Chapitre 14 : Réveil

20 minutes de lecture

Dimanche 27 juillet – 06h56

J'ai réussi à m'endormir contre le mur d'un sommeil agité. La lumière du jour filtre à travers le rideau lorsque je finis par me réveiller. La position inconfortable dans laquelle je me suis assoupi n'a en rien arrangé à la douleur dans mes lombaires ainsi qu'à mon épaule.

Je me redresse sur le futon avec précaution. De mauvaise humeur, je peste à voix basse contre mon imbécilité :

« Bah oui, idiot. Tu es déjà blessé au dos et à l'épaule. En t'endormant comme ça tu t'attendais à quoi crétin ? C'était trop compliqué de juste t'allonger sur le futon ? »

Je me lève doucement en me tenant le bas du dos sans faire de bruit pour ne pas réveiller la jeune fille. Elle a l'air de dormir d'un sommeil paisible. J'entends du bruit au rez-de-chaussée. Signe que Miyuki ou Hiroshi sont debout. Ce qui me rassure un peu.

Les mains sur mes lombaires et les cernes sous les yeux je m'éclipse discrètement de la chambre de Yuki. La jeune fille toujours endormie.

J'apparais dans le salon des Nakamura. Hiroshi est installé devant le chabudai.

Déjà habillé — chemise blanche aux manches retroussées, pantalon sombre — cheveux noirs courts impeccablement coiffés, lunettes fines sur son visage reposé. Posture droite malgré l'heure matinale. Il boit une gorgée de son thé vert au bancha avant de m'observer du coin de l'œil. Il me fait un léger mouvement de tête vers l'avant en guise de bonjour.

Je dois faire piètre figure. Cheveux totalement ébouriffés, épi rebelle à l'arrière, barbe d'un jour de plus. Les cernes prononcées sous mes yeux encore gonflés de sommeil. La veste de samue prêtée par Hiroshi froissée et le momohiki de travers. Les mains sur mes lombaires, je grimace à chaque pas, démarche raide.

Devant Hiroshi, il y a un bol de riz blanc chaud, de la soupe miso fumante, du saumon grillé avec son radis blanc, l'omelette roulée sucrée-salée, des légumes marinés dont je ne reconnais pas l'ingrédient ainsi qu'un accompagnement qui m'est inconnu. Un petit-déjeuner japonais typique. La fumée du poisson me fait froncer légèrement le nez malgré moi. Odeur inhabituelle pour un occidental de si bon matin.

Je ne peux m'empêcher de me demander comme à mon habitude lorsque je vois des personnes manger du poisson :

Comment on peut aimer ce qui vient de l'eau ? Je ne comprendrai jamais.

Je dis d'une voix enrouée par le sommeil à Hiroshi :

« Bonjour, Hiroshi-san. »

J'entends du bruit provenant de la cuisine indiquant que Miyuki s'y active. Elle a dû se lever encore plus tôt pour que le petit-déjeuner soit déjà prêt.

Je me dirige en traînant les pieds vers la cuisine. Une pensée me traverse l'esprit qui me fait décrocher un léger sourire :

À mon plus grand désespoir, je n'ai pas vu de café sur la table. Ils en ont peut-être pas. C'est répandu chez les japonais le café d'ailleurs ? Je serais prêt à tuer pour un café.

Depuis le seuil de la cuisine, je vois Miyuki sortir des bols d'un meuble afin de préparer mon petit-déjeuner. Elle m'a entendu descendre les escaliers.

Elle se tourne vers moi. Je vois que je ne suis pas le seul à avoir mal dormi.

Cernes marquées sous ses yeux noirs, visage pâle et traits tirés. Ses cheveux noirs ébouriffés, quelques mèches s'échappant d'une queue de cheval faite à la va-vite. Tablier blanc noué à sa taille, chemisier simple légèrement froissé. Malgré la fatigue visible, ses mains s'affairent déjà dans la cuisine.

Malgré tout, un léger sourire — bienveillant malgré l'épuisement — déforme ses lèvres :

« Bonjour, Julien-san. »

Je lui souris d'un air fatigué en retour. Mon regard balayant la pièce pour essayer de voir comment je peux me rendre utile. La voix toujours grave je lui réponds :

« Bonjour, Miyuki-san. Aid...»

