Chapitre 11 : Semi vérité
Samedi 26 juillet - 19h45
Je reste une dizaine de minutes dans l'eau chaude avant de me décider à sortir.
Comme j'ai appris avant mon voyage, je laisse l'eau dans la baignoire pour les suivants en vérifiant qu'elle est toujours claire.
Je retourne dans la première partie de la salle de bain. La machine à laver fait un léger bourdonnement depuis que Miyuki l'a mise en marche.
Non loin, une serviette et des vêtements propres, pliés et parfumés, sont disposés sur un meuble à côté du lavabo.
Un pantalon noir en tissu plutôt grossier. Assez large au niveau de la taille pour deux personnes. Un pantalon traditionnel japonais — un momohiki, je crois.
C'est un pantalon que j'apprécie. J'en avais trouvé une fois dans le quartier chinois à Paris, dans le 13ème. Et mon grand frère en portait souvent. Grâce à ça, je sais donc comment ça se met. Il se replie d'une certaine manière à la taille grâce à une lanière. Large au niveau des jambes aussi.
Le bas du momohiki est un peu haut au niveau des chevilles, mais ça fera amplement l'affaire. En guise de haut, une veste de samue — vêtement traditionnel japonais ample et confortable. Les manches s'arrêtent juste avant mes poignets.
Je me rhabille tranquillement après m'être essuyé. Mon épaule me lance encore quand je lève le bras pour enfiler la veste. Le tissu est agréable au toucher malgré une texture granuleuse.
Je me regarde dans le miroir pour relever mes cheveux blond sur le dessus de ma tête sur le côté droit. Mon geste habituel. À force, cela laisse parfois un épi à l'arrière de mon crâne.
L'homme qui se tient devant le miroir n'a plus rien à voir avec celui qu'il était il y a une vingtaine de minutes.
Plus de traces de sang. Ma barbe propre. Les cernes atténuées. Un regard plus lumineux.
Même si cette impression de quelque chose de différent, au fond de mes yeux, ne me quitte pas.
Je finis enfin par sortir de la salle de bain, chaussons aux pieds. Quand une pensée me vient à l'esprit :
J'ai un peu abusé non ? J'ai pris mon temps. Mais j'en avais bien besoin. J'espère qu'ils ne penseront pas que je suis un profiteur.
Je presse le pas. Je resserre les lanières du momohiki autour de ma taille en descendant les escaliers. Machinalement, je me passe également une main dans mes cheveux encore légèrement humides.
Lorsque j'arrive dans le salon, Miyuki, Hiroshi et, à ma grande surprise, Yuki, se tournent vers moi.
Miyuki, ses cheveux noirs attachés à la va-vite, me regarde, étonnée. Elle s'attendait à me voir galérer avec le momohiki. Elle hoche la tête, satisfaite.
Mon changement de posture la surprend davantage. Moins fatigué. Plus détendu. Plus la moindre trace de sang. Posture droite. Épaules relevées.
Elle découvre le véritable Julien.
Un large rictus sur son visage m'indique qu'elle approuve ma tenue.
Hiroshi a la même réaction. Voir ce gaijin porter correctement ses propres vêtements le surprend. Légèrement trop petits pour lui, certes, mais correctement portés.
Hiroshi remarque que je rougis et détourne légèrement les yeux sous leur regard. Le mari de Miyuki n'insiste pas plus, reportant son attention sur la télévision qui diffuse en continu les informations.
Évidemment, ces dernières tournent entièrement autour de l'apparition du Portail. L'attaque soudaine et sans sommation.
À l'écran, des images aériennes de Shibuya. Le Portail brille au centre du chaos. Des corps recouverts de bâches blanches.
Yuki, quant à elle, écarquille légèrement les yeux en me voyant.
Son visage s'illumine. Elle se lève à moitié, puis se ravise et reste assise, mains serrées sur ses genoux.
Elle murmure quelque chose en japonais que je ne saisis pas. Miyuki lui répond doucement, caressant ses cheveux.
