Chapitre 10 : Renaissance
Samedi 26 juillet – 19 h 17
Peu de temps après m'être endormi, mon sommeil est agité.
Le soldat revient. Armure. Épée. Regard haineux, bave aux lèvres, rictus malsain. Il fonce vers deux silhouettes noires, fantomatiques. L'une protège l'autre, au sol.
Je tends la main. J'hurle. Je veux les aider.
Mes jambes refusent de bouger.
Et soudain, je ne suis plus spectateur. C'est moi qui tiens l'épée. Moi qui l'abaisse sur les deux ombres. Geyser de sang. Hurlement d'une fillette qui me vrille le crâne.
Mon téléphone sonne.
Je me redresse d'un coup, haletant, trempé de sueur. Un glapissement m'échappe — mon dos.
Il me faut une vingtaine de secondes pour me rappeler où je suis. Le Portail. Les créatures volantes. Les soldats. L'homme que j'ai tué. Le semi-humain à tête de cochon. Yuki. Takeshi. Tanaka.
Mes mains. Le sang séché, toujours là.
Des larmes coulent malgré moi le long de mes joues avant de s'écraser sur mes paumes.
Je me sens sale.
Autour de moi, le salon des Nakamura. Miyuki assise sur un coussin, regard inquiet. Hiroshi debout, hésitant :
« Ça... ça va ?»
Merde. Ils m'ont vu pleurer.
J'essuie mes larmes avec mon avant-bras, me rassieds. Mon téléphone s'est tu.
19h00. Quelques heures de sommeil seulement. Cinq appels manqués de maman. Deux de papa. Un de Johan sur Messenger.
Je force un sourire vers Hiroshi :
« Oui, je vais bien. Excusez-moi. »
Puis, l'inquiétude me traverse :
« Yuki-chan ? Euh... San. »
Je me reprends. Trop familier ?
Miyuki désigne l'étage, sourire rassurant.
« Yuki est dans sa chambre. »
Elle articule exagérément, comme on parle à un enfant. Mais « ... chan... Yuki... oniichan... » sont les seuls mots que je parviens à comprendre. Je me sens de plus en plus vaseux.
Je regarde mon téléphone : 13 % de batterie. Je soupire de découragement.
Comment rentrer à l'hôtel avec si peu ? Mes affaires sont là-bas. J'aimerais me laver. Appeler maman, papa, les deux zigotos. Putain, cette journée n'en finit pas.
Si Yuki dort, c'est le moment. Je ne peux pas abuser davantage de leur gentillesse.
Je me lève lentement. Un vertige me force à poser une main sur mon front.
Chaud. Fièvre.
Je discerne faiblement Miyuki qui bondit, mains sur les hanches. Une mère lionne prête à réprimander.
Mais Hiroshi pose une main sur son bras. Un regard. « Laisse-moi faire. »
À travers le brouillard de la fièvre, je cherche mes mots d'excuse. Il faut que je parte.
Hiroshi sort son téléphone. Parle en japonais, trop bas pour que je comprenne.
Une voix de synthèse s'élève du mobile d'Hiroshi :
« Je ne pourrai jamais assez te remercier de nous avoir ramené notre fille saine et sauve. Non seulement tu l'as sauvée, mais tu l'as ramenée malgré tes blessures et ta fatigue. Et... la première chose que tu as demandée en te réveillant, c'est où elle se trouvait. Si tu veux partir, je ne t'en empêcherai pas. Mais sache qu'on a une énorme dette envers toi et que c'est un honneur de t'avoir parmi nous. Reste autant que tu voudras, Julien-san. »
Silence. Je ne sais pas quoi répondre.
Je vais décliner. Mais il ajoute :
« Si tu as besoin de quelque chose, Julien-san, n'hésite pas. »
Miyuki lui prend le téléphone des mains :
« Tu as sûrement besoin de te laver ? Recharger ton téléphone ? Aller chercher tes affaires ? Tu peux utiliser notre salle de bain. On a de quoi recharger ton téléphone. Et pour les affaires, on peut t'en prêter. Même si tu es plus grand que mon mari, ça devrait faire l'affaire. Tu iras les chercher plus tard. Avec tout ce qui s'est passé ce midi, se déplacer dans Tokyo est difficile. »
Hiroshi, sourire en coin continue d'une voix taquine :
« Et tu ne vas quand même pas partir sans dire au revoir à ta petite sœur ? Elle t'en voudra. »
K.O. technique.
Leurs paroles me vont droit au cœur. Je ne peux que m'incliner.
« Merci beaucoup. »
J'enchaîne avec l'une des rares phrases que j'ai apprises avant mon voyage, hésitant :
« Comment vous appelez-vous ? »
Ils s'inclinent à leur tour, à tour de rôle :
« Je m'appelle Miyuki. »
« Je m'appelle Hiroshi. »
Même s'ils connaissent déjà mon prénom, je me présente formellement :
« Je m'appelle Julien. »
« Miyuki, Hiroshi, merci beaucoup. »
Je me redresse, le regard empli de reconnaissance.