Je ne finis pas ma phrase sous le regard interrogatif de Miyuki. Interloqué et agréablement surpris par ce que je viens de voir. Je reconnais sans mal une cafetière. Une cafetière ?? Du café ??

Avec espoir, je m'approche de cet appareil qui est débranché avant de me tourner vers Miyuki avec un regard presque suppliant. Je crois voir dans les yeux noirs de cette dernière une lueur amusée lorsque je lui demande :

« Café ? Miyuki-san, café s'il te plaît. »

Je mets une main devant ma bouche. Surpris par mon audace qui, heureusement, n'a pas l'air d'agacer Miyuki plus que ça. Elle a plutôt l'air d'être amusée de me voir perdre ma retenue habituelle devant du café.

Miyuki :

Avec une voix rieuse, je lui réponds en mettant ma main devant la bouche pour tenter vainement de cacher mon sourire :

« Voilà donc le péché mignon du héros qui a sauvé notre fille. Intéressant. »

Je me permets d'utiliser le terme "héros" car je sais pertinemment qu'il ne comprendra pas ce mot. Je sais que ce n'est pas poli de dire des choses à une personne qui ne comprend pas notre langue. Mais... je le pense vraiment. Il a sauvé notre fille et je ne pourrai jamais assez le remercier.

Et puis... c'est ma manière de taquiner un peu cet occidental, je l'avoue.

Je ne le devrai peut-être pas. Les circonstances ne le permettent sûrement pas. C'est sûrement ma manière à moi de diluer tout ça.

Je lisse mon tablier blanc noué autour de ma taille. Je reprends avec des mots plus simples tout en adoucissant ma voix :

« Alors, café pour Julien-san. Pas de poisson. Mais de l'omelette supplémentaire. C'est ça ? »

Julien :

Je ne comprends pas entièrement la phrase. Mais je reconnais kōhī. Sakana avec nashi. En revanche, la dernière partie je ne la saisis pas vraiment. Mais, café. Pas de poisson.

Ça ne peut être qu'une bonne chose non ?

Mon visage s’illumine :

« Merci, Miyuki-san. Aider ? »

La réponse de Miyuki ne se fait pas attendre. Elle dit en tendant le doigt vers la porte de la cuisine ainsi qu'avec une voix ne laissant place à aucune réplique possible. Ne laissant place à aucune mauvaise interprétation possible de ma part malgré la barrière de la langue.

« Non, tu restes notre invité. Je t'apporte le petit-déjeuner dans le salon. »

Vaincu, je sors de la cuisine en silence suite aux injonctions de la maîtresse de maison avec l'ombre d'un sourire.

Je rejoins Hiroshi dans le salon. Je crois remarquer un rictus discret lorsqu'il prend une gorgée de son thé.

Je m'assois, face à lui, les jambes croisées sur le zabuton.

Il ne faut pas longtemps avant que Miyuki apparaisse avec un plateau sur lequel se trouvent les mêmes mets qu'Hiroshi. Hormis le saumon grillé qu'elle a remplacé par une omelette supplémentaire. Et aussi, le graal. Du café fumant dans une tasse blanche.

Elle dispose les différents plats face à moi avec une certaine grâce mue par une habitude de plusieurs années.

J'incline doucement la tête afin de la remercier pendant qu'elle s'installe au côté de son mari sur les genoux. Les mains à plat sur ses cuisses.

Avec une avidité non feinte, je prends la tasse de café fumante. Après avoir soufflé dessus pour refroidir le liquide, je porte la tasse à mes lèvres. Le goût du café japonais est plus léger que celui des occidentaux. Un peu fade. Pour autant, comparé au bon vieux café soluble des rations de combat françaises, il est excellent. Et, un café pris loin de chez soi, même mauvais, ça fait un bien fou.

Lorsque j'éloigne la tasse de mes lèvres, mon sourire détendu n'échappe pas au couple. Un soupir satisfait s'échappe de mes lèvres. La chaleur du liquide me sort doucement du brouillard du sommeil qui m'entourait. Les cernes sont toujours présentes. Mais la mauvaise nuit de sommeil est quasiment oubliée. Malgré mes douleurs aux lombaires et à mon épaule droite toujours présentes.

