Chapitre 13 : Cauchemar

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Dimanche 27 juillet – 01h01

Yuki :

La nuit est déjà bien avancée. Me voilà allongée entre mes peluches préférées. L'odeur habituelle et rassurante de la lessive sur mes draps utilisée par ma mère me donne une sensation de sécurité et de réconfort. Comme toute ma vie d'ailleurs.

Je suis en deuxième année de collège. Les vacances d'été battaient leur plein en cette fin de juillet. Comme tous les samedis matin, je rejoignais mes amies — Hana, Mei et Yui — au club de badminton dont nous étions toutes les quatre membres. Le cours se déroulait de 9h jusqu'à 12h. Comme nous avions eu d'excellents résultats dernièrement et que nous nous étions entraînées dur ces derniers jours, notre coach avait décidé de nous laisser partir plus tôt pour que l'on puisse se reposer.

Et... comme à chaque fois, nous allions traîner un peu dans Shibuya. On aimait bien aller chez Marion Crêpes pour ensuite déguster cette pâtisserie à la terrasse du Shibuya Hikarie. Papoter de tout et de rien.

Comme d'habitude, on allait parler de nos entraînements épuisants. Mei, qui avait rejoint le club il y a peu de temps, s'améliorait rapidement. Elle avait presque réussi à battre Yui qui était d'un an son aînée. Ce jour-là, le match entre ma rivale et ma meilleure amie depuis de nombreuses années, Hana, et moi fut épuisant. On avait perdu le compte des matchs que l'on avait disputés. Hana, en tant qu'adversaire, était redoutable. J'avais gagné aujourd'hui. Mais elle avait rattrapé tellement de smashes que je lui envoyais que j'en avais eu une crampe au bras droit.

On allait aussi parler de garçons. Même si ça ne m'intéressait pas plus que ça. Mei adorait ces moments-là.

On avait pris nos crêpes. On était sur le chemin pour aller à la terrasse du centre commercial lorsque c'est arrivé.

Au début, c'était vaporeux. Indistinct. Comme un mirage ou une illusion. C'est Yui qui l'avait remarqué en premier. On s'était toutes les quatre arrêtées. Curieuses de cette apparition si... si particulière.

Je me rappelle avoir entendu Hana dire :

« Qu'est-ce que c'est ? »

Je lui ai répondu :

« Je ne sais pas. C'est plutôt... grand non ? »

Mei, avec enthousiasme, avait sorti son téléphone et elle commençait à filmer :

« Incroyable. C'est pour faire une annonce vous croyez ? »

Comme si elle sentait que tout cela n'était pas normal, Yui disait, peu rassurée :

« Les filles. On... on devrait partir non ? Je... ça me fait peur. »

Au fil des secondes, l'apparition devenait de plus en plus distincte. De vaporeuse, elle devenait de plus en plus solide. Une énorme construction rectangulaire. Assez large. Avec un vide au centre. Comme un tableau. Un miroir. Ou une porte. Un portail ?

Je sentais Yui me tirer la manche de mon uniforme et me dire :

« Yuki, partons d'ici. Ce n'est pas normal. »

Une fois que la structure fut totalement apparue, un flash de lumière soudain illumina le centre de la construction. Un éclat blanc et continu.

Je m'étais tournée vers Yui. Pour lui dire qu'on allait partir car moi aussi je n'étais pas à l'aise.

« Mei, Hana, partons d'ici. »

Mais, trop tard.

Quelques secondes après que le flash de lumière soit apparu, un rugissement. Quelque chose sortit en volant. Puis deux... puis trois. Suivi d'un son grave et continu. Plusieurs bruits de pas. Des hommes en armure armés d'épées, de lances, de haches. Des semi-hommes. Tous sortaient du Portail en ordre de marche.

Les premiers finirent par s'immobiliser. Des cavaliers sur des chevaux. De nouveau le son grave et continu.

Puis, le carnage commença.

Et je me réveille.

En hurlant.

En pleurant.

Des larmes chaudes qui s'écoulent sur mes joues.

Je me redresse dans mon lit. Les genoux repliés contre moi. Les mains sur mon visage recouvrant mes yeux. Sanglotant bruyamment.

Hiroshi :

Ma femme et moi nous nous réveillons en sursaut en entendant notre fille hurler. Déboussolé. Il me faut quelques secondes pour comprendre ce qu'il se passe. Miyuki est la première à réagir. Comme toujours. Elle a toujours été très réactive. Elle saute du lit et elle sort de notre chambre rapidement avec sa robe de chambre en ouvrant la porte brusquement. Elle disparaît dans le couloir en direction de la chambre de notre fille. Je me lève plus modérément. Y aller à deux d'un seul coup, ça ne servira à rien.