J'en devine le sens. Elle avait peur que je sois parti. Même si elle a dû m'entendre dans la salle de bain.
Son regard me détaille — les vêtements propres, les cheveux humides, la posture plus droite.
Puis elle sourit timidement.
Je baisse les yeux, gêné sous son attention.
C'est étrange. Elle me regarde comme... comme si elle me découvrait. Le vrai moi. Pas le type couvert de sang et d'épuisement de tout à l'heure.
Peut-être que c'est ça qui la rassure. Voir que je suis... normal ? Je ne sais pas.
Je lève ma main gauche et me gratte l'arrière du crâne afin de reprendre contenance avant de dire en levant la main droite en regardant la famille Nakamura :
« Salut. Merci. Yuki-chan, je suis là.»
Avant de rajouter en français avec un léger sourire. En mimant une mauvaise odeur à l'intention de Yuki :
« Yuki-chan, tu devrais aller te laver aussi. »
Je me frotte les membres avec satisfaction.
« On revit. »
Yuki me regarde un instant, silencieuse, avant d'hocher la tête en souriant timidement.
Miyuki :
J'appuie avec douceur les paroles de Julien :
« Il a raison Yuki. Va donc te laver. Ça te fera du bien.»
La jeune fille finit par se lever. Je m'écarte légèrement pour la laisser passer. Elle passe à côté de moi. Les yeux baissés et légèrement rougissante.
Je rajoute, taquine :
« C'est rare de la voir si silencieuse et obéir si vite. Rien que pour ça, tu peux rester autant que tu veux Julien-san.»
Je sens bien que Julien ne comprend pas grand-chose à ce que je dis lorsqu'il n'y a pas de traducteur. Pourtant, je vois à son sourire gêné qu'il essaie d'interpréter au mieux mes paroles.
Hiroshi me dit, compatissant comme à son habitude :
« Yuki a eu une dure journée, Miyuki. Et... elle a vécu des choses qu'aucune adolescente ne devrait vivre.»
Avant de rajouter un peu plus bas :
« Lorsque l'on vit ce genre d'épreuve... et qu'on en ressort vivant.»
Il reporte son attention sur la télévision.
L'image, filmée depuis une fenêtre, montre un cavalier armé d'une lance sur l'une de ces créatures volantes plonger en piqué et prendre entre ses griffes un jeune enfant qui se débat du mieux qu'il peut, avant de le lâcher d'une hauteur conséquente.
La séquence se coupe avant que l'enfant ne touche le sol mais on devine aisément la conséquence d'une telle chute.
Hiroshi pousse ses lunettes sur son nez avant de rajouter :
« Regarde ces images, ça devait être horrible.»
Je lui réponds, mal à l'aise devant ces images :
« Je le sais bien. D'ailleurs, tu es encore et toujours devant les mêmes images qui reviennent sans cesse. Je ne sais pas comment tu fais. Elles me rendent malade.»
Julien :
De mon côté, je ne comprends absolument rien de ce qu'ils disent. Leur vocabulaire est trop complexe pour que je le saisisse. Même si je me doute qu'ils parlent sûrement des derniers événements.
Mon estomac se serre. L'image de l'enfant qui tombe. Je secoue la tête avant de détourner le regard de l'écran.
Je me dirige vers le divan où j'avais laissé mon téléphone avant d'aller me laver. Je déverrouille l'écran.
19h53. Une trentaine de minutes se sont écoulées depuis mon départ pour aller me laver et mon retour devant le téléphone.
De nouveau des appels WhatsApp en absence provenant de ma mère et de mon père. Des vocaux envoyés sur Messenger par mes amis d'enfance. J'ai même eu un appel manqué de mon commandant de peloton. Ainsi que deux appels d'un numéro inconnu avec un message vocal.
