Chapitre 1 : Le Commencement
Samedi 26 juillet — 11 h 18
Comme tout bon fan d’anime et de manga, j’ai économisé pendant des années pour me payer ce voyage au pays du Soleil Levant. Une première tentative s’était soldée par un échec, le Japon ayant fermé ses frontières face au COVID. J’ai dû attendre un petit moment pour de nouveau trouver le temps et réunir les fonds nécessaires, mais qu’importe, j’y suis ! Ce rêve que je chérissais depuis si longtemps est devenu réalité !
Me voilà au Japon depuis une dizaine de jours maintenant et mon séjour touche à sa fin. Bientôt, je reprendrai l’avion pour rentrer à Calais, la ville où je suis affecté depuis sept ans.
Malgré ce court laps de temps, j’ai fait pas mal de choses : admirer la splendeur du mont Fuji* depuis un onsen* en buvant du saké* ; visiter Kyoto*, l’ancienne capitale impériale ; découvrir Nara*.
Le Shinkansen* m’a permis de circuler facilement entre les grandes villes.
Un TGV qui, lui, ne connaît ni grève ni retard.
Je relis une énième fois mon billet d’avion sur mon portable en soupirant :
Julien Garin, c’est bon ! Ma date de naissance, c’est bon aussi. L’heure de décollage n’a pas bougé.
Rassuré, je change d’onglet et je saisis l’adresse de ma prochaine destination dans mon GPS avant d’affronter les dédales de couloirs et d’escaliers des entrailles de Tokyo.
J’ai emprunté la Tokyo Metro Fukutoshin Line* depuis Shinjuku* pour me rendre à une convention de fanzines* amateurs qui se déroule dans le quartier de Shibuya*.
Je quitte la rame de métro et m’engouffre dans les interminables tunnels tout en m’efforçant de déchiffrer les panneaux directionnels écrits en japonais avec, heureusement, l’anglais en dessous. Cette double signalétique me sert de bouée de sauvetage.
Je baragouine un peu le japonais. Enfin, le kit de survie : Sumimasen*, arigatō gozaimasu*, toire wa doko desu ka*. Mais lire… entre les hiragana*, les katakana* et l’enfer des kanji*, je suis paumé.
Après plusieurs minutes à me perdre dans les sous-sols et à monter une infinité d’escalators, les néons des profondeurs laissent progressivement place à la lumière du jour. La foule se densifie à mesure que les couloirs s’élargissent avant d’arriver aux portiques de sortie.
Sans transition, l’air conditionné du hall Hachikō* cède la place à la chaleur humide de juillet qui me fait aussitôt regretter d’avoir pris une veste. Au calme relatif entrecoupé d’annonces publicitaires succède le vacarme de la circulation et le brouhaha des piétons. La réverbération du soleil sur les immeubles vitrés m’oblige à porter la main à mon front pour ne pas être aveuglé. Je balaie mon environnement des yeux et tombe sur ce que je cherchais : une statut représentant un chien assis, un akita*, comme s’il attendait quelque chose ou quelqu’un.
Étouffé par la chaleur, je noue ma veste autour de ma taille avant de m’approcher d’un des nombreux distributeurs de boissons. Pendant mon voyage, j’ai goûté à différents breuvages pour satisfaire ma curiosité. Parmi eux, le C.C. Lemon*, avec son goût doux et acidulé, est de loin mon préféré.
Je décapsule la canette, avale une première gorgée rafraîchissante et reprends ma route. Je mets plusieurs minutes et j’ai besoin de quelques regards appuyés des passants japonais pour me rendre compte de mon erreur. J’avais oublié que manger ou boire en marchant est considéré comme impoli dans la culture japonaise.
Oups, désolé…
Une main dans la poche, je m'appuie contre un mur et observe les allées et venues des innombrables passants et touristes autour de moi. Cet étrange mélange m'a toujours intrigué : la rigueur des salarymen au regard fatigué et l'extravagance des jeunes gens en cosplay ou en uniforme scolaire alors qu'ils sont en vacances.
Discrètement, j'observe un groupe de trois belles femmes japonaises en tailleur qui rigolent entre elles. Plutôt timide, je baisse les yeux en rougissant lorsque l’une d’elles croise mon regard avant de reprendre sa conversation avec ses amies.
La dernière gorgée de ma boisson avalée, une sensation mystérieuse me parcourt le corps.
Un frisson. La chair de poule qui se forme. L’impression que l’atmosphère se densifie.
Un orage ?
Le ciel est toujours aussi dégagé.
Pourtant, imperceptible au début, le ressenti semble s’amplifier.
D’autres personnes ont également l’air de ressentir que quelque chose ne va pas.
J’écrase ma canette pour la mettre dans ma poche avant de m’écarter du mur contre lequel je me suis appuyé, et je reprends ma route vers la convention, mais ce sentiment que je n’arrive pas à comprendre ne disparaît pas.
Pensif, je heurte accidentellement un homme d’origine occidentale, qui s’exclame avec irritation et prononce une phrase incompréhensible dans une langue étrangère.
Au fond de moi, je ressens une envie de fuir et de m’éloigner de cet endroit. Plus j’avance, plus je me sens oppressé.