Avant de m'asseoir, j'avais déposé mon portable sur la table. Toujours éteint depuis la veille. Contrairement à mes habitudes matinales qui consistaient à regarder quelques vidéos sur YouTube, je ne suis pas pressé d'allumer mon téléphone. Je me souviens de tous les appels et messages que j'ai reçus la veille. Mon père, mes amis d'enfance... et surtout, les appels de ma hiérarchie et ce numéro inconnu qui m'a laissé un message.

Je prends une autre gorgée de café. Pensif. Mon regard, peu serein, se pose sur mon mobile.

Miyuki et Hiroshi le remarquent. Ils échangent un regard silencieux. Hiroshi, par sa perspicacité, et Miyuki, par son intuition, devinent sans peine le sujet de mes pensées.

Miyuki tente de prendre la parole. Utilisant, comme la veille, une application de traduction sur son téléphone :

« Comment s'est passée ta nuit Julien-san ? Tu as l'air de ne pas avoir bien dormi. »

Miyuki me tend son téléphone pour que je puisse répondre. J'attends que la voix synthétique finisse de traduire avant de répondre à mon tour :

« Je n'ai pas bougé de ma place lorsque vous êtes partis de la chambre. J'ai fait la bêtise de dormir assis contre le mur. Alors que j'aurais quand même pu m'allonger sur le futon que j'avais amené. Mais... comme je vous l'avais promis, je n'ai réellement pas bougé de ma place. Mes blessures, notamment au bas du dos, n'ont pas apprécié cette position. »

Après que la voix de l'IA finit de traduire mes paroles, je tends le téléphone vers Miyuki. Avant de me rétracter. Je rajoute d'une voix un peu plus sérieuse et solennelle :

« Je te rassure. J'ai toujours eu du mal à dormir. Et... les événements d'hier n'ont rien arrangé. Je ne dormais pas lorsque Yuki-chan a crié. »

Je me tourne vers Hiroshi. J'incline sobrement la tête en signe d'excuse vers lui et une seconde fois vers sa femme avant de rajouter quelque chose qui me tient à cœur :

« Je suis désolé d'être intervenu hier soir et... d'avoir dormi dans la chambre de votre fille. Je n'avais pas l'intention de prendre votre place ou votre rôle à tous les deux. »

Je tremble légèrement au fur et à mesure de mes paroles :

« Mais... ayant vécu la même chose... j'ai simplement pensé que c'était la meilleure chose à faire. Hiroshi-san, Miyuki-san, merci pour votre confiance. »

Durant ma prise de parole, mes tremblements, mes hésitations, le ton de ma voix n'échappent pas au couple. Lorsque la voix synthétique finit, quelques secondes plus tard, de distribuer mon message en japonais à leur intention, le silence.

Je vois Miyuki regarder son mari. Ce dernier me regarde en retour. Me jaugeant.

Hiroshi :

En voyant ses cernes, tout comme ma femme, suite aux hurlements de Yuki cette nuit je n'ai pas réussi à me rendormir. Mes pensées se bousculaient dans ma tête.

Lorsque nous sommes allés nous coucher hier soir, j'avais une inquiétude lorsque Yuki est allée dans sa chambre. Miyuki aussi s'inquiétait pour sa fille. Je l'avais vu.

On a vu Yuki s'écrouler lorsqu'elle a revu les images des événements qu'elle a vécus lors de l'apparition du Portail à Shibuya. On a vu ce gaijin la rassurer sans réfléchir alors qu'il était encore au téléphone avec sa famille. On l'a vu se calmer à son contact. Au contact de ce gaijin qui a risqué sa vie pour la sauver. Elle et tant d'autres.

Grâce à lui, et au policier japonais, Tanaka je crois, elle a eu très peu de blessures physiques. Malgré les signes évidents, j'ai sous-estimé l'impact psychologique.

J'ai pourtant vu, aussi, Julien-san cauchemarder, se réveiller en sursaut et pleurer lorsqu'il s'est endormi dans le salon. Et c'est un adulte. Gendarme. Même si, contrairement à Yuki, il a payé le prix du sang en tuant.

Lorsque, cette nuit, j'ai entendu Yuki crier depuis sa chambre, la réalité de mon erreur m'a rattrapé.

Mais, le plus dur, ce fut de reconnaître notre impuissance, à moi et Miyuki, face à la détresse de notre fille. Malgré nos paroles pour la rassurer. La prendre dans nos bras. La cajoler. Rien n'y faisait.