Je ne peux m'empêcher de soupirer de découragement et de râler :
J'ai pourtant appelé tout le monde. Rendu compte. Envoyé les messages et les vocaux qu'il fallait. Et aucun d'entre eux ne se dit : tiens !!! Après avoir vécu une telle journée, il doit sûrement être exténué. Si il ne répond pas, c'est sûrement qu'il dort ou qu'il se repose. Et si on le laissait tranquille ? Il nous rappellera quand il pourra.
Ouais bah... je peux toujours rêver.
Autant l'appeler trente fois et... de plus, c'est connu !!! Julien est à l'aise au téléphone et il adore ça en plus.
Je frotte mes yeux avec lassitude.
Bon... par qui commencer maintenant ? Le message vocal du numéro inconnu... l'ambassade ? Takeshi ? Ça attendra.
Ma décision était déjà prise en sortant de la douche de toute manière.
Je vais sur WhatsApp dans le fil. Je sélectionne la discussion "Maman" avant de lancer l'appel vocal. Sans vidéo.
Il ne faut pas longtemps avant que ça décroche. La voix de ma mère sort paniquée dans le combiné :
« Ce n'est pas trop tôt !!! Tu aurais pu répondre plus rapidement quand même. Louis m'a mise au courant dès que je me suis levée. Et j'ai vu les informations. Ça passe en boucle. Tu es où ? Tout va bien ? »
Même si je peux comprendre son inquiétude, je ne peux m'empêcher d'être déjà lassé et agacé.
Je lui réponds, sous le regard encourageant d'Hiroshi et le coup d'œil compréhensif de Miyuki en entendant la voix inquiète dans le combiné :
« Oui maman, tout va bien. Je suis chez la jeune fille que j'ai aidée durant l'incident. Ses parents ont eu la gentillesse de m'héberger. Et... je me suis écroulé de fatigue sur leur divan. Je suis réveillé depuis peu. Le temps de me débarbouiller. Je... je pense que Louis t'a sûrement rapporté ce que je lui ai dit. Il n'y a rien de neuf. »
Elle réplique :
« Tu es sûr que ça va ? Tu n'es pas blessé ? On a vu à la télé des créatures volantes avec des soldats romains dessus tuer des gens. Même des sortes de semi-humains... »
Je dis tranquillement en lui coupant la parole, me remémorant la petite créature qui m'avait attaqué :
« Oui, c'est vrai... c'était plutôt étrange. Je n'en croyais pas mes yeux. J'ai pu en voir une d'assez près. »
Avant de rajouter rapidement :
« Mais... je te rassure. Je me suis vite mis à l'abri avec une quinzaine d'autres personnes dans un bâtiment. Donc, tout va bien maman. Ne te bile pas. Si ça n'allait pas, je ne te parlerais pas au téléphone. »
Une dizaine de secondes de silence avant qu'elle ne réponde, peu convaincue :
« Mouais... tu es sûr que ça va ? Tu n'es pas blessé ? »
Suite à sa question, par réflexe, je roule doucement mon épaule droite endolorie. Je masse doucement le bas de mon dos. Je fais une légère grimace de douleur.
Heureusement, je ne suis pas en appel vidéo.
Ce qui me permet de répondre avec assurance :
« Oui, tout va bien. Je suis juste... fatigué et... un peu secoué. Tous ces morts... ce sang... »
Et je rajoute pour moi-même : celui que j'ai tué.
Avant de reprendre :
« Mais ça ira. J'ai juste besoin de repos. »
Elle n'est pas dupe. Instinctivement, elle sent qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Elle insiste :
« Julien... dis-moi ce qui ne va p.... »
Je lui coupe la parole et j'élève un peu trop la voix. Plus que je ne l'aurais voulu. Attirant le regard du couple Nakamura.
« Maman !!! Tout va bien. S'il te plaît, n'insiste pas. »
Je sens qu'elle va pour répliquer. Elle a un fort caractère. Mais j'entends Louis la tempérer derrière.
« Cécile, n'insiste pas... »
« Mais Louis... enfin !!! J'entends bien qu'il y a un truc qui ne va pas !!! Bon... »
Elle se reprend.
