Chapitre 15 : Premier pas
Dimanche 27 juillet — 08h01
Je place mon téléphone portable contre mon oreille afin d'écouter le message vocal. Une voix masculine posée et maîtrisée se fait entendre :
« Monsieur Garin, Laurent Deschamps, secrétaire de Madame Hélène Le Grapier, ambassadrice de France au Japon. J'ai tenté de vous joindre il y a quelques instants sans succès. Suite aux événements tragiques survenus dans le quartier de Shibuya ce jour, nous avons en notre possession des images vidéo nous informant que vous avez joué un rôle significatif durant cet incident. Il est impératif que vous preniez contact avec nos services consulaires dans les meilleurs délais, soit en nous rappelant à ce numéro, soit en vous présentant directement à l'ambassade, 4-11-44 Minami-Azabu, Minato-ku, Tokyo. Cordialement. »
En écoutant le message, ma jambe droite s'agite d'un mouvement saccadé. Un tic nerveux que je n'arrive pas à réprimer. Au fur et à mesure, sûrement dû à la voix mesurée du message vocal, je reprends doucement mon calme.
Bon, ce n'était pas si terrible. Professionnel. Formel. Pas hostile. Après, ce message vocal m'avait été laissé avant que je ne lui raccroche au nez et que j'éteigne mon téléphone hier soir.
Un léger sourire gêné se dessine sur mon visage.
J'espère qu'il sera compréhensif. Je peux toujours rêver.
Sous le regard discret et bienveillant du couple Nakamura, je rappelle enfin le numéro utilisé par le secrétaire de l'ambassade pour me joindre.
Une pensée me traverse l'esprit :
Comment ont-ils su qui j'étais... et comment ont-ils eu mon numéro aussi rapidement, d'ailleurs ?
Je regarde rapidement ma montre. 08h05.
La même voix calme et posée me répond avec une pointe d'amertume :
« Monsieur Garin. Vous daignez enfin nous appeler ! »
Je m'attendais à ce genre de réponse.. Pour autant, je ne peux m'empêcher de sentir une certaine déception. Et une pointe de colère.
Je ne porte pas la hiérarchie dans mon cœur en général. Plus leur position est élevée et plus j'ai l'impression qu'ils sont déconnectés de la réalité. Que ce soit au sein de l'institution dans laquelle je sers ou dans les hautes sphères politiciennes.
Le fait d'appeler encore et encore sans prendre en considération les épreuves par lesquelles je suis passé et l'impact que cela a pu avoir psychologiquement a le don de m'agacer.
Le message vocal m'a légèrement conforté dans cette idée. Et la pointe d'agacement que je sens dans la voix de M. Deschamps n'arrange rien.
Pour autant, j'arrive à rester calme et posé. J'ai eu toute la nuit pour m'y préparer. Et puis, entre hier matin et aujourd'hui, avec les événements qui se sont déroulés, je ne suis d'ores et déjà plus la même personne. Et j'en ai conscience. Il me suffit de repenser à mon visage vu dans le miroir avant de me doucher hier.
Je revois des flashs de mon visage recouvert du sang de l'homme que j'ai tué et des deux autres adversaires que j'ai combattus. Et mon regard...
Je réponds, calmement :
« Monsieur Deschamps, si vous avez en effet vu les images, je ne doute pas un seul instant que vous avez pris en compte l'état d'épuisement physique et psychologique dans lequel je dois me trouver suite aux horreurs survenues après l'apparition du Portail à Shibuya. J'étais épuisé. Veuillez donc m'excuser d'avoir choisi de repousser les tâches administratives et de vous avoir raccroché au nez hier. »
Les quelques secondes de silence qui suivent ma réponse ne me disent rien qui vaille.
Suis-je allé trop loin ?
Sans en saisir les paroles, je discerne plusieurs voix à l'autre bout du fil. Une voix féminine grave et autoritaire, une voix masculine qui me semble familière, et celle de Deschamps qui leur répond. La voix féminine semble s'adresser directement à lui.