Il est évident qu'il est impossible de protéger nos enfants de tous les dangers. J'en ai conscience. Surtout, du genre de danger qu'elle a vécu. L'apparition d'un Portail. Attaquée par des hommes en armures et des créatures volantes. Comment j'aurais pu la préparer à quelque chose d'aussi improbable.

Pourtant, de nouveau, lorsque Julien-san est venu dans la chambre avec son futon et a pris la parole, elle s'est calmée dans la foulée. Sans qu'il s'approche d'elle. Juste avec sa voix cette fois-ci.

Lorsque Julien-san a proposé de dormir dans la chambre de ma fille, j'ai dans un premier temps voulu refuser. Même si j'avais noté dans sa voix qu'il n'était pas à l'aise avec sa propre proposition. Et que, derrière cette dernière, il n'y avait aucune mauvaise intention. Mais, quand j'ai vu Yuki se calmer, je n'ai pas pu m'y résoudre tout de suite. Dans un dernier sursaut de fierté, j'ai demandé à Yuki si elle préférait que je reste plutôt que lui. Et puis, laisser un homme d'une trentaine d'années dans la chambre de ma fille. Mais, elle l'a choisi. Même si j'ai fini par accepter, ça m'a fait mal.

Je comprends que le fait d'avoir vécu la même épreuve les a irrémédiablement rapprochés. Le « onīchan » et le « -chan » en est la preuve. Pourtant, ça m'a mis un coup à mon ego. Je n'ai pas été là lorsque ma fille a eu le plus besoin de moi. J'ai sous-estimé le mal-être de ma fille. Je n'ai pas réussi à la consoler. Et ce gaijin a pris mon rôle de protecteur auprès de ma fille.

Pourtant, je ne lui en veux pas.

Et quand je vois Julien-san s'incliner vers moi et vers ma femme. Parler dans le micro du téléphone de Miyuki dans sa langue. Trembler. Hésiter.

Quand la voix synthétique de l'application mobile finit de traduire en japonais ses paroles, j'en reste sans voix.

Mon ego et ma fierté sont blessés. Je n'ai pas été à la hauteur. Mais, je ne lui en veux pas. Au contraire. Je lui suis reconnaissant malgré moi. Il a sauvé ma fille. Et, il a été là pour elle. Et, cela, c'est le principal.

Je sens la main de Miyuki frôler la mienne. Julien détourne les yeux suite à mon silence prolongé.

Me surprenant moi-même par mon geste, je tends ma main au-dessus du chabudai. Tendant ma main vers lui.

Et je lui dis simplement sans utiliser le traducteur. Mais, comme la veille, je me doute qu'il comprendra l'intention de mes paroles sans forcément comprendre tous mes mots :

« Tout ce que tu as fait, tu l'as fait pour ma fille. Et pour ça, je ne peux que te remercier. »

Je le vois tourner son regard vers moi. Je le vois regarder ma main tendue au-dessus du chabudai. Hésiter. Avant de le voir se détendre. Puis, avec un sourire tendu, il tend la sienne afin de serrer la mienne fermement. Son regard dans le mien.

Avec son accent, il me répond d'une voix un peu plus basse :

« Merci, Hiroshi-san.»

Miyuki :

J'écoute et observe en silence l'échange entre mon mari et Julien-san. Mon regard se pose sur la poignée de main échangée entre les deux hommes.

Cette image me rend quelques instants pensive.

Je me revois faire les cent pas devant la fenêtre du salon donnant sur la rue. Attendant avec inquiétude grandissante le retour de ma fille après avoir entendu et vu les informations. Je me souviens qu'Hiroshi restait immobile sur le divan du salon. Regardant encore et encore les images à la télé. Gardant son calme habituel. Même si, je le sentais, il était tout aussi inquiet que moi. Malgré tout, je me rappelle m'être plainte de son calme. Jusqu'à m'énerver plus d'une fois.

Les minutes et les heures ont paru tellement longues.

Jusqu'au moment où, enfin, j'ai vu Yuki apparaître dans la rue. Je me revois ouvrir la porte. Momentanément, en colère. Mais lorsque je la vois courir dans mes bras en pleurs. Sentir la chaleur de son corps. Ses tremblements. Son souffle. Ma colère est immédiatement remplacée par un immense soulagement lorsque je la serre furieusement dans mes bras. N'arrivant pas à retenir mes larmes.