« Tu rentres bientôt en France ? »
Je ne réponds pas tout de suite. Je prends une lente inspiration avant de répondre :
« Non, je ne vais pas rentrer tout de suite. Même si je le voulais... je pense que... je vais passer un peu de temps aux ambassades. »
« Aux ambassades ? Et pourquoi ça ? Avec tout ça tu vas rester encore au Japon ? Tu as pensé à moi ? Je me fais un sang d'encre avec tout ça. »
Je soupire bruyamment avant de répondre :
« Maman... je suis un adulte maintenant. Et... je suis gendarme. Je vis au Pas-de-Calais. Toi en Ardèche. Je suis parti du nid depuis un moment. Je peux comprendre ton inquiétude. Mais... je dois faire mon chemin. Et... je veux rester au Japon pour le moment. »
J'entends Yuki revenir dans le salon après s'être lavée.
Lorsque je me retourne vers elle, elle est méconnaissable maintenant qu'elle est débarbouillée.
Ses longs cheveux noirs avec leur frange droite, encore humides, tombent librement sur ses épaules. Son visage aux traits fins — joues légèrement roses après la douche — a retrouvé une douceur enfantine. Ses grands yeux noirs, qui étaient rougis et élargis par la terreur plus tôt, semblent maintenant juste timides, observant avec une curiosité hésitante. Sa petite silhouette menue flotte dans des vêtements décontractés un peu larges, majoritairement rosés et blancs.
Elle semble plus sereine. Une innocence retrouvée.
Je détourne le regard, la main gauche sur ma hanche et je dis avec détermination :
« Et puis... on a encore besoin de moi ici maman. »
Le silence.
Yuki s'installe avec son père autour du chabudai. Miyuki, de son côté, commence à mettre la table. Yuki évite de regarder la télé. Préférant finalement aider sa mère.
Un soupir au bout du téléphone :
« Fais attention à toi Julien. Pense à m'envoyer des messages ou à m'appeler. Même si... je sais que tu n'es pas du genre à donner des nouvelles régulièrement et que tu es parti du nid. Je reste ta mère. Surtout avec cet incident. »
Au moment où je vais dire mon habituel "Oui maman", mon regard est attiré par l'écran de la télévision.
Ma malchance habituelle frappe.
L'image me laisse sans voix.
Sur l'écran, le logo de NHK en haut à gauche. Le présentateur en costume sombre commente de nouvelles images de l'incident de Shibuya. Le bandeau rouge en bas annonce : "緊急速報" (Kinkyū sokuhō — Alerte d'urgence).
Et là, je me vois.
D'un point de vue en hauteur. Filmé depuis un téléphone portable.
Comme une voix lointaine, j'entends ma mère me dire :
« Julien... je pensais que tu t'étais vite mis à l'abri. »
Apparemment, les mêmes images sont actuellement diffusées en France sur les chaînes d'informations continues.
Heureusement, l'image commence au moment où j'ai saisi Yuki. Juste après avoir tué l'assaillant qui fonçait sur Tanaka et la jeune fille.
On me voit courir vers la ruelle. Tirant Yuki d'une main. Tenant l'épée ensanglantée dans l'autre. On arrive à discerner des traces sombres sur ma veste, mes avant-bras et mon menton.
On me voit parer difficilement l'attaque tout en protégeant Yuki de la petite créature grisâtre semi-humaine à tête de cochon avec mon épée. On me voit être projeté violemment contre le mur du bâtiment juste avant d'entrer dans la ruelle. Me faisant lâcher mon épée. On voit la créature être abattue par Tanaka. Je pousse Yuki dans la ruelle, suivi par Tanaka.
Quelques secondes après, on me voit débouler brusquement de la ruelle. Projeter violemment dans la vitrine l'homme qui poursuivait Takeshi blessé avec son bouclier et sa lance.
