Chapitre 16 : Stigmate

15 minutes de lecture

Dimanche 27 juillet — 08h34

Miyuki

Voilà quelques minutes maintenant que Yuki et Julien sont partis pour l'ambassade de France. Dès que la porte d'entrée s'est refermée, je me suis précipitée à la fenêtre pour les regarder s'éloigner. J'ai les mains moites, et pourtant je tremble. Le cœur serré. Malgré mon apparente bonne humeur et sérénité, je suis effrayée.

J'ai accepté que Yuki accompagne Julien en tant que guide la veille lorsque ce dernier a demandé notre permission, à mon mari et à moi. Après réflexion, j'ai fini par accepter en voyant la détermination de ma fille. Et, surtout, l'indéfectible confiance qu'elle avait envers cette personne qui lui a sauvé la vie ce matin-là et qui ne l'a plus lâchée depuis.

Et puis... lorsque cet homme occidental a fait cette demande, j'ai eu le sentiment qu'il ne l'a pas faite par hasard. Certes, le fait que Yuki aille avec lui pour le guider lui est utile. Mais, il aurait pu utiliser son GPS pour aller à sa destination. Avec les téléphones modernes, ils en sont tous pourvus. Pourtant, il a demandé à l'avoir comme guide.

J'ai le sentiment que ce n'était pas tout. Qu'il faisait ça pour continuer de l'aider. J'en étais persuadée.

Et puis, il a toute ma confiance.

Pourtant, quelque chose m'intrigue. J'ai l'impression qu'il y a autre chose. Mais quoi ?

Cette impression ne me quitte pas depuis le repas d'hier soir. Elle s'est même amplifiée ce matin.

La seule chose dont je suis sûre, c'est qu'il ne fera rien qui fasse du tort à Yuki.

Alors qu'ils ont disparu depuis une vingtaine de minutes à l'angle de la rue, je n'ai pas bougé de devant la fenêtre. La peur de ne pas la voir revenir me hante. Quoi que je fasse.

Et si un nouveau Portail apparaissait ? Et si de nouvelles créatures en sortaient ? Auront-ils autant de chance de s'en sortir ?

Même pour lui, à ma surprise, je suis effrayée. Pour mon mari aussi. Il est parti chercher les affaires de Julien à son hôtel. Et je n'ai toujours pas de nouvelles.

La sonnerie de mon téléphone retentit. Un message... C'est Hiroshi.

J'ouvre le message. Mon regard s'adoucit au fur et à mesure que je lis ses mots :

«Maman, je vais mettre un peu plus de temps que prévu pour faire l'aller-retour entre l'hôtel et chez nous. La circulation est perturbée depuis l'apparition de ce Portail. Je ferai les courses que tu m'as demandées sur le retour. Je fais au plus vite. Courage.»

La sobriété de ses mots suffit à apaiser le tumulte de mes pensées.

Lui alors... il me connaît bien.

Je lui écris en retour, le regard humide :

«Je t'attends, mon cher. Merci.»

J'ai à peine envoyé mon message qu'un second arrive. De Yuki cette fois-ci.

« Maman, nous sommes arrivés à la pharmacie. Tout va bien. »

Des larmes coulent sur mes joues que j'essuie rapidement. Rassurée.

Tout ira bien.

Je regarde une dernière fois par la fenêtre avant de retourner à mes tâches quotidiennes. Quoique... et si je me faisais un thé avant, pour décompresser ?

La peur et l'inquiétude ne me quittent pas totalement. Mais... tout ira bien. On se retrouvera tous les quatre ce soir. J'en suis sûre.

Tous les quatre, hein ? Et non tous les trois. Une expression chaleureuse adoucit mes traits à cette pensée.

Julien :

Appelé le vieux Tokyo, Yanaka est un quartier qui a gardé son essence d'antan. Le contraste avec le reste de la capitale nippone est saisissant. Ici, il n'y a pas de gratte-ciel, ni de panneaux publicitaires multicolores ou de files interminables de voitures. Juste des maisons basses aux murs beiges, des ruelles pavées où les fils électriques s'enchevêtrent au-dessus de nos têtes, et le chant lointain des cloches d'un temple.

Les rues dans lesquelles nous déambulons sont étroites, à peine assez larges pour laisser passer une voiture. Yanaka est également connu pour le nombre conséquent de temples et de sanctuaires disséminés en son sein. Une impression de calme et de sérénité se dégage de tout cet ensemble.