Ce dernier répond d'une voix légèrement voilée par la fatigue :
« Vous avez raison, Hélène. »
Avant de revenir à moi :
« Monsieur Garin, je reconnais ne pas avoir fait preuve de discernement. Où vous trouvez-vous actuellement ? Pouvez-vous vous rendre rapidement à l'ambassade ? »
Je lui dis :
« Je ne saurais vous dire où je me trouve exactement. Avant vos appels de la veille, j'avais d'ores et déjà l'intention de venir à l'ambassade dans la matinée. Je ferai au plus vite. »
« Je vous remercie, monsieur Garin. Nous vous attendons. »
J'ajoute :
« Laissez-moi vous prévenir que je serai accompagné. Et j'aurai besoin d'un ordinateur pour rédiger mon compte rendu des événements pour ma hiérarchie. »
J'entends la voix féminine échanger avec l'autre homme. Comme pour avoir une confirmation. Ce dernier a l'air de répondre favorablement.
Plus j'entends la voix familière, plus ça confirme mon impression de la connaître. Ce ton. Et j'ai comme l'impression que le français n'est pas sa langue maternelle. Un léger accent japonais.
Une moue amusée déforme mes traits.
Tout s'explique. Voilà comment ils ont eu mon numéro de téléphone aussi rapidement.
Quelques instants après, Deschamps me rapporte leur décision :
« Cela ne pose aucun problème, monsieur Garin. »
« Je vous remercie. À tout à l'heure. »
Je raccroche. Plus détendu. Et rassuré.
Durant mon appel, le couple Nakamura continue de vaquer à ses occupations quotidiennes. Comme si ma présence ne leur posait aucun problème, ce qui me donne une impression de sérénité dans cet environnement qui me paraît encore totalement étranger.
Je les observe un instant, pensif, avant d'écrire un message à mes amis d'enfance, qui doivent sûrement dormir à cette heure-là, pour les rassurer.
Je fais de même pour mon père.
Par acquit de conscience, j'envoie un bref message à mon commandant de peloton, lui résumant les événements de la veille ainsi que mon intention d'aller à l'ambassade.
Je regarde ma tenue un peu trop petite — le momohiki noir et le t-shirt blanc prêtés par Hiroshi. Je lisse machinalement le tissu.
Ça fera amplement l'affaire. Je reste malgré tout en vacances. De toute façon, je n'ai rien d'autre. Et, même si Miyuki arrive à retirer tout le sang, je n'aurai pas le courage de les remettre. Je les jetterai sûrement.
Je passe ma main dans mes cheveux blonds tout en m'appuyant paresseusement contre le dossier du divan, méditatif.
Il est maintenant 08h13. L'appel n'a pas duré longtemps. J'entends Hiroshi se préparer à partir, sûrement pour aller chercher mes affaires à l'hôtel. Des bruits de vaisselle s'entrechoquent dans la cuisine, m'indiquant que Miyuki s'y active. Je discerne les pas feutrés de Yuki à l'étage.
Je profite de cet environnement familial. Chaleureux et réconfortant. Je ne pense à rien. Je laisse l'atmosphère apaisante éloigner mes peurs, mes doutes et mes regrets, le temps d'un instant. Je me prépare doucement mentalement à la suite de la journée. Malgré ma mauvaise nuit, la douleur au bas de mon dos et à mon épaule droite, je laisse le fil de mes pensées se dérouler. Évaluer. Organiser. Essayer de prévoir les différentes étapes. Préciser un peu plus la marche à suivre vers mon objectif final qui, encore maintenant, me paraît complètement fou.
Timidement, la gorge serrée, je le dis pour la première fois à voix haute :
« Aller de l'autre côté du Portail. »
En français. À moi-même, vraiment. Si quelqu'un m'a entendu, il n'aura pas compris.
Pourtant, dire cet objectif à haute voix le rend plus palpable. Me permet d'affirmer ma détermination malgré mes doutes.
Perdu dans mes pensées, j'entends vaguement Hiroshi communiquer avec sa femme depuis le genkan. Miyuki semble lui répondre. Quelques instants après, j'entends la porte d'entrée se refermer. Le bruit me sort de ma rêverie, indiquant le départ d'Hiroshi.
C'est à cet instant que Yuki descend dans le salon. Elle a attaché ses cheveux en queue de cheval. Elle s'est habillée d'une robe bleu marine. Chaque genou est recouvert d'une bande blanche, cachant discrètement les blessures de la veille.