Je me dirige vers la sortie de notre chambre. J'arrive sur le seuil de la porte. Entre la chambre de Yuki et la nôtre il y a la salle de bain. Et plus loin, face à notre chambre à l'autre bout du couloir, la chambre pour les invités. Non loin de celle de Yuki.

Seul un rai de lumière, provenant de la chambre ouverte de Yuki, atténue l'obscurité du couloir.

À l'embrasure de la porte de la chambre des invités, je remarque le gaijin aux cheveux blonds qui a ramené Yuki saine et sauve chez nous. Le héros qui ne se rend même pas compte qu'il en est devenu un.

Je me disais au début qu'il le faisait sûrement exprès. Une fausse image modeste afin de faire bonne impression. Mais, je me suis trompé. Il ne cherche pas à se mettre en avant ni à être sous la lumière. Il agit. Tout simplement. Comme là.

Torse nu. Avec seulement mon propre momohiki noir que ma femme lui a prêté. Silhouette athlétique sans être exceptionnelle — épaules carrées, musculature équilibrée, abdominaux à peine dessinés. Physique fonctionnel, bâti pour l'action, pas pour l'apparence. Mais les ecchymoses violacées sur son épaule droite et les égratignures le long de ses côtes rappellent brutalement ce qu'il a enduré aujourd'hui.

Lui aussi il s'est donc levé lorsqu'il a entendu les pleurs et les hurlements de Yuki ?

Je sais qu'il m'observe également. Cherchant sûrement une approbation de ma part. Je le sens hésitant dans ses mouvements. Avant de le voir retourner dans sa chambre. Décidant sûrement qu'il n'avait pas sa place dans ce moment.

Tranquillement, je m'avance jusqu'à la porte de la chambre de Yuki. En regardant à l'intérieur, je la vois dans les bras de Miyuki. Sanglotant.

Je m'approche des deux femmes et je m'installe sur le lit à leur côté. J'entends ma femme susurrer à notre fille tout en lui caressant le dos de manière rassurante :

« Chuuuut, tout va bien Yuki. Je suis là. Ton père est là aussi. Tout va bien. Tu es en sécurité ici. On est là. »

Yuki continue de sangloter. Tremblotante dans les bras de sa mère.

En caressant les cheveux de Yuki, je rajoute, hésitant dans mes paroles et sur les mots à employer. Car, comment dire les bons mots après ce qu'elle a vécu ? :

« Je suis là aussi Yuki. Tout va bien. Il ne t'arrivera rien ici. Promis. »

Mais, rien n'y fait. J'ai comme l'impression qu'elle ne nous entend pas. Que nos mots ne l'atteignent que partiellement. Notre présence suffit à peine à la calmer. Mais, que faire de plus ? Je suis son père. Mais je suis impuissant.

Julien :

Malgré l'heure avancée de la nuit, je ne dormais pas encore. La chambre d'invité des Nakamura sent la poussière. Ils utilisent certainement cette pièce comme pièce de rangement ou de débarras habituellement. Et, ponctuellement, de chambre pour les invités. Comme là. Miyuki m'a aidé à mettre en place le futon sur un ensemble de tatami prévu à cet effet dans un coin de la pièce avant de me coucher.

J'avais du mal à tenir debout dû à l'épuisement. Les douleurs à mon épaule droite et à mon dos me tirent en continu.

Pourtant, une fois couché et Miyuki partie, je n'ai pas réussi à trouver le sommeil. Allongé sur le dos torse nu. Mes bras derrière la tête. Regardant le plafond.

Habituellement, je trouve difficilement le sommeil. Je fais partie de ces personnes qui ruminent et ressassent les événements d'une journée. Ou d'une dispute qui a pu avoir lieu il y a des mois de cela. Repenser à pas mal de choses. Ou réfléchir sur divers sujets. Alors, un Portail qui apparaît d'un seul coup en plein Tokyo. Portail qui a craché des hommes et des créatures aussi étranges les unes que les autres. Toutes les personnes que j'ai vu mourir sous mes yeux. Mon premier mort. Mes différents combats pour rester en vie. Mais aussi... qu'est-ce qu'il peut bien y avoir derrière ce portail ? Qui dit créatures verdâtres comme les orcs. Ou gobelins. Et la créature à tête de cochon ? Comment ils appellent ces créatures de l'autre côté d'ailleurs ? En tout cas, contrairement à beaucoup de nos œuvres, orcs, gobelins et humains combattaient ensemble. Est-ce normal ? Une trêve ?