On rencontre peu de personnes. Hormis quelques personnes âgées qui ne s'attardent pas. Certaines reconnaissent Yuki. Cette dernière les salue poliment, inclinant légèrement la tête avec un sourire timide. Certaines me regardent avec une certaine méfiance, leurs yeux s'attardant sur mes cheveux blonds, ma carrure. Et d'autres semblent me reconnaître, leurs regards s'écarquillant brièvement avant de se détourner, gênées. Les images de l'apparition du Portail doivent sûrement tourner en boucle sur toutes les télévisions.

Non, je ne pense pas. J'étais recouvert de sang sur les images. Ils ne peuvent pas me reconnaître. Pas comme ça. Propre. Calme. Normal.

Je préfère rester silencieux et ne rien dire, les mains dans les poches, le regard fixé sur les pavés devant moi.

Je reste néanmoins plus attentif que d'habitude à ce qui m'entoure. Sur le qui-vive.

La jeune fille, quant à elle, reste proche de moi. Elle a les yeux baissés. Une démarche peu assurée et les mains tremblantes. Le moindre bruit la fait sursauter et lever brusquement les yeux pour en rechercher la provenance.

Je ne peux que la comprendre. Je suis dans le même cas. Même si je tente de ne pas y penser, les traces de sang sur mes chaussures m'obsèdent.

Pour autant, je suis un adulte. Et elle, elle reste encore une enfant. Je dois l'aider. Mais la barrière linguistique ne me facilite pas la tâche.

Je promène mon regard un peu partout, me souvenant d'un autre détail concernant le quartier de Yanaka qui avait retenu mon attention. Il ne me faut pas longtemps avant de trouver ce que je cherche.

Sous le soleil matinal, dans un petit jardin collé à un temple plutôt discret, je distingue plusieurs mouvements ainsi que plusieurs miaulements. Je remarque un moine chauve, d'un âge avancé, donnant à manger à trois chats de couleurs différentes avec un sourire satisfait. D'autres chats, attirés ou habitués, s'approchent en miaulant pour mon plus grand plaisir.

Je ne peux m'empêcher de sourire joyeusement devant cette scène touchante.

Les chats... mon point faible. J'adore ces petites boules de poils. Yanaka, surnommée la ville des chats.

Je sors Yuki de ses pensées en la retenant par la main. Elle sursaute à mon contact. Je lui montre les chats d'un signe de tête, mon sourire s'élargissant malgré moi.

« Yuki-chan, regarde. Des chats ! J'aime.»

Je cherche mes mots :

« Non, ce n'est pas ça... Daisuki? » — J'adore ?

Elle m'observe un instant le regard perdu. Comme si elle ne me voyait pas. Avant que la lueur habituelle réapparaisse dans ses yeux.

Ses lèvres esquissent une moue timide avant de reporter son attention sur les petits félins.

Elle murmure d'une voix attendrie :

« Moi aussi j'adore les chats. »

J'entends à peine la jeune fille. Mon regard est attiré par un chat noir avec une petite tache blanche sur le bout de la queue qui passe lentement sur le muret non loin de nous. Il nous regarde paresseusement de ses yeux jaunes, curieux.

Mon visage s'illumine. Malgré leur mauvaise réputation en Occident, ce sont les chats que je préfère. Je les trouve tellement beaux.

Son apparition me fait oublier pendant quelques instants les épreuves passées et futures. Sans m'en rendre compte, je lâche la main de Yuki pour mettre mes mains derrière mon dos. Mes yeux suivent ce petit chat qui, après nous avoir observés quelques secondes, accélère le pas pour rejoindre les autres félins pour profiter du festin.

Yuki pouffe discrètement de rire derrière sa main, me sortant de ma contemplation.

Elle me dit d'une voix feutrée et taquine :

« Onichan aime donc le café et les chats. Plus particulièrement les chats noirs. »

Je répète doucement ses paroles, écorchant la plupart des mots, pour essayer de comprendre le sens de sa phrase. Avant de la pousser légèrement par l'épaule en ricanant.

"Moque-toi, va. On a tous nos points faibles."

Je plie les jambes afin de mettre mon visage à hauteur du sien en souriant exagérément :

« Sourire. Mignonne. »

À mes paroles, elle cesse de rire, détournant les yeux en rougissant. Mais je remarque la légère fossette sur sa joue gauche, signe chez elle qu'elle sourit.

Je me redresse, avec un air assuré, avant d'ajouter en tendant mon poing vers elle, en attente d'un check de sa part :

« Yuki-chan. Grand frère. Ensemble. »

Mon visage s'adoucit davantage.

