ÊTRE
Il détestait Hamlet depuis le lycée, quand son prof lui avait fait répéter plusieurs centaines de fois la même réplique, parce qu’il n’arrivait pas à mettre l’intonation sur le bon ÊTRE, ou sur le NE, ou le PAS, ou n’importe quel autre mot qui soudain devenait plus important qu’un autre. Depuis, il détestait Hamlet, Shakespeare, les Crânes, Tempêtes, Mégères, Rois, et plus globalement tout ce qui touchait au Tragique et à ce qu’il appelait les Mots qui passaient avant d’autres Mots.
Il s’appelait Ralph Emerson Wallace, était jardinier, projectionniste, serveur, éboueur et, en derniers recours, équarisseur à l’usine de conserves de corned-beef, ce qu’il évitait à tout prix depuis qu’il avait vu le grand Wesley perdre trois doigts d’un coup net et précis. Il s’était rêvé acteur mais à l’époque il n’y avait pas beaucoup de rôles pour des gens comme lui, c’est-à-dire des gens noirs, alors, ce qu’il aimait désormais, c’était s’occuper du projo au Botanique, ce qui n’arrivait que trop rarement, quand le vieux Boon tombait malade. Boon était un vrai barjo et un de ces alcooliques qui pensent que tous les premiers venus veulent leur piquer leur boulot — ce qui, concernant Ralph, n'était pas totalement faux — et ne laissent donc leur place qu’après une cuite trop salée. À vrai dire, Ralph ne bossait au Botanique que s’il avait la chance de bosser au Bombay, un vieux bar miteux où Boon avait son tabouret attitré et Ralph l’habitude de lui servir des shots gratis. Mais il ne travaillait au Bombay que si Junior tombait malade, et quelque part dans l’harmonie du cinquième district il y avait une de ces chaînes qui obéissait à d’invisibles lois mathématiques et où il fallait que le petit garçon d’Angela tombe malade pour qu’Angela soit remplacée par … et que, de fil en aiguille, Ralph se retrouve à faire les lumières du Botanique, c’est-à-dire quand les astres s’alignaient ou qu’il y avait épidémie de grippe dans la crèche du boulevard de la Fraternité.
Ce jour-là, Ralph travaillait chez Nana Rose, la fleuriste de la grande avenue. Il devait réparer la chaudière ou le réfrigérateur, il ne savait pas trop, des tuyaux et des bombonnes en cuivre et qui alimentaient le chauffage des plantes tropicales ou la chambre froide des roses, quelque chose de ce genre, car les deux circuits étaient liés et l’air chaud et l’air froid allaient et venaient dans l’immense sous-sol de Nana, le tout dans un vacarme d’enfer qui faisait détaler les rats à toute berzingue, leurs silhouettes furtives et que Ralph n’apercevait qu’à peine dans le faisceau de sa lampe torche. Bref, il était là, dans l’obscurité, à taper avec sa clef à molette sur tout ce qui grognait un peu trop fort, tuyaux et rats confonds, et il pensait à Hamlet. Il n’avait pas pensé à Hamlet depuis bien longtemps, l’université, du moins, et cette bourse qu’il avait perdue parce qu’il avait tapé sur le prof de théâtre quand l’abruti d’Albin avait obtenu le rôle d’Othello, alors qu’il ne pouvait l’avoir, que c’était physiquement impossible qu’il puisse ÊTRE Othello. Et il y pensait de moins en moins, à Shakespeare, mais il pensait tout de même, quand il foutait les pieds dans un de ces endroit sombre et humide comme celui-ci, peut-être, parce qu’il s’attendait à trouver des ossements dans la noirceur des caves, et qu’Hamlet était son cadavre à lui, celui-là, qu’il trainerait jusqu’à la fin de ses jours.
Il disait ÊTRE et il disait NE PAS ÊTRE et Isabelle croisait et décroisait les jambes au premier rang mais il ne la voyait pas, l’entendait juste, le froufrou de sa robe et Monsieur Gimlet qui le reprenait à chaque Mot, parce qu’il était un mauvais acteur, le pire acteur, disait Monsieur Gimlet, qu’on n’avait jamais vu jouer Hamlet au lycée Lafayette. Enfin, essayer de jouer, se corrigea Gimlet. De nouveau, il balaya l’obscurité de sa lampe torche, pour être sûr de ne pas trouver un crâne dans un recoin. Il n’aperçut que des rats et se remit à marteler la tuyauterie avec sa clef. Ça devait faire cinq, six heures qu’il était là-dedans, et quatre qu’il n’avait pas mangé, depuis le pauvre sandwich au fromage de Nana. Il crevait la dalle et commençait à voir des fantômes, à les entendre, surtout, derrière le tohu-bohu de métal les jambes d’Isabelle et la paume de Gimlet ouverte et qui s’apprêtait à lui tomber sur l’arrière du crâne. Il se frotta la nuque. C’était un vrai sauna, la vapeur et la terre meuble et moite sous ses pieds il avait retiré ses chaussures et son pantalon et son t-shirt et se baladait en calebar pour ne pas crever de chaud. Il sentait la sueur lui dégouliner et les rats lui courir sur les mollets. Il était littéralement au fond du trou, avec le brouhaha des enfers et la vision, lointaine, d’Ophélie dans sa robe à froufrous.
Il aurait pu mourir dans les jupes d’Isabelle si elle l’avait laissée faire, mais ça s’était terminée comme toutes les histoires d’amour de Ralph s’étaient terminées, sur un parking à s’entendre dire je t’aime pas, Ralph, t’es gentil tu vois mais… le discours qui ici ou là dérivait et se terminait en substance par Ralph, tu es un minable qui ne réussira jamais à faire quoique ce soit de sa vie et moi j’ai besoin de stabilité, de quelqu’un qui pourra nourrir ses gamins et pas se rêver acteur de cabaret. Oui, il avait vingt-deux ans, et il était déjà ce qu’on appelait un RATÉ. Gimlet, dans toute son haleine de poivrot, avait été le premier à lui dire en face, ou du moins à le lui marteler pour que lui-même en soit persuadé. Il fallait à César ce qui appartenait à César, et Gimlet avait été l’Empereur de Ralph.
Puis la porte du rez-de-chaussée s’ouvrit et Ralph leva les yeux et se trouva aveuglée par la lumière. Puis la porte se referma. Un jeune apprenti, peut-être, qui s’était trompé. L’obscurité l’aveuglait désormais. Il se remit à taper au hasard sur les tuyaux.

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