Tant de questions qui se bousculent dans ma tête lorsque je les entends. Les hurlements et les sanglots de Yuki dans sa chambre qui se trouve juste à côté de la mienne.

Je me suis levé en sursaut dans l'intention première d'aller la voir. Rapidement je me suis mis au seuil de la porte de ma chambre. Mais, en voyant Miyuki avec sa robe de chambre sortir de la sienne pour aller rapidement consoler son enfant, je me suis immobilisé. Peu de temps après, je vois dans la chambre en face Hiroshi qui, je le sens, m'observe. J'hésite un instant. Avant de décider de retourner dans mon futon. Estimant que je n'aurai pas ma place. Qu'il n'y a sûrement pas mieux que les parents pour rassurer et consoler leur enfant.

Les minutes passent. J'entends Yuki continuer de sangloter malgré ses parents qui tentent de la consoler et de la rassurer. J'entends leurs voix. Mais rien n'y fait.

Je finis par me lever de nouveau. Je mets le samue blanc que l'on m'a prêté. Je suis fatigué... Et est-ce une bonne idée de faire ce que je compte faire ? Respectueux ? Aucune idée.

Je m'accroupis et je roule mon futon. La douleur dans mes lombaires me fait grimacer. Je mets le futon sur mon épaule en râlant et je me dirige dans la chambre de Yuki.

Lorsque j'apparais au seuil de la chambre, Miyuki et Hiroshi tournent leur regard vers moi. Yuki toujours dans les bras de sa mère. Tremblotante et sanglotant. Son père à leur côté sur le lit.

En silence, je dépose le futon le plus loin possible du lit de Yuki contre un mur libre. Non loin de la porte. Je m'assois dessus. Le dos et ma tête appuyés contre le mur. Je ramène mon genou gauche contre mon corps et pose mon coude sur celui-ci.

Sous le regard curieux de Miyuki et Hiroshi, je prends mon téléphone et j'écris une phrase sur mon application de traduction. Je ne parle pas oralement en français. Et je n'active pas la voix de l'IA.

Une fois fini, je lis les mots en japonais sur mon téléphone :

« Yuki-chan. Yuki-chan. Tu m'entends ? »

J'attends. Seul le silence, brisé par les pleurs de l'adolescente, me répond. Pourtant, au fur et à mesure, on peut remarquer que la respiration de Yuki se fait de plus en plus régulière. Ses pleurs et ses sanglots s'amenuisent. Ses tremblements disparaissent. Puis, après quelques minutes et à la surprise de ses parents, elle me répond.

« Oui, je t'entends. »

Je fais un léger sourire et ferme les yeux en appuyant ma tête davantage contre le mur. Avant de mettre l'écran de mon téléphone devant mes yeux afin de lire ce que j'ai fait traduire :

« Je suis toujours là. Je reste là et je veille sur toi. Je ne peux pas te protéger contre tes cauchemars. Mais je peux au moins te promettre de ne pas te laisser seule. On avancera ensemble. À notre rythme. Maintenant, repose-toi.

Contrairement aux autres fois, pas d'intermédiaire pour répercuter mes paroles. Pas Takeshi. Pas de voix sans âme de l'IA. Ma voix. Dans sa langue. Loin d'être parfait au niveau de la prononciation ou de l'accent.

Suite à mes paroles, la réaction de Yuki ne se fait pas attendre. Doucement, elle relève la tête entre les bras de Miyuki. Les yeux humides, elle me regarde. Silencieuse.

Nos regards se croisent.

J'hoche doucement la tête. Un sourire rassurant aux lèvres.

Avant d'écrire de nouveau sur mon téléphone afin de lire à l'intention des parents de Yuki :

« Si vous me l'autorisez, Miyuki-san, Hiroshi-san, je vais rester ici. Je sais... et même chez nous en France, laisser dormir un étranger dans la chambre de son enfant ce n'est pas... rassurant. Surtout un homme dans la chambre d'une adolescente. Moi aussi, je ne suis pas à l'aise à cette idée. Je resterai à cette place. Et... si vous le permettez, laissez la porte ouverte s'il vous plaît.

Hiroshi :

Je regarde Miyuki. Une discussion silencieuse débute entre nous.

Il est indéniable que Yuki s'est calmée en l'écoutant. Encore une fois, il est venu. Je l'ai vu hésiter. Il ne s'est pas imposé. Même là, dans la chambre il est resté à distance. Il a également fait l'effort de remettre son haut.

Miyuki, imperceptiblement, hoche la tête comme pour donner son accord.