Du coin de l'œil, j'aperçois le moine qui nous observe. Je devine l'ombre d'un sourire furtif sur son visage ridé.

Elle ne tarde pas à coller son poing contre le mien. J'observe un léger tressaillement juste avant qu'elle ne touche. Mais la lueur dans ses yeux noirs semble s'intensifier.

Je remets mes mains dans les poches, fais un léger mouvement de tête poli à l'intention du moine avant de reprendre ma route. Rapidement rattrapé par Yuki qui marche légèrement devant moi pour reprendre son rôle de guide.

Au fur et à mesure que nous avançons, les ruelles s'élargissent progressivement, permettant à des scooters et cyclistes de se mouvoir plus facilement. Lorsque l'une d'elles passe à côté de nous — une jeune femme sur un scooter —, je remarque un détail qui me fait sourire. Le casque n'est pas attaché.

Divers commerces de proximité apparaissent. Sur ma gauche, j'aperçois une boulangerie dont l'odeur de pain est plus discrète et subtile qu'en France. Notes de matcha et, plus difficiles à discerner, d'haricots rouges sucrés — cette touche d'exotisme typiquement japonaise.

Un konbini avec sa devanture bleue sur laquelle on peut lire « Lawson » se trouve un peu plus loin sur la droite. Des distributeurs de boissons chaudes sont disposés à l'entrée. En passant devant la vitrine, j'aperçois plusieurs écrans de télévision qui diffusent toujours des images de l'attaque de la veille. D'autres montrent une vue aérienne du portail. Plusieurs véhicules blindés légers équipés de mitrailleuses ainsi que des dispositifs anti-aériens entourent le portail en un vaste périmètre de sécurité.

On discerne des personnes examinant le Portail, entourées d'une large escorte.

Plusieurs passants — essentiellement des personnes âgées et quelques familles — regardent les téléviseurs depuis l'extérieur du konbini en silence. Ils ont tous des visages anxieux. Certains jettent des coups d'œil vers le ciel, craignant de voir apparaître soudainement l'une de ces créatures volantes surgies de ce Portail.

Cette atmosphère me rappelle vaguement l'après-attentats — Bataclan, Stade de France, 2015. Cette brutalité, cette soudaineté qui avaient traumatisé le grand public.

On entend les différents journalistes et chroniqueurs commenter les images qui défilent.

Une image rapprochée d'une wyverne abattue retient mon attention quelques instants. Des scientifiques en blouses blanches, équipés de masques et de gants bleutés, entourent la carcasse pour l'étudier de plus près. Même si elles étaient bien moins nombreuses que les humains, on voit également des images de semi-humains de toutes tailles défiler une par une au fur et à mesure des découvertes. Certaines ont la peau grisâtre, d'autres verdâtre. On distingue des bouches garnies de crocs démesurés, des mains griffues...

De nouveau, la curiosité prend le pas sur le traumatisme de l'attaque. Voir ces créatures me conforte de plus en plus dans ma décision. Aller de l'autre côté, coûte que coûte.

Ce n'est pas le cas de Yuki. Me voyant ralentir devant les images, elle me prend prestement la main droite pour me faire accélérer le pas. Instinctivement, je porte la main à mon épaule en lâchant un léger hoquet de douleur.

Mon hoquet tire quelques spectateurs des derniers rangs de leur torpeur.

Yuki dit d'une voix penaude :

« Désolée. »

Je reporte mon attention sur elle en massant doucement mon épaule. Je lui réponds sur un ton rassurant en japonais :

« Tout va bien. »

J'accélère le pas en lui serrant doucement la main. Un enfant me désigne du doigt à ses parents. Sa mère le reprend aussitôt. L'homme, en revanche, me suit du regard, méfiant.

Un groupe de personnes âgées assis sur un banc m'observe avec suspicion. D'autres me fixent, indéchiffrables.

Ça peut se comprendre. Des hommes médiévaux qui, pour la plupart, avaient une apparence occidentale et qui sortent d'un portail avant de tuer tout ce qui bouge... Il est normal qu'ils se méfient de moi.

Malgré moi, je baisse les yeux pour essayer de me faire le plus petit possible. Mais l'impression de sentir les regards sur moi ne disparaît pas, bien au contraire. Je discerne des chuchotements autour de moi à mon passage que je tente tant bien que mal d'ignorer.

Il est maintenant 08h56. Environ une vingtaine de minutes se sont écoulées depuis notre départ de chez les Nakamura. Yuki marche quelques mètres devant moi, son pas un peu plus assuré qu'à notre départ. Même si je remarque ses coups d'œil répétés au moindre bruit suspect.