Suite à ça, le monde entier me voit prendre Takeshi, un diplomate influent, par le col et le traîner sans ménagement dans la ruelle. Invectiver sans qu'on entende mes paroles les autres civils dans la rue pour qu'ils suivent à sa suite. Ramasser l'épée que j'avais lâchée au sol et faire face à l'hoplite qui sort de la vitrine brisée afin de bloquer la ruelle par laquelle tout le monde s'est réfugié.
Ma tentative de rompre la distance entre lui et moi en balançant mon épée contre son bouclier. Me coller contre son bouclier et essayer vainement de le pousser. Et Tanaka qui vient à ma rescousse et qui tire depuis la ruelle. On me voit immobile un instant. Simplement essoufflé depuis le point de vue. Avant de me voir repartir dans la ruelle pour ne plus ressortir.
Si je pouvais lire les symboles présents à la télévision, je pourrais lire des choses disant :
« Un gaijin sauve des civils japonais — Un gaijin sauve le diplomate Takeshi MORIYAMA — Un gendarme français en vacances risque sa vie pour sauver des civils japonais. »
Au fur et à mesure que les images défilent, je vois Miyuki s'immobiliser et cesser ses tâches. Mettre ses mains devant sa bouche. Des larmes s'écoulent en silence le long de ses joues.
Avoir un aperçu des épreuves qu'a pu traverser sa fille l'ébranle.
Hiroshi reste silencieux. Bouche bée. Ils jettent de temps en temps des regards vers Yuki et moi.
Que ce soit lui ou sa femme, ils viennent de voir Tanaka et leur fille passer à deux doigts de la mort. Ils viennent de voir en direct la participation du gaijin qui a ramené leur fille chez eux.
Ils ont certes entendu l'histoire et le déroulement des événements de la bouche de leur fille lorsque je m'étais assoupi. Mais maintenant, il est indéniable que j'ai joué un rôle majeur dans la survie de leur enfant. Mais aussi... de nombreuses autres personnes.
Je vois Yuki absorbée par les images qui défilent devant ses yeux. Voir les événements d'un point de vue extérieur lui fait également monter les larmes aux yeux. Elle s'agenouille sur le sol malgré elle. Les jambes tremblantes.
Je débranche mon téléphone.
Ce dernier toujours à l'oreille avec ma mère en ligne, je m'approche de Yuki et je mets ma main sur le sommet de son crâne. Caressant doucement ses cheveux noirs et encore humides.
Je dis doucement, avec une voix rassurante, à l'intention de Yuki :
« Ça va aller.»
Je m'accroupis à son niveau en souriant. Je rajoute en français. Ma main toujours dans ses cheveux :
« Yuki-chan, je suis là. D'accord ? »
À ma surprise, elle entoure brusquement ses bras autour de ma taille et se met à pleurer davantage.
Je lâche un léger hoquet de douleur dû à mes lombaires douloureuses qui n'échappe pas à ma mère.
Pour autant, comme lorsque nous étions dans la même situation dans le refuge, je ne la repousse pas. Je mets ma main dans son dos que je tapote doucement. Ne sachant pas trop quoi faire d'autre.
Miyuki :
Hiroshi et moi nous tournons vers eux. Comprennant maintenant pourquoi notre fille est autant attachée à cet occidental qui, encore ce matin, était un parfait inconnu et n'existait pas dans notre vie.
Toujours les larmes aux yeux, je dis à demi-mot à mon mari.
« Je comprends mieux maintenant son attachement soudain à Julien-san. Il n'a pas hésité à se mettre en danger pour...»
Hiroshi hoche la tête :
« Oui... Et... il n'a même pas l'air de se rendre compte de l'acte héroïque qu'il a fait.»
Julien :
J'entends ma maman prendre une inspiration. Elle a tout entendu. Évidemment, elle ne comprend pas le japonais. Mais elle entend les pleurs de Yuki. Ce qui la pondère dans ses paroles malgré ma tentative de ne pas lui révéler toute la vérité.