Je remarque ses mains qui tremblent légèrement en ajustant sa tenue. Elle jette un regard vers la fenêtre — fugace, inquiet — avant de se forcer à sourire en me voyant.
Je m'avance sur le divan. Les coudes sur mes genoux, je pianote sur mon mobile pour aller dans l'application de traduction.
Je dis d'un ton posé et rassurant, le sourire aux lèvres :
« Tu es prête, chère guide ? »
Lorsque la voix synthétique délivre mon message en japonais, j'entends le terme gaido. Je comprends que c'est sûrement le mot japonais pour "guide".
Je la regarde et dis sans l'aide du traducteur, avec un large sourire :
« Allons-y, guide-chan. »
Yuki reporte son attention sur moi avec un large sourire, contente de pouvoir se rendre utile.
Elle s'exclame, ravie :
« Oui, onichan. »
Je remarque du coin de l'œil Miyuki qui a assisté à la scène depuis le seuil de la cuisine. Un franc sourire dessine son visage, sûrement rassurée de la savoir avec moi aujourd'hui.
Avec l'aide du traducteur, j'ajoute :
« Nous sommes attendus à l'ambassade française. Pour autant, pas de panique. On y va tranquillement. Sur le chemin, il faut trouver une pharmacie. »
Je masse mon bas du dos et mon épaule :
« Je vais essayer de me prendre un baume ou une crème et... faire une ou deux courses supplémentaires. »
Je montre ses genoux écorchés.
Je lâche l'icône du microphone afin que l'application traduise mes paroles.
Yuki, studieuse, écoute attentivement en hochant de temps en temps la tête, assimilant mes demandes.
Miyuki continue de nous observer, les bras croisés, amusée par la dynamique qui semble se mettre en place entre sa fille et moi.
Une fois mon message délivré par l'intelligence artificielle, Yuki semble plus motivée que jamais.
Je dis cette fois-ci à l'intention de Miyuki :
« Faut-il faire des courses ? »
Elle répond, taquine :
« Non, Hiroshi s'en occupe. Merci pour la proposition, "onichan". »
Avec un regard amusé, elle appuie bien sur le mot "onichan" utilisé par sa fille. Yuki la regarde avec un air courroucé avant de détourner le visage. Mais je remarque une légère fossette sur sa joue gauche, signe qu'elle sourit.
En l'absence du traducteur, je ne saisis évidemment pas toutes ses paroles. Mais je comprends le iie et l'insistance sur le mot onichan.
Je ne peux m'empêcher de rire, acceptant la blague, non sans une certaine surprise. Car les Japonais sont censés être plutôt réservés et timides. Mais, il est vrai que Miyuki, comparée à Hiroshi, est bien plus expressive et décontractée. Ce que j'apprécie chez elle.
Yuki me regarde avec une fausse moue vexée. Je finis par me lever. En passant à côté d'elle, je fais un clin d'œil à la jeune fille, la faisant de nouveau sourire timidement.
Je dis à Miyuki, avant de me rendre dans le genkan pour me débarrasser de mes chaussons et mettre mes chaussures, avec mes propres mots :
« Acheter. Café. »
Je réfléchis un instant pour trouver mes mots :
« Et œufs. Tamagoyaki de Miyuki. Bon. »
Miyuki semble ravie par mon compliment. Et, à mon grand étonnement, je remarque qu'elle rougit. Elle hoche la tête avec une mine réjouie avant de retourner dans la cuisine.
Je l'entends dire à voix haute, une légère inquiétude dans la voix :
« Faites attention à vous. »
C'est Yuki qui répond, d'une voix légèrement tremblante, mais déterminée.
« Oui, maman. »
Avant de me suivre, Yuki va dans la cuisine. Au bruit, je devine qu'elle a enlacé sa mère. J'entre dans le genkan tranquillement, afin de leur laisser ce moment intime entre mère et fille.
