Le rituel

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Les deux jeunes sorcières parvinrent en une clairière où se croisaient parfaitement les courants de deux ruisseaux. C’était un lieu de confluence, parfait pour leurs rituels. Elles y trouvèrent deux autres sorcières déjà bien installées qui s’appliquaient déjà à allumer de petits feux pour y placer leurs chaudrons, chacune dans son coin. À l’arrivée de Mélisandre et Franciska, les deux les gratifièrent d’un salut laconique. Les quatre sorcières s’embrassèrent comme de coutume puis discutèrent un peu.

« Je ne m’étonne plus que vous soyez encore en retard vous deux. » fit Petra d’un ton sardonique.

La sorcière éclatante, aux cheveux blonds et yeux noirs comme des olives, portait de beaux habits d’équitation, comprenant pourpoint et hauts de chausse aux couleurs vert ocre et bleu des plus flamboyantes, à peine couverts par un semblant de tunique qui lui partait de la taille et qui ne descendait pas plus bas que ses mollets. Celle-ci pouvait se vanter d’avoir des moyens bien supérieurs à ceux de ses consœurs, autant pour se procurer des ingrédients que pour se déplacer. Elle avait un chapeau qu’elle ne portait pas, posé au côté de son chaudron, il était blanc et sans tâches.

« Je me proposerai bien de vous prêter une monture, mais vous connaissant, je ne parviens pas à croire que vous sauriez prendre soin d’un cheval.

- Autant que tu prends soin de ta vertu, Petra. » rétorqua Mélisandre avec un sourire. Puis se tournant vers Isabelle, la dernière sorcière : « Dis-moi Isabelle, où sont Morgane et Mélusine ? »

L’intéressée releva un œil morne et afficha un sourire triste. Isabelle avait de la noirceur jusque dans l’âme, sur ses habits couverts de suie, sur ses cheveux noirs et entremêlés, et la peau noire aussi, mais pas ses yeux qui étaient d’un bleu de cristal, purs mais impitoyables.

« Elles ne pourront pas venir. Mélusine a fait une nouvelle expérience qui la force à ne pas sortir de chez elle. Elle en est physiquement incapable j’entends, à cause de trop grandes mutations. Morgane, son cas est plus sérieux. Des inquisiteurs sont parvenus dans le village où elle s’était installée, et ont arrêté une mendiante qui a commencé à dénoncer toutes les femmes de la communauté. Au final, elle se retrouve prise par hasard dans un procès pour sorcellerie en compagnie d’une cinquantaine d’autres femmes. Prions pour qu’elle s’en sorte.

- Prions, en effet. »

Et en disant cela, Mélisandre joignit machinalement les mains.

Sur ces entrefaites, les quatre sorcières se décidèrent à démarrer le rituel. Sur l’endroit où les deux ruisseaux se croisaient, elles tracèrent avec de la cire rouge un large cercle ayant le croisement pour centre. Puis elles se répartirent la zone entre elles quatre et chacune s’appliqua à dessiner sur le sol les noms d’esprits dont elles auraient besoin des pouvoirs. Puis les sorcières se réunirent en cercle, se prenant par les mains, et comme le soleil disparaissait à l’horizon, dessinant une aura rouge sang entre les troncs d’arbre. Elles tournèrent en chantant et en scandant Son nom.

Puis elles levèrent toutes les mains en chœur récitèrent des mots doux à la lumière naissante de la lune. Doucement, leur poème se changea en chant, puis tout se muta.

Retnu ned Nresärg

Erhän hci hcim nov Tiehleknud

Eleiv Egat nohcs

Nesseseb dnu solthcruf

Enielk Tlew

Eid hci netsatre nnak

Hcod se tgeis

Renej Liet ni rim

Red hcim remmi retiew theiz

Geiz rim ned Gew hcan netnu

Hci essah ned Gat

Hci essah sad Thcil

Geiz rim ned Gew sni Elknud

Ow Tiekmasnie thcsrreh

Niek Legeips rüf niem Thciseg

Elles se mirent à chanter dans une langue où la grammaire était l’inverse de celle d’une langue humaine. Leurs paroles vibraient sur leurs langues, leurs yeux devenaient extatiques, fixant une lune qui virait au verdâtre le plus pâle et immonde, irradiant des traits de lumière chaotiques ne correspondant à rien de naturel. Elles poursuivirent :

Mmok uz snu,

Sednehceirk Soahc,

Ethcuelre snu tim renied

Nesörtsnom Tiehnöhcs !