Qu’est-ce qui m’arrive ? Ça n’a aucun sens !
Sans que je m’en rende compte tout de suite, un silence inhabituel s’est installé dans le quartier. Le temps paraît suspendu dans ce lieu pourtant connu pour ne jamais se taire.
Préoccupé, je m'immobilise pour mieux analyser la situation. Plus loin, à un carrefour situé à une cinquantaine de mètres de ma position, je remarque que tous les piétons semblent regarder quelque chose dans la rue adjacente. Une mère nerveuse tient fermement son enfant qui a l'air fasciné par ce qu'il contemple avec une mine émerveillée. D'autres choisissent de s'éloigner pendant que certains sortent leur téléphone pour immortaliser ce qui m'échappe. La circulation est complètement immobilisée. Des conducteurs sortent de leurs véhicules pour mieux voir ce qu'il se passe devant eux.
Sous les exclamations de surprise des badauds rassemblés, je discerne des bruits métalliques lourds et réguliers. Et…
Un hennissement de cheval ? Plusieurs ? Qu’est-ce qui se passe là-bas ? Un défilé est en cours ?
Un enfant pointe quelque chose dans le ciel. D’autres personnes l’imitent, puis baissent instinctivement la tête pour une raison que j’ignore.
Puis je la vois : une ombre immense remonte la rue à quelques mètres au-dessus de nous, suivie d’un rugissement grave et guttural.
Cloué sur place, je n’arrive pas à digérer l’information. Lorsque l’apparition fait demi-tour avec une vivacité stupéfiante, je tombe des nues.
Impossible. Une créature volante ? Et… quelqu’un sur son dos… ?
Un son continu. Caverneux. Ancien.
Depuis l’avenue principale se propagent des cris de guerre, des hurlements de panique et de douleur, des bruits spongieux.
Ne me dites pas que… ?
Lexique :
Akita : Race de chien originaire du Japon, caractérisée par sa taille moyenne à grande, son pelage épais et sa queue enroulée sur le dos. Considérée comme un symbole national de loyauté et de courage.
Arigatō gozaimasu : Expression japonaise signifiant « Merci beaucoup » (forme polie).
C.C. Lemon : Soda japonais au citron, commercialisé par la marque Suntory. Reconnaissable à sa canette jaune vif, il se distingue par son goût sucré et acidulé.
Cosplay : Pratique consistant à se déguiser en un personnage de fiction, le plus souvent issu d’animes, de mangas, de jeux vidéo ou de films. Contraction des mots anglais costume et play.
Fanzines : Revues créées et publiées par des amateurs, qui se consacrent généralement à un domaine spécialisé (bandes dessinées japonaises, dessins animés, science-fiction, musique, etc.).
Hachikō : Chien de race akita devenu célèbre pour sa fidélité envers son maître. Après la mort de ce dernier, il continua de l’attendre chaque jour à la gare de Shibuya pendant près de dix ans. Une statue à son effigie, érigée à l’une des sorties de la gare, a donné son nom à celle-ci.
Hiragana : Un des trois systèmes d’écriture japonais.
Kanji : Caractères d’origine chinoise utilisés dans l’écriture japonaise, représentant des concepts ou des mots entiers.
Katakana : Un des trois systèmes d’écriture japonais, utilisé principalement pour les mots étrangers, noms propres étrangers et onomatopées.
Kyoto : Ancienne capitale impériale du Japon (794-1868), célèbre pour ses temples, jardins traditionnels et patrimoine culturel préservé.
Mont Fuji : Volcan emblématique du Japon (3 776 m), situé à environ 100 km au sud-ouest de Tokyo, symbole national et site du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Nara : Ancienne capitale impériale du Japon (710-794), située au sud de Kyoto. Connue pour ses temples bouddhistes classés au patrimoine mondial de l’UNESCO et pour son grand parc où évoluent en liberté des cerfs considérés comme sacrés.
Onsen : Source thermale naturelle japonaise, souvent aménagée en bain public ou privé.
Salarymen : Employés de bureau japonais (cols blancs), souvent associés à une culture du travail intense et à la loyauté envers leur entreprise.
Saké : Boisson alcoolisée japonaise traditionnelle obtenue par fermentation du riz. Servie chaude ou froide selon la qualité et la saison.
Shibuya : Quartier emblématique de Tokyo, célèbre pour son carrefour piétonnier (Shibuya Crossing), ses enseignes lumineuses et sa culture jeune/mode.
Shinjuku : Arrondissement et quartier majeur de Tokyo, connu pour sa gare ferroviaire (la plus fréquentée au monde), ses gratte-ciels, ses quartiers commerçants et sa vie nocturne.
Shinkansen : Train à grande vitesse japonais, également appelé « train-balle », reliant les principales villes du pays.
Sumimasen : Mot japonais signifiant « Excusez-moi » ou « Pardon », utilisé pour s’excuser ou attirer poliment l’attention.
Toire wa doko desu ka : C’est une expression japonaise qui se traduit par « Où sont les toilettes ? »
Tokyo Metro Fukutoshin Line : Ligne de métro de Tokyo reliant les quartiers du nord-ouest à Shibuya. Identifiée par la couleur marron et la lettre F.

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