Chapitre 1 : Le Commencement
Samedi 26 juillet – 11 h 30
Le soleil de juillet tape fort sur Shibuya. La lumière rebondit sur les écrans géants et les façades vitrées avec une intensité presque aveuglante. Je plisse les yeux, tentant de déchiffrer l'adresse griffonnée sur ma brochure. Heureusement que c'est en rōmaji, parce que les kanji et moi, ça fait deux. Une convention de fanzines amateurs. Voilà ce qui m'amène ici.
Au fait, je m'appelle Julien Garin. Trente-trois ans. Gendarme mobile basé à Calais depuis sept ans. Célibataire, sans attaches. Je voyage pour échapper à la routine — manifestations, renforts un peu partout en France métropolitaine ou en Outre-mer.
Physiquement ? Rien d'extraordinaire. Un occidental lambda. Cheveux blonds — ma mère dirait "blond vénitien". Coupe militaire, dégradée, plus longue sur le dessus. Barbe de quelques jours, normalement taillée. Deux cicatrices : une au front, une au sourcil droit. Résultat de différentes chutes lorsque j'étais enfant.
Un mètre soixante-dix-sept, à des années-lumières d'être un bodybuilder. Juste de quoi être en forme pour le boulot. Sans oublier mon atout majeur de séduction: mes yeux bleu azur. Enfin... atout majeur de séduction, c'est vite dit. Je suis loin de faire l'unanimité auprès des dames.
Les mains dans les poches de mon short en jean, vêtu d'un T-shirt sous une veste légère. Le touriste occidental lambda dans toute sa splendeur qui déambule dans Shibuya.
Je baragouine un peu de japonais. Enfin, le kit de survie : Sumimasen, arigatō gozaimasu, toire wa doko desu ka. Lire, par contre... entre les hiragana, les katakana et l'enfer des kanji, je suis largué.
Mais qu'importe. Je suis enfin au Japon. Ce voyage, j'en rêvais depuis des années.
Ces derniers jours — Fuji, onsen, Kyoto via Shinkansen — m'ont rappelé pourquoi je me tue à la tâche. Et puis, il y a les Japonaises. Aussi élégantes qu'on le dit. Kawaii, comme ils disent ici. Je souris malgré moi en entrant l'adresse dans le GPS.
Les rues de Shibuya sont noires de monde. Des écrans publicitaires géants tapissent les façades, déversant clips musicaux et publicités dans un ballet lumineux incessant. La circulation avance par à-coups, noyée dans la chaleur. Autour de moi, cosplayeurs aux tenues exubérantes côtoient salarymen en costumes sombres impeccables. Contraste typique de l'archipel : sérieux absolu mêlé à excentricité totalement assumée.
J'adore ce pays. Même si j'ai une préférence pour les endroits avec moins de monde.
Puis... l'atmosphère change.
Au début, une sensation. Imperceptible.
Depuis l'avenue adjacente : exclamations. Puis... un son étrange.
Un cor de brume. Non, un cor de guerre. Ancien. Organique. Anachronique au milieu de ces tours de verre et d'écrans lumineux.
Des pas. Cadencés. Lourds. Troupe en marche.
Et enfin... un rugissement.
Je pivote.
Une ombre traverse le ciel. Créature volante — immense — avec quelqu'un sur son dos.
Je reste cloué sur place, mon cerveau refusant l'information.
Mauvais pressentiment. Nœud à l'estomac.
Depuis l'avenue principale : cris. Panique. Douleur. Hurlements.
Le chaos vient de commencer.

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