Puis je désigne le connecteur de mon téléphone :
« S'il vous plaît. »
Je mime un téléphone — main sur la joue, pouce à l'oreille, auriculaire à la bouche :
« Maman. »
Miyuki réagit au quart de tour. Se dirige vers un meuble, ouvre un tiroir.
« Oui, oui, bien sûr. »
Elle me tend le câble en ajoutant quelque chose.
Mains sur les hanches. Ton maternel, presque réprobateur elle ajoute autre chose.
Même sans comprendre, je saisis le ton et le reproche. Malgré que je ne sois pas son fils, je ne peux m'empêcher de me sentir coupable face à la mère de Yuki.
Je m'installe près d'une prise, branche mon téléphone.
Avant d'appuyer sur l'appel vidéo WhatsApp, Miyuki s'agite devant moi. Google Traduction en main.
Je devine déjà : encore la morale. Mais sa voix est bienveillante.
L'IA traduit :
"Tu comptes vraiment appeler ta mère dans cet état ? Je pense que tu ne t'es pas vu dans un miroir mais tu as encore du... du sang sur le bas du visage. Tu devrais aller te laver."
Pendant la traduction, j'entends Hiroshi s'adresser à sa femme. Voix calme, mesurée.
Hiroshi :
« Miyuki, sois un peu... moins brusque avec lui. Il est épuisé. Il est dans un environnement inhabituel. Et... avec ce que nous a raconté Yuki... et tu l'as entendu parler pendant son sommeil. Ces larmes, toi aussi tu les as vues. Il n'a pas fini de se battre avec ses démons. Ça ne fait que commencer.»
Miyuki baisse la tête face à mes paroles.
« Tu as raison.»
Un léger silence. Puis :
« Mais... regarde-le... je vois bien qu'il est perdu. Fatigué. C'est pour ça que je veux l'aider. »
Je frôle du bout des doigts la main de Miyuki. Geste pudique mais empli de douceur. Je murmure :
« Je sais... tu es la personne la plus gentille que je connaisse... même si... parfois, tu es un peu trop intrusive. Et... ne t'en fais pas. Moi aussi je veux l'aider. Et, pense à toi aussi okāsan. Lorsqu'on attendait Yuki tu n'as pas arrêté. Repose-toi et laisse-moi prendre le relais. »
Julien :
Pendant qu'ils parlent, j'active le mode selfie.
Putain.
Des cernes creusent mes yeux. Crasse sur les joues. Sang séché sur le menton.
C'est donc ça, le visage d'un tueur ?
Ou simplement celui d'un homme qui vient de tuer pour la première fois ?
Si je l'appelle comme ça, elle va poser des questions. Et je devrai mentir. Ou pire, dire la vérité.
Non. Elle n'a pas besoin de savoir. Personne n'a besoin de savoir.
Je trouve un traducteur dans mes applications.
Je lève les yeux. Ils m'observent, inquiétude à peine masquée.
Je souris pour les rassurer. Je n’ai pas mal pris la remarque de Miyuki :
« Merci Miyuki-san. Tu as raison. J'ai une mine épouvantable. »
Pendant que l'IA traduit, je me lève. Le soulagement détend les traits de Miyuki.
« Puis-je utiliser votre salle de bain, s'il vous plaît ? »
Je m'incline sobrement.
« Encore merci. »
Miyuki n'attend pas. À peine ai-je posé mon téléphone qu'elle m'attrape par le bras droit et m'entraîne vers l'escalier.
« Oui, oui.»
Elle continue à dire des choses incompréhensibles pour moi. Mais la bienveillance et le timbre de sa voix m'apaise.
Mon épaule me tire. La douleur me fait grimacer mais je me laisse faire.
Tel mère, telle fille.
Devant la porte, elle mime patiemment : désigne ses vêtements, fait mine de les poser au sol.
J'hoche la tête. Les coins de mes lèvres qui remontent malgré moi.
« J'ai compris. Merci.»
Elle me rend mon sourire avant de refermer la porte et de disparaître dans le couloir.
Me voilà maintenant seul dans la première partie de la salle de bain. C'est la partie où se trouve le lavabo ainsi que la machine à laver. La seconde partie est séparée par une porte vitrée opaque et coulissante.
Comme elle me l'a demandé, je retire mes vêtements avec précaution. Je mets un peu plus de temps que d'habitude à cause de mes blessures. La fatigue me fait perdre légèrement l'équilibre.
Je plie mes affaires souillées par le sang et la crasse avant de les déposer au sol à l'emplacement indiqué par Miyuki.
Une fois totalement dévêtu, j'utilise le lavabo pour enfin me laver les mains et les avant-bras.
En me les frottant sous l'eau tiède, le liquide qui s'écoule devient quelques instants rougeâtre. Je frictionne ma peau plusieurs minutes avant de la rendre propre.
Pour autant, j'ai encore l'impression de voir le sang dessus.
Je finis par lever les yeux vers le miroir qui me fait face.