Le calme de Yanaka a cédé la place aux vrombissements des voitures, les ruelles étroites se sont élargies en routes carrossables, et les résidences basses ont fait place à des immeubles de plusieurs étages. Des commerces aux enseignes lumineuses et colorées sont disséminés au rez-de-chaussée des bâtiments.

La gare ferroviaire est face à nous. Une structure en béton grisâtre avec ses tourniquets automatiques visibles depuis l'extérieur. Quelques salarymen se précipitent vers la gare, effleurant le détecteur de leur carte IC pour attraper le prochain train. Les voies de train se situent en hauteur au deuxième étage. Sur un panneau signalétique, je peux lire en anglais « Nippori Station ». Des annonces vocales en japonais résonnent dans les haut-parleurs.

À ma surprise, Yuki ne se dirige pas vers la gare mais vers une enseigne située une centaine de mètres plus loin — jaune vif, inscription en katakana rouge.

Des étalages de produits cosmétiques sont disposés devant la porte vitrée automatique. Une musique douce et des annonces promotionnelles s'échappent à chaque ouverture. J'emboîte le pas de Yuki à l'intérieur du magasin. Des rayons étroits remplis de bandages, pansements, baumes et autres produits de soin me confirment que nous sommes bien à la pharmacie — première étape de notre itinéraire.

Yuki se tourne vers moi, les bras derrière le dos, attendant de voir ce que je veux. Je lui tends mon téléphone sur lequel j'ai noté les produits dont j'ai besoin. Pommades pour soulager mon épaule et mon dos, pansements et désinfectant pour ses genoux, et bandages. Elle hoche légèrement la tête avec un sourire discret avant de disparaître dans les rayons.

Les caissiers ont l'air débordés. Suite à l'apparition du Portail, l'affluence est plus élevée que d'habitude. Je prends place tout au bout pendant qu'elle cherche les produits.

L'atmosphère n'est pas différente de celle de l'extérieur. Les mêmes regards fuyants et nerveux, les épaules affaissées. Les paniers débordent de produits de premiers soins. La plupart regardent des vidéos de l'attaque sur leur téléphone. Le contenu en ligne est bien plus explicite et moins contrôlé que celui relayé par les médias. Je détourne le regard d'un écran, mal à l'aise, où je vois une créature immense à la peau verdâtre démembrant un vieil homme tentant de fuir désespérément.

Juste avant que j'arrive aux caisses, Yuki finit par me rejoindre avec les articles que je lui ai demandés dans un panier. À mon soulagement, elle semble ignorer les écrans autour d'elle.

Derrière le comptoir, un vendeur d'une vingtaine d'années — mal rasé, polo jaune vif marqué du logo de l'enseigne, badge au cou — prend le panier que lui tend Yuki pour scanner les articles.

Lorsque son regard croise le mien, l'employé se fige. Il donne un léger coup de coude à son collègue sur sa droite, qui me regarde à son tour. Par effet domino, le silence se fait autour de moi.

Une bouffée de chaleur me monte à la tête. Une sueur froide coule le long de mon dos.

J'ai fait une gaffe ?

Yuki n'a pas l'air de comprendre plus que moi ce qu'il se passe. Je la vois regarder autour d'elle, mal à l'aise.

Est-ce parce que je ressemble aux hommes sortis du portail ? Vont-ils faire l'amalgame ?

Le vendeur dit quelque chose à son collègue que je ne comprends pas vraiment. Yuki a l'air de se détendre.

Je commence à balbutier en japonais, d'une voix tremblante et hésitante, les modalités pour se présenter :

« Je suis Julien. Je suis français. Enchanté. »

J'insiste particulièrement sur le "furansujin", le mot pour dire "Français". Je voudrais ajouter — "Je ne suis pas l'un de ceux qui viennent de l'autre côté du Portail. Je viens bien de ce monde." — si seulement je savais le dire dans leur langue.

J'entends des murmures s'élever autour de moi.

Merde, j'ai encore fait une bourde ?

Je sens un léger vertige poindre.

Le jeune vendeur, conscient de son impolitesse et du malaise qu'il a créé, me dit quelque chose que je ne saisis pas.

Mon vertige s'amplifie. Mes jambes flageolent. Je m'appuie, de ma main, sur le comptoir pour éviter de basculer.

La fatigue. Mes blessures. Les événements de la veille. Mon meurtre. Le tout est amplifié par tous ces murmures et ces bourdonnements qui m'empêchent de me reprendre comme d'habitude.