Je me souviens avoir seulement pu dire :

« Yuki !! Pourquoi as-tu mis si longtemps ? J'étais tellement inquiète ! »

Peu de temps après, j'ai senti la présence d'Hiroshi à nos côtés. Je le revois caresser tendrement la tête de Yuki.

Alors que je voulais rentrer, Yuki s'était retournée vers le portail sans que je comprenne pourquoi. Car, lorsque je regarde également à cet endroit, je ne vois personne. J'ai été surprise de voir Yuki s'écarter de moi. Paniquée. Et courir dans la rue.

Avant que je suive Yuki pour comprendre la raison pour laquelle elle veut déjà repartir, Hiroshi m'avait dit à voix basse :

« Tu ne l'as pas vu ? N'est-ce pas ? Elle n'est pas revenue seule. Quelqu'un l'a raccompagnée. Un étranger. Et... il est recouvert de sang. Il avait l'air épuisé. »

Et en effet, en sortant dans la rue, je vois Yuki rattraper le gaijin blond et barbu par la main pour le retenir. D'innombrables taches de sang parsemaient ses bras, son t-shirt et son menton. Le rendant effrayant. D'autant plus que son apparence occidentale le rend similaire aux hommes en armes et armures qui sont sortis du Portail de Shibuya. Alors, comment ai-je pu ne pas le remarquer ?

Lorsque j'avais vu sa manière maladroite et timide, sans oublier la barrière linguistique, de repousser Yuki, j'ai eu la réponse à ma question. Tout simplement parce qu'il n'a pas cherché à s'imposer. Ou à oser plutôt.

J'ai entendu la supplication insistante et déterminée de ma fille pour qu'il reste avec elle. Je l'ai entendue l'appeler « onīchan ». J'ai compris qu'il était apparemment blessé.

Il n'en fallait pas plus pour que mon instinct et mon intuition me dictent de lui venir en aide. Et, sans vraiment avoir eu d'explication ou été mise au courant de son rôle dans les événements à Shibuya, j'ai deviné qu'il était grandement impliqué dans la survie de ma fille.

Raison pour laquelle je lui ai également demandé de rester.

Et, depuis. J'ai appris ce qu'il a fait. Je l'ai vu s'écrouler d'épuisement. Hurler aussi dans son sommeil. Pleurer. J'ai vu les images d'une partie de ses actes à la télé. Je l'ai vu essayer de rassurer sa famille au téléphone malgré sa douleur et en même temps rassurer et consoler ma fille qui s'était écroulée devant les images. Je l'ai vu hésiter. Et agir.

Et là, je le vois s'excuser d'être intervenu hier soir. Toujours soucieux de ne pas nous froisser.

Comme lorsqu'il s'est laissé aller en voyant la cafetière dans la cuisine. Son regard tendu en pensant avoir été trop direct. Le fait qu'il se détende au point de faire ce genre de demande sans le vouloir m'a sincèrement fait plaisir. Et j'espère qu'il continuera dans cette voie-là.

Lorsque les deux hommes mettent fin à leur poignée de main, j'utilise de nouveau le traducteur de mon téléphone afin de communiquer avec Julien-san pour lui dire :

« La nuit a été dure pour tout le monde. Tu as dit hier que tu voulais aller à l'ambassade ce matin avec Yuki. N'est-ce pas ? »

Julien :

Je prends une gorgée de café devenu tiède pendant que la voix synthétique délivre les paroles de Miyuki dans ma langue.

J'hoche la tête avant de regarder la maîtresse de maison. Je prends son téléphone qu'elle me tend. Hiroshi reste attentif à notre échange, les bras croisés.

Je réponds :

« Oui, je vais aller à l'ambassade française. Je dois faire un rapport à ma hiérarchie sur ce qui s'est passé. Sûrement me faire tirer les oreilles car je n'ai pas répondu aux appels et que j'ai été injoignable. »

Je rajoute avec un soupir découragé :

« Ou parce que je ne suis pas venu plus tôt à l'ambassade aussi. Voir un peu plus les conséquences de mon intervention lors de l'incident d'hier en tant qu'étranger aussi. J'agirai en conséquence. Yuki-chan me sera d'une grande aide. Elle me guidera dans Tokyo. Je récupérerai ensuite mes affaires à mon hôtel pour... revenir ici, si vous acceptez toujours de m'héberger. »

Je rends le mobile à Miyuki.