Elle me demande :
« La jeune fille que j'entends pleurer. C'est celle que l'on voit sur les images ? »
Avec les sanglots de Yuki :
« En effet. Comme je te l'ai dit, je suis chez la famille de la jeune fille que j'ai aidée. Elle... ne m'a plus vraiment quitté depuis... depuis ces images. Je suis donc resté avec elle jusqu'à la raccompagner chez sa famille. »
Cécile, n'y tenant plus, me dit :
« Pourquoi tu m'as menti Julien ? »
Je soupire avant de répondre avec une certaine subtilité :
« Je ne t'ai pas menti. Je suis bien vivant et tout va bien. La séquence qu'on a vue a duré quoi... trois minutes. Je me suis donc bel et bien mis à l'abri rapidement avec une quinzaine de civils... »
Elle me coupe la parole. L'inquiétude et la peur de ce qu'elle a vu parlant pour elle :
« Julien !!! Ne joue pas sur les mots. Tu as failli mourir avant de te mettre à l'abri !! »
J'essaie de garder mon calme malgré mon agacement croissant :
« Alors quoi ? J'aurais dû les laisser mourir ?? »
Un léger silence avant qu'elle ne réponde :
« Non... bien sûr que non. Ce n'est pas ce que j'ai dit mais... »
« Maman, je vais bien. C'est passé maintenant. »
J'entends Louis dire :
« Et... ces taches sombres que l'on a vues... C'est du sang non ? »
Cécile rajoute :
« Je t'ai entendu glapir de douleur. Et tu me dis que ça va ? »
Je souffle. Yuki toujours accrochée à ma taille. Les sanglots atténués.
« Au point où vont les choses, ça finira par se savoir... oui, c'est du sang. Ce n'est pas le mien. Et... oui. J'ai quelques blessures superficielles aux lombaires et à l'épaule droite. Rien de bien mé.... »
« Si ce sang n'est pas à toi... à qui il appartient ? »
Un léger silence. Mes doigts se crispent légèrement dans le dos de Yuki. Les images me reviennent en mémoire. Le sang qui gicle. L'odeur de fer et la sueur. Le bruit de craquement de l'os.
« Maman, je ne veux pas en parler davantage. »
Elle va pour insister. Mais elle se ravise avant de demander :
« Tu es sûr que tu ne veux pas rentrer ? »
Je réponds de nouveau, sans l'ombre d'une hésitation :
« Oui, j'en suis sûr. Je ne vais pas rentrer tout de suite. Et je pense que les officiels ne vont pas me laisser rentrer tranquillement. »
Pragmatique, je rajoute :
« Surtout avec ces images. Et... le vieil homme que tu me vois un peu bousculer, c'est un diplomate. Ma malchance légendaire encore. Tout ne fait que commencer. Et je pense que je suis très loin de toutes les conséquences que cela va engendrer. L'apparition d'un portail qui déverse des créatures que l'on pensait imaginaires. Un nouveau monde. Et... en agissant, je serai également au cœur de la tempête. À moi de voir ce que j'en fais. »
En disant ça, je regarde Yuki avec un léger sourire. Maintenant qu'elle s'est apaisée, je me relève. Avec difficulté. La jeune fille me lâche la taille lorsque je m'éloigne un peu d'elle.
En voyant les parents de l'adolescente me regarder, je remarque seulement maintenant que j'ai sûrement parlé un peu fort au téléphone. Chose qui est considérée, il me semble, comme étant impolie au Japon. Je rougis légèrement et je m'incline très sobrement en disant :
« Excusez-moi.»
Pour la famille Nakamura, mon comportement est une énigme.
Cet homme qu'ils ont devant les yeux. Ils l'ont vu mettre sa vie en jeu pour sauver des gens, dont leur fille, sur les images diffusées à la télé. Et là, il est devant eux. Gêné.
Avec ce qu'il vient de traverser, il est normal qu'il soit ébranlé. Tout comme ses proches d'ailleurs.