Lorsqu'une petite voix aiguë susurre en japonais :

« Tout va bien, oniichan. »

Les paroles de Yuki me permettent de me reprendre. De nouveaux murmures s'élèvent, mais cette fois, j'écoute avec plus d'attention. Je me rends compte qu'ils ne sont pas particulièrement hostiles.

Le vendeur agite la main devant moi pour attirer mon attention, puis me montre l'écran de son téléphone. À ma surprise, je me retrouve devant une photo de moi. Une capture d'écran probablement faite depuis la vidéo diffusée hier aux informations en boucle.

On me voit barrant la ruelle étroite par laquelle tout le monde est passé pour aller se mettre à l'abri. Je fais face au soldat à la barbe rousse avec sa lance et son bouclier, tenant l'épée ensanglantée que j'avais utilisée pour...

Mon premier réflexe est une légère panique.

Yuki ! Si elle voit cette image !

Maladroitement, voulant cacher l'image, je frappe le téléphone qui s'échappe des mains du vendeur. Choc net contre le carrelage, léger rebond.

Je ne m'excuse pas immédiatement. L'incompréhension se lit sur le visage du jeune employé. Autour de moi, des regards éberlués.

Je regarde immédiatement Yuki qui a légèrement sursauté au bruit de la chute du portable. Les yeux fixés sur l'endroit où gît le téléphone.

Je pose une main hésitante sur son épaule :

« Tout va bien ? »

Elle hésite. Avant de me regarder avec l'ombre d'un sourire rassurant, en hochant la tête.

« Oui, oniichan, tout va bien. »

Yuki :

Puis, plus pour moi même, je murmure en regardant les mains vides du vendeur :

« Il faut bien que je m'y habitue de toute façon. »

De nouveaux murmures autour de nous.

J'entends une voix féminine grave derrière moi :

«Tu as vu ?»

Une autre, enrouée, lui répond :

«Oui, c’est vraiment eux ?»

J'acquiesce d'un hochement de tête.

Je vois Julien pousser un soupir de soulagement avant de se tourner vers le vendeur en s'inclinant légèrement :

« Désolé. »

L'employé agite exagérément ses mains devant lui en signe de négation.

« Non, non... j'ai agi sans réfléchir. »

Il ajoute en s'inclinant plus bas.

« La jeune fille qui est avec vous... c'est évidemment celle que l'on voit dans... »

La voix grave le rabroue sèchement :

« C'est bon, on a compris. Vous n'allez pas recommencer ? »

Il se tait. Avant de murmurer de nouveau :

« Je vous prie de m'excuser. »

Julien :

Je souffle, résigné. Cette situation m'échappe totalement, et je ne suis pas du tout à l'aise. J'ai horreur d'être au centre de l'attention.

Leurs comportements, leurs regards, la photo de moi que je viens de voir, et cet employé qui s'excuse me font comprendre ce que je n'avais pas saisi au premier abord. La reconnaissance.

Lorsqu'on voit ce genre de situation dans les films, les séries ou les livres, on aimerait être à la place du héros — celui qui reçoit ces regards après avoir accompli quelque chose d'extraordinaire. Je ne fais pas exception. Être reconnu.

Pourtant, ici et maintenant, je ne ressens ni joie, ni allégresse, ni légèreté, ni satisfaction. Non. Ce que je ressens actuellement, c'est de l'agacement et... un sacré mal de crâne.

Oui, agacé par cette reconnaissance que je ne pense pas mériter. Takeshi m'a donné son point de vue. Selon lui, j'ai en effet aidé et sauvé quelques personnes. Mais... je n'en démords pas.

J'ai fait ce qui devait être fait. C'est tout.

Je sais que les événements sont encore trop récents pour que je puisse avoir le recul nécessaire. Pourtant...

Je dépose sur le comptoir l'ensemble de mon liquide — plus que nécessaire — pour payer les articles. Puis je sors sans un mot.

Je m'immobilise quelques secondes. Yuki me rejoint, les achats dans un sac, la monnaie à la main.

Elle ne semble pas surprise par ma fuite.

Je prends le sac de ses mains.

« Allons-y, Guide-chan ? »

Lexique :

Carte IC : Carte de transport rechargeable (Suica, Pasmo)

Konbini : Supérette ouverte 24h/24

Mon cher (anata) : Traduction française de "anata" (あなた), terme affectueux utilisé par les épouses japonaises pour s'adresser à leur mari, équivalent de "chéri" ou "mon cher".

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