Au moment où Miyuki allait répondre affirmativement à ma demande d'hébergement et réitérer les dires de son mari la veille, Hiroshi prend le téléphone des mains de sa femme et dit simplement :

« Veux-tu que j'aille chercher tes affaires à ton hôtel ? Tu auras juste à me donner le nom de l'enseigne, ton numéro de chambre et ton code. »

Comme à mon habitude, ma première intention est de refuser sa proposition, gêné de déranger davantage cette famille qui m'a déjà tant aidé. Pourtant, je me ravise. Je réfléchis un instant, comprenant qu'Hiroshi, en posant cette question, a confirmé implicitement ses dires de la veille — acceptant de nouveau que je reste parmi eux, qu'ils sont prêts à m'héberger.

J'incline sobrement la tête en répondant à Hiroshi à l'aide du téléphone de Miyuki :

« J'accepte ta proposition, Hiroshi. Je te remercie. Je logeais à l'hôtel Tokyu Stay à Shinjuku. Chambre 507. Normalement, il n'y a rien à régler. Je l'ai fait au début de mon séjour dans cet hôtel. Merci, Hiroshi-san. »

Puis, hésitant, je rajoute :

« Est-ce que je peux garder les vêtements que je porte pour aller à l'ambassade ? »

Hiroshi hoche sporadiquement la tête au fur et à mesure que la voix synthétique distribue mes paroles, avant de répondre avec un simple « Hai » à ma question sur ses affaires.

Au moment où je vais remercier Hiroshi, des bruits de pas feutrés se font entendre dans les escaliers.

En entendant les bruits de pas, Miyuki se lève afin d'aller dans la cuisine pour préparer le petit-déjeuner de sa fille.

Je regarde le cadran numérique de ma montre qui indique 07 h 24.

Après un bref instant, Yuki apparaît dans le salon avec son pyjama bleu nuit froissé.

Pas traînant, presque titubant. Ses longs cheveux noirs avec leur frange droite complètement emmêlés, quelques mèches collées sur sa joue. Ses yeux noirs encore à demi fermés, paupières lourdes. Elle frotte machinalement un œil de sa petite main, bâillant sans retenue.

À son arrivée, je reporte mon attention sur ma soupe miso. Elle est devenue tiède suite aux diverses discussions. Je porte le bol à mes lèvres et avale son contenu d'une seule lampée.

J'entends Hiroshi parler en japonais à sa fille. Je pense deviner un bonjour. Yuki lui répond d'une petite voix encore ensommeillée en retour.

J'essaie de m'effacer délibérément, laissant Hiroshi reprendre sa place de père.

Je dépose mon bol de soupe vide sur le chabudai avant de prendre mon bol de riz blanc pour commencer à me régaler d'un des tamagoyaki, l'omelette sucrée-salée que Miyuki m'a faite, avec une moue satisfaite.

J'entends Yuki me dire d'une voix timide :

« Bonjour, onichan.»

Je lève le regard vers elle. Un morceau d'omelette entre les lèvres ainsi qu'un grain de riz blanc sur le nez que je ne remarque pas. Donnant à mon visage une expression innocente et cocasse.

Je commence à bafouiller, la bouche pleine :

« Bon... »

Je m'interromps, prenant le temps de mastiquer et d'avaler ma bouchée d'omelette. Rougissant légèrement.

Je vois et j'entends Yuki pouffer légèrement en me voyant ainsi.

Je reprends avec un demi-sourire, le grain de riz toujours sur le nez :

« Bonjour, Yuki-chan. »

Ne pouvant plus se retenir, Yuki finit par rire franchement. Encore plus en voyant mon incompréhension face à son hilarité.

Je la regarde, hébété par sa réaction.

J'ai mal prononcé ohayo ?

Malgré le fait que je sois le sujet de son fou rire, cela me fait sourire de soulagement de la voir ainsi de bon matin après la nuit qu'elle a passée.

Je vois également l'ombre d'un sourire sur le visage d'Hiroshi. Il a l'air autant soulagé que moi d'entendre le rire de sa fille. D'un signe discret, il m'indique le bout de mon nez.