Miyuki, sans comprendre les mots, imagine et comprend très bien la réaction de ma mère au téléphone. Elle-même a été terrifiée par les images qu'elle vient de voir.
Et lorsque Yuki est tombée à genoux en revoyant les images de ce qu'elle a vécu, il n'a pas hésité à la consoler. C'est censé être à elle. Ou à son mari de la consoler. Mais comment pourraient-ils ? Ils n'ont pas vécu cet événement. Alors que lui, oui. Et il ne l'a pas seulement vécu. Il a été un acteur essentiel dans la sauvegarde de plusieurs vies.
Ce doit être également dur pour lui. Et le sang qu'il avait sur lui. Toute la famille Nakamura, contrairement à la propre famille de Julien, sait d'où provient ce sang. Ils l'ont vu arriver chez eux avec. Ils l'ont vu se réveiller en pleurs d'un cauchemar. Même s'il essaie de le cacher, ils le voient lutter.
Et pourtant, avec tout ça, il s'excuse. Comme s'il considérait ne pas avoir le droit d'éprouver ce genre de chose.
Miyuki, sobrement, répond :
« Non, non. Tu n'as pas à t'excuser, Julien-san. On comprend. Hein, anata? »
Hiroshi, sur la même longueur d'onde que sa femme, répond avec un respect non feint en hochant la tête :
« Oui.»
Je me redresse en hochant la tête avec reconnaissance. Je dis enfin à l'intention de ma mère toujours au bout du fil, la laissant dans le flou suite à mes dernières paroles :
« Maman, excuse-moi mais... je dois te laisser. Je suis exténué et... demain, la journée sera tout aussi longue. J'irai directement à l'ambassade. »
Je sens à son souffle qu'elle aimerait insister. Sûrement me supplier de rentrer. Pour autant, elle s'abstient.
« D'accord mon juju. S'il te plaît, donne-moi des nouvelles. Louis et moi on s'inquiète énormément. »
« Oui, ne t'en fais pas. Peux-tu juste me rendre un service s'il te plaît ? »
« Oui, bien sûr. »
« Peux-tu dire à papa que tout va bien et que je l'appellerai demain dans l'après-midi. Enfin, après-midi japonais. Donc, pour lui, dans la matinée. »
« Oui, on va le faire. Pense à te reposer et... remercie la famille qui t'accueille de ma part. Et, prends soin de... Yuki ? C'est ça ? »
Je confirme d'un mmmh avant de rajouter :
« À plus tard maman. »
« Bisous mon chéri, je t'aime. »
« Je t'aime aussi. »
Puis je raccroche enfin.
Une demi-seconde après, un appel. Le numéro qui s'affiche est celui de l'inconnu qui a laissé un message vocal que je n'ai toujours pas écouté.
Franchement agacé, j'appuie sur le bouton rouge qui fait cesser l'appel sous le regard déconcerté, mais compréhensif, des Nakamura. Avant d'éteindre mon téléphone et de le mettre dans ma poche en marmonnant :
« Assez !! Ça suffit. »
Yuki me demande, d'une petite voix :
« Tu es sûr ?»
Avec son regard inquiet et la tonalité de ses paroles, je comprends la teneur de ces mots. Je lui réponds :
« Hai. Ashita. »
Je regarde Hiroshi. En désignant la télé, dans laquelle défilent encore et toujours les images de l'incident à Shibuya, puis Yuki et Miyuki :
« S'il vous plaît. Arrêtez. »
Avant de demander à Miyuki poliment en désignant la table succinctement mise :
« Je peux aider ??»
Lexique :
Momohiki : Pantalon traditionnel japonais ample et confortable, resserré aux chevilles, souvent porté sous un kimono ou avec un samue.
Samue : Vêtement traditionnel japonais de travail ou d'intérieur, composé d'une veste ample et d'un pantalon (momohiki), souvent porté dans les temples bouddhistes ou à la maison.

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