Je ferme un instant les yeux. Je ressens un pincement au cœur mais... je le sais. Ma décision est prise.

Pourtant, avant de donner mon aval, je regarde Yuki avec douceur. Sûrement par espoir ou même... fierté, je veux l'entendre de la bouche de ma fille.

Suis-je vraiment inutile ? En tant que père, je ne peux vraiment rien faire actuellement ? Hier soir, Miyuki a dû ravaler sa fierté lorsque Yuki a refusé de monter dans sa chambre. Je sais que... j'ai été en faveur de Yuki. Disant que... Julien était son ancre émotionnelle. Je sais que c'est le cas. Pourtant...

À cet instant, je comprends l'impuissance qu'a dû ressentir Miyuki tout à l'heure.

Je dis à ma fille :

« Yuki, c'est toi qui choisis. Si jamais, je peux également rester avec toi si tu préfères. »

Elle me regarde. Hésitante. Avant de tourner de nouveau son regard vers Julien. Elle serre les poings sur ses genoux avant de s'essuyer les yeux et le nez avec la manche de son pyjama bleu nuit. Le regard apeuré remplacé par son regard déterminé qu'elle a montré tout à l'heure face à sa mère. Signe qu'elle a pris sa décision.

Avant qu'elle ne réponde, j'ai compris.

« Papa, il peut rester. Il ne me fera rien. Et... je ne saurai l'expliquer mais... je me sens rassurée avec lui dans les parages. Peut-être parce qu'on a vécu la même chose. Ou que je l'ai vu... agir pour me sauver. »

Julien :

Au fil des paroles de Yuki, je vois les épaules d'Hiroshi s'abaisser sous le poids des mots de sa fille.

Je ne comprends pas leurs paroles. Mais je peux deviner le déchirement d'Hiroshi. Voir sa fille être plus en sécurité auprès d'une personne qu'elle ne connaissait pas aujourd'hui encore qu'auprès de son père. Ce doit être dur. Sa fierté en prend sûrement un coup. Un soupir de sa part. Il regarde Miyuki avant de reporter son attention sur moi.

Il passe sa main dans les cheveux de Yuki. Lui ébouriffant délicatement les cheveux avant de se lever lentement.

Il se dirige vers moi et s'accroupit face à moi. Son regard sérieux plongeant dans le mien.

Il n'y a pas besoin de paroles pour ce qu'il veut me dire. Sa posture, son regard sont suffisants. Sa fierté, amoindrie par les paroles de sa fille, est loin d'être brisée.

Voici ce que j'interprète : "Je ne suis pas loin."

Ce n'est pas une menace. Seulement un père qui fait ce qu'il faut.

J'hoche doucement la tête sans détourner les yeux.

Hiroshi me regarde plusieurs secondes avant de se relever et de sortir de la chambre.

Miyuki, après avoir serré sa fille une dernière fois dans ses bras, suit son mari. Lorsqu'elle me regarde, j'ai l'impression de discerner de la reconnaissance. Elle sort de la chambre en laissant la porte ouverte comme je l'ai demandé après avoir éteint la lumière.

Yuki suit sa mère du regard jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans le couloir avant de reporter timidement son attention sur moi.

Je soupire. Car, même si c'est mon idée, je n'en reste pas moins mal à l'aise face à cette situation. Un homme de trente-trois ans dans la chambre d'une adolescente de treize ans c'est plutôt limite et mal vu.

Pourtant, aussi inconcevable que ce soit, il est indéniable que l'incident qui a eu lieu nous a tous les deux rapprochés. L'adolescente a autant besoin de moi que moi j'ai besoin d'elle.

Je reste assis contre le mur. La regardant un instant avant de dire doucement :

« Bonne nuit, Yuki-chan. »

Je croise les bras sur ma poitrine et je ferme les yeux. L'odeur de lessive et de parfum omniprésent dans la chambre m'apaise plus que je ne voudrais l'admettre.

J'entends Yuki s'allonger sur son lit et remettre ses couvertures sur elle.

Elle me répond d'une voix à peine audible avant de se rendormir.

« Bonne nuit, grand frère. »

Lexique :

Marion Crêpes : Célèbre stand de crêpes à Shibuya (Tokyo), icône touristique connue pour ses crêpes sucrées garnies (fruits, crème fouettée, chocolat), souvent accompagnées de longues files d'attente.

Shibuya Hikarie : Grand complexe commercial et de bureaux moderne situé à Shibuya (Tokyo), comprenant boutiques, restaurants, théâtre et espaces culturels, reconnaissable à sa façade vitrée élancée.

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