Ethcir enied Tiekmaskremfua fua snu,

Egua nov Azathot !

Gnirb snu sad Nessiw nov Nemuärt dnu Nemuärtpla !

Egöm inied ehcilttög Trawnegeg snu nenges !

Tsegöm ud Hcsielf nies,

Tsegöm ud Ierebuaz nies,

Dnu tsegöm ud rüf eid Tiekgiwe ieb snu nies !

Nyarlathotep !

Et soudain, leurs voix se modifièrent, récitant dans une langue infiniment plus ancienne et plus lointaine, telle qu’une gorge humaine n’eut pas été supposée savoir la prononcer. Les accents sortaient comme des sifflements d’insecte et des caquètements extraterrestres. Les étoiles frissonnèrent, une lueur étrange transperça le ciel nocturne, et on put voir la voûte étoilée se mettre à tournoyer comme un manège dément.

Ph'nglui mglw'nqfh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn

Nyarlathotep, nog ! l' nog sus ! llll fahf r'luh c' ymg' uln !

ai'drn ot azathot's aimgr'luh !

Nyarlathotep, nog ! l' nog sus ! llll fahf r'luh c' ymg' uln !

L’air muta, se tordant, torturé par une volonté extraterrestre. Dans le bois sombre, une ombre titanesque parut sous les yeux des sorcières, une chose filiforme descendue d’un rayon verdâtre de la lune moisie. Un instant, pas plus, la forme toucha à la fois le ciel et la terre comme le ferait un éclair, vert cadavre et pulsant d’un battement corrompu. Puis la chose se résorba en un battement de cœur, devenant un ensemble d’anneaux vivants se contorsionnant comme des serpents les uns contre les autres, jusqu’à noircir et devenir une peau d’ébène, deux yeux luisants, un corps nu de femme, le crâne chauve et lisse, jusqu’à ce qu'apparaisse une imposante coiffe, comme une mitre, et qu’un pagne blanc couvre le bas de son corps. La déesse extraterrestre apparue au milieu du groupe de sorcières gratifia ses fidèles d’un sourire obscur.

« Me voilà mes filles ! Me voilà ! Comme convenu. »


Et les quatre sorcières de se prosterner.


« Relevez vous… relevez vous… » fit la créature d’une langue serpentine. « Oui… laissez moi vous regarder… comme vous êtes charmantes mes sorcières… j’ai de grands projets pour vous toutes, et de bien plus grands pour l’une d’entre vous… laissez moi vous regarder… oui… »


Elle dévisagea longuement chacune des quatre jeunes filles.


« Mes filles, en cette nuit, l’une d’entre vous sera désignée pour accueillir un pouvoir immense en elle. C’est un immense honneur que vous accorde Azathot. J’infecterais l’une d’entre vous de ma substance… celle-ci gagnera des pouvoirs bien supérieurs à ceux de n’importe quelle sorcière. Mais je vais désigner la chanceuse en fonction de celle qui me plaira le plus. »

Les sorcières retinrent leur souffle. Seule Petra osa prendre la parole.

« Et que faut-il que l’on fasse, Ô déesse ?

- J’y réfléchis. Je vais vous proposer une compétition, pour tester vos prouesses, vos savoirs, et votre imagination. »

Nyarlathotep leva ses doigts griffus en s’exclamant :

« Je sais… je sais… vous avez toutes trois de bonnes bases en sorcellerie… Je vous demande ceci : chacune, l’une après l’autre, vous allez créer quelque chose par vos pouvoirs de sorcière. Vous devrez créer la vie. Je n’en dis pas plus.

- La vie ? Comment cela ? demanda Isabelle, la mine préoccupée.

- Rien de plus simple. Ne prenez que des ingrédients inertes ou morts, et montrez moi un être vivant. Montrez moi que votre art a su transcender le secret de la vie et de la mort, et alors je déciderai laquelle mérite que je lui accorde ma matière. »

Les sorcières se dévisagèrent. Chacune avait un léger doute, mais aussi une foule d’idées, et la crainte que leurs consœurs n’aient eu les mêmes. Au final, Nyarlathotep leur scanda de se mettre à l'ouvrage, et sans plus perdre de temps, les sorcières se mirent au travail.

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