Ce moment seul me fait réaliser quelque chose que j'avais négligé hier en demandant à Yuki de m'accompagner :
C'est vrai que ce doit être dur pour l'une comme pour l'autre. Hier matin, Yuki est également sortie. Et... il y a eu cet incident à Shibuya. Yuki a vécu quelque chose de dramatique, impossible à prévoir. Et, Miyuki, quant à elle, a eu peur toute la journée devant les images diffusées à la télé, peur de ne plus jamais revoir sa fille. Et... pourtant, Yuki a le courage de venir avec moi. Et Miyuki me fait confiance.
Une bouffée de reconnaissance envers Miyuki m'envahit.
Je ne les décevrai pas. Ni elle, ni Yuki.
Avant de prendre mes chaussures, je remarque sur ces dernières plusieurs taches rouge sombre de différentes tailles. Les taches pourpre ont viré au brun terreux, incrustées dans les coutures. Chaque fois que je les regarde, je sens à nouveau la chaleur du sang sur mes mains. Ma main s'arrête à quelques centimètres de la paire, hésitante.
Je suis à deux doigts de sortir pieds nus. Tant pis. Je ne mets pas de chaussures.
Avant de maugréer contre ma propre idiotie.
Ça suffit, putain. Arrête tes conneries.
Yuki arrive silencieusement et s'assoit à côté de moi pour mettre ses propres chaussures, des chaussures blanches légères.
Je lace mes chaussures, les mains tremblantes. Signe d'une lutte intérieure contre mon dégoût.
Pour détourner mon attention, je dis à Yuki d'une voix encourageante dans ma langue natale, faisant suite à ma réflexion :
« Tu peux être fière de toi, Yuki-chan. Tu es courageuse. Bien plus que moi à ton âge. »
Elle me regarde, silencieuse, m'écoutant, même si elle ne comprend pas mes paroles.
Je me lève avec précaution en tenant le bas de mon dos. Je l'observe avant d'ajouter avec un sourire rassurant :
« Mais... ne t'en fais pas. Comme hier. Comme cette nuit. Je suis là. »
Je pose une main affectueuse sur la tête de Yuki. En la caressant, je m'abaisse devant elle pour être à sa hauteur :
« Onichan est là. D'accord ? »
Les joues de Yuki s'empourprent légèrement en raison de cette proximité. Elle ne détourne pas les yeux. Imperceptiblement, je remarque que ses épaules se détendent.
Elle me dit d'une voix basse, étranglée par l'émotion et le soulagement :
« Merci, onichan. »
Je lui fais un bref sourire avant de me relever.
Je place ma main sur la poignée de la porte d'entrée, hésitant à l'ouvrir.
Contrairement à Yuki, ce n'est pas dû à la peur de voir un Portail apparaître de nulle part, déversant des hordes de soldats avec des armures et des armes de l'Antiquité, ou des semi-humains verdâtres ou des créatures volantes. Non, mais c’est la symbolique derrière cet acte qui me freine. Ouvrir cette porte est, au final, le premier pas vers mon objectif.
Même si je l'ai dit à voix haute il y a quelques minutes, je ne peux m'empêcher de douter.
Ma main tremble sur la poignée de la porte. Je sens une sueur froide perler le long de mon dos.
Je reste plusieurs secondes immobile. Quand, soudain, je sens une légère chaleur sur mon avant-bras tendu. C'est Yuki. Comme elle l'a déjà fait lorsque nous étions dans le bureau avec les autres civils lors de l'attaque, elle pose sa main sur mon bras. Sa main tremble légèrement.
Je tourne mon visage vers elle. Elle croise mon regard.
Puis, d'une voix douce mais déterminée, elle me dit :
« Onichan, je suis là. »
Je la regarde, interloqué. Elle me renvoie mes propres mots.
Une lueur amusée passe dans mes yeux azur. Je reporte mon attention sur ma main posée sur la poignée de porte.
« Eh bien, Guide-chan, allons-y ! »
J'abaisse la poignée et j'ouvre enfin cette porte.
Le premier pas est fait.
La lumière du matin m'éblouit.
Lexique :
Gaido : Mot japonais signifiant "guide" (emprunté de l'anglais "guide").
Genkan : Entrée traditionnelle japonaise (vestibule surélevé) où l'on retire ses chaussures avant d'entrer dans la maison, marquant la séparation entre extérieur et intérieur.
Iie : Mot japonais signifiant "non" (forme polie de négation).

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