Je saisis assez vite où il veut en venir, frottant mon nez pour retirer le grain de riz.

Après plusieurs secondes, Yuki finit par venir s'installer à côté de moi, le sourire aux lèvres. Miyuki arrive dans la foulée, souriante après avoir entendu sa fille rire depuis la cuisine, afin de déposer le petit-déjeuner de Yuki devant elle. Et, avec mon plus grand bonheur, une nouvelle tasse de café.

Miyuki s'installe face à sa fille, au côté de son mari, pendant que je saisis la tasse avec avidité. Avidité qui surprend Yuki et fait lâcher un rictus amusé à Miyuki qui avait remarqué ce trait-là plus tôt dans la cuisine.

Miyuki :

Je susurre d'une voix taquine à l'intention de Yuki, comme un aveu et une confidence :

« Si j'ai bien compris, le café est son péché mignon. Si tu l'avais vu quand il a remarqué la cafetière dans la cuisine. C'était plutôt drôle. »

Yuki pose son regard sur moi, intéressée. Je sens que Julien nous écoute et tente de comprendre nos paroles.

Hiroshi rajoute d'une voix posée :

« J'avais lu un article. Comme quoi les Occidentaux préféraient le café au thé. »

Yuki répond après avoir avalé un morceau de saumon :

« Oui, moi aussi j'ai lu ça. Quelle idée. C'est tellement amer. »

Yuki observe Julien qui se régale de sa seconde omelette avec une moue attendrie.

Julien :

Silencieux, je les observe en retour. Appréciant leur dynamique familiale à l'œuvre malgré ma présence.

Le petit-déjeuner se déroule dans une atmosphère chaleureuse. De mon propre chef, je me mets à l'écart de leur discussion afin de les laisser se retrouver.

Il est bientôt 07 h 59.

Après avoir tenté de débarrasser la vaisselle et avoir été interrompu par Miyuki, je me lève en me tenant le bas du dos avant de m'installer sur le divan. Je décide enfin de prendre mon portable et de l'allumer.

Je rentre les différents mots de passe permettant de débloquer la carte SIM et l'écran.

Les notifications commencent à apparaître une à une. Des articles de diverses applications d'informations qui commentent et qui parlent de l'apparition du Portail à Shibuya. Quelques-uns, à ma surprise, parlent d'un étranger recouvert de sang qui a aidé des civils japonais à se mettre à l'abri. D'autres titres parlent de cet étranger poussant un haut fonctionnaire japonais. Certains articles deviennent plus précis, donnant ma nationalité. D'autres mentionnent déjà que je suis gendarme.

Je suis atterré par ces titres. Je passe ma main sur mon visage, découragé.

Aïe, aïe... c'est sûr, je vais me faire sanctionner.

Pendant ce temps-là, la famille Nakamura s'active aussi.

Miyuki débarrasse la table avec l'aide d'Hiroshi. Yuki s'est éclipsée dans sa chambre, sûrement pour se changer et se préparer à sortir pour m'accompagner à l'ambassade.

Je n'ai pas reçu de nouvelles notifications d'appels ou de messages venant de ma famille. L'appel à ma mère hier et ma demande de tenir mon père au courant en sont sûrement la raison.

En revanche, j'ai eu deux appels téléphoniques du numéro inconnu de la veille. Numéro qui m'a laissé un message vocal et auquel j'ai raccroché au nez avant d'éteindre mon portable. Un second numéro inconnu a tenté de me joindre sans laisser de message. Ainsi qu’une trentaine de messages Messenger venant du groupe en commun avec mes deux amis d'enfance.

J'efface toutes les notifications avant d'aller dans l'onglet “Message vocal”.

Le vocal laissé sur ma messagerie par le numéro inconnu est là.

Quelques secondes d'hésitations avant d'appuyer sur la touche permettant de l'écouter.

Lexique :

Bancha : Thé vert japonais de qualité courante, récolté tardivement (après le sencha), au goût plus doux et moins caféiné, consommé quotidiennement.

Kohi : Mot japonais signifiant "café" (la boisson).

Nashi : Mot japonais signifiant "pas", "sans" ou "aucun" (négation).

Sakana : Mot japonais signifiant "poisson".

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