Je revois le visage que j'ai vu sur l'écran de mon téléphone. Le sang séché — croûtes brunâtres sur mon menton, le long de ma mâchoire. La crasse. Les cernes creusées sous mes yeux bleu azur maintenant ternes, injectés de rouge. Et... plus distinctement, l'impression d'un nouveau regard. Quelque chose de différent. De plus lourd.
Un peu plus largement, je vois à loisir l'ecchymose violacée qui recouvre mon épaule droite — large, virant au bleu-noir. Les égratignures avec mon propre sang séché zébrant mes côtes. Mon torse — musculature équilibrée, abdominaux à peine dessinés — porte les marques du combat.
Je me tourne légèrement, grimaçant. L'ecchymose au bas de mes lombaires est encore plus impressionnante — violacée, étalée de part et d'autre de ma colonne vertébrale. Égratignures partout.
En effet, je suis vraiment dans un sale état. Mais... ce n'est pas alarmant. Ça aurait pu être bien pire. Par rapport à d'autres, je m'en suis bien tiré.
Je me remets face au miroir. Toujours avec le même visage. Mes yeux brillent d'un éclat sarcastique.
Bah alors Julien ? Tu en fais une tête.
Je me remémore ce que je me suis dit face au cadavre de l'homme que j'ai tué. Le serment que je me suis fait.
Je ne te laisserai pas me mettre à terre, homme inconnu. Même si je ne t'oublierai jamais, j'avancerai. Et... j'irai de l'autre côté de ce portail.
Pour la première partie, plus facile à dire qu'à faire hein ? Après, ça ne fait que quelques heures. Ne te bile pas. Chaque chose en son temps. Débarbouille-toi.
Avec une lente inspiration, je m'écarte du miroir pour accéder à la seconde partie de la salle da bain typiquement japonaise.
J'ouvre la porte vitrée coulissante. Une bouffée d'air chaud et humide m'accueille.
La pièce est carrelée, plus petite qu'une salle de bain occidentale. Un espace dédié au lavage avec un pommeau de douche fixé au mur. Plusieurs tabourets empilés dans un coin. Une petite baignoire contre le mur — étroite en longueur et largeur, mais beaucoup plus profonde que celles en Occident.
Je m'avance, mes pieds nus contre le carrelage lisse et frais. La condensation perle sur les parois. Je referme la porte coulissante derrière moi, l'humidité enveloppe aussitôt ma peau.
Contrairement aux Occidentaux, les Japonais font bien la distinction entre l'acte de se laver et l'acte de se baigner pour se détendre. Il faut d'abord se laver en dehors de la baignoire afin de retirer les salissures et la crasse avant d'aller dans la baignoire. Ca permet de garder l'eau du bain propre pour que chaque membre de la famille puisse en profiter sans devoir la vider et la remplir entre chaque utilisation.
Un système, un peu complexe pour les Occidentaux non initiés comme moi, permet de maintenir la température de l'eau du bain à une température convenable via un panneau de contrôle qui se trouve près de la baignoire. Je repère les boutons électroniques avec les kanji inscits dessus. Je décide de ne rien toucher et de me concentrer sur l'essentiel. Me laver.
Je mets une dizaine de minutes à me frotter le cou et le bas du visage afin de retirer l'hémoglobine séchée. Ma peau a fortement rougi à ces endroits, légèrement cachée par ma courte barbe, à force de frotter jusqu'à ce que je sois satisfait. Je me lave aussi plusieurs fois les cheveux. Je grimace lorsque je frotte mon épaule droite et le bas de mon dos.
Malgré la douleur, me laver, me frotter, l'eau chaude me fait un bien fou.
J'entends la porte de la salle de bain s'ouvrir de l'autre côté de la porte vitrée.
Je discerne à peine la voix de Miyuki, étouffée par l'eau qui coule :
« Tout va bien ? »
Avec son ombre à travers la vitre opaque, je devine par ses mouvements qu'elle dépose les vêtements d'Hiroshi propres à mon intention, comme promis, avant de mettre mes affaires sales dans la machine à laver.
Je réponds avec la même reconnaissance dans la voix :
« Oui, merci Miyuki-san. »
Elle ne dit rien de plus. Repart comme elle est venue en refermant la porte derrière elle.
Je finis par rentrer dans l'eau chaude de la baignoire.
Une sensation de bien-être m'envahit aussitôt lorsque je m'immerge jusqu'aux épaules.
La douleur de mes blessures, toujours présente, s'atténue. La lourdeur de mes membres s'évanouit. Mon esprit s'éclaircit même si la fatigue reste présente.
Comme si les événements de la journée étaient aspirés par l'eau chaude qui m'entoure. Comme si, le simple fait de me laver, était au final tout ce dont j'avais besoin pour sortir du brouillard.
Je ressens comme... comme une renaissance. Dans cette eau chaude, pour la première fois depuis Shibuya, je respire.
Lexique :
Okāsan/Otōsan (appellatifs parentaux entre époux) : Au Japon, les couples mariés avec enfants s'appellent souvent mutuellement "maman" (okāsan) et "papa" (otōsan), même en l'absence des enfants, leur rôle parental devenant leur identité principale.

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