la culture japonaise :

« Sore wa… meiyona koto desu. » — C'est... honorable.

Yuki hoche la tête. Épuisée par ses pleurs et son récit, elle sent le sommeil la gagner. Sa tête dodeline. Sa main cherche la mienne qui pend du canapé. Elle la saisit et s'endort là, assise sur le tapis.

Son père la soulève avec une infinie précaution pour l'emmener dans sa chambre.

Je reste un instant à le contempler. Je vais chercher une couverture épaisse et le recouvre doucement.

Je me penche et murmure, même s'il ne peut pas m'entendre :

« Arigatō, Jurian-san. Musume o mamotte kurete arigatō. » — Merci Julien. »

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