Sans-Nom

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On regardait le train passer comme des vaches. Une ligne incessante de caissons décolorés, qui puaient d’ici.

— Tu crois qu’ils vont où ? que tu me demandas.

— Bah à Pompalouzou. C’est la seule destination possible.

— Les rêves, je veux dire.

Tu arrachais des brins d’herbe brûlés par le soleil. Je ne savais pas où allaient les rêves.

— Je pense qu’ils vont nulle part.

Mon torse me picotait ; j'avais retiré mon haut et les insectes me grignotaient la peau. J’aimais cette sensation d’être un pique-nique géant. Toi aussi apparemment, vu que tu étais nue. La boue sur tes épaules séchait, parce que tu aimais te rouler dedans, “pour rester au frais”.

Comme tu me répondais pas, trop occupée à désherber, je te dis :

— Tu t’appelles comment ?

Tu relevas la tête hors des rails, pour hausser les épaules. Des copeaux de boue tombèrent. Je voulais passer mes doigts dans tes cheveux sales.

— Y’a personne qui a pas de nom.

— Il y a moi.

Des fourmis se promenaient sur le tas d’herbes arrachées. Je me demandais si ça pouvait avoir chaud, une fourmi. Se sentait-elle brûlée par le soleil, au travers d’une loupe ? Je préférais les écraser ; c'était moins cruel.

— Y’a la guerre.

— C’est vrai.

— J’ai vu les images à la télé. Ils tirent sur des gens et même des bébés.

Tu ne disais rien, et ça commençait à m’agacer.

— Je les ai vus flinguer un enfant. Y’avait des trous ensanglantés dans sa chemise à carreaux.

— C’est triste.

Tu grignotais un brin d’herbe ; on aurait dit un lapin. Un autre train passait. J’avais envie de te pousser pour te faire réagir, pour voir si tu hurlerais plus fort que les freins, si ton corps finirait coupé en deux ou réduit en bouillie.

— Et je me dis, “imagine la guerre vient chez nous, on ferait quoi ?”, et à la fin j’irais sûrement ici pour m’enfuir dans une de ces boîtes, pour aller à Pompalouzou. Je t'emmenerais et je ferais de toi ma femme.

— D’accord.

Tu te levas. L’herbe roussie avait pris la forme de tes cuisses. Tu donnas un coup de pied dans le tas. Des brins collèrent à ma peau. Je sentais les insectes se promener.

Tu détalas. J’aurais voulu te suivre, mais je savais que je n’étais pas le bienvenu. Je me liquéfiais sous le soleil ; je voulais brûler comme une fourmi.

À Sandernic il pleuvait, car il pleuvait toujours à Sandernic ; une loi de la nature qui nous pissait dessus. J’avais remis mon haut et la pluie noyait les fourmis.

Papa attendait dehors avec sa cigarette. Il ne demandait jamais où j'allais. Je voulais le brûler avec sa clope de merde. Maman était morte un mardi après-midi.

La maison de Papa était petite et sale. Je n’y rentrais pas souvent, seulement quand j’avais faim. Je préférais rester au café juste à côté, là où on payait le chocolat chaud trop cher “parce que la guerre, tout ça…”

Un chocolat chaud coûtait 5 kita. On pouvait acheter les services de Sylvie du coin de la rue pour 10 kita. 100 kita, et on partait pour Pompalouzou dans une cage.

Je rentrai dans le café vide, et m'installai sur une des tables recouvertes de miettes, juste devant une fenêtre. Elle donnait sur l’arrêt de bus. Une dame traînait son sac de course à roulettes, et un homme gribouillait quelque chose sur son calepin trempé. Je ne voulais pas finir comme eux.

Je m’approchai de la vitre. Mon doigt s’écrasa contre son gras, et je dessinais la fille sans nom. Je lui fis des oreilles de lapin et une énorme poitrine. J’écrivais je t’aime à côté en espérant qu’elle l’entende. Je voulais la voir en string. Il y avait plein de filles en string à Pompalouzou, mais je voulais Sans-Nom. Je restais jusqu’à ce qu’on me dégage de force. La vitre suintait. Elle pleurait.

Retour chez Papa. L’odeur de clope étouffait celle des pâtes au beurre. Des gens fusillèrent un clébard à la télé nationale. Papa regardait.

Je mangeais. Les pâtes collaient contre mon palais. Papa avait dû faire tomber des cendres. Je mangeais car y’avait que ça à manger. À Pompalouzou, les riches mangeaient du caviar sur des tartines dorées et buvaient du champagne.

Des coups de feu résonnaient à la télé ; la guerre, ça finissait jamais.

— T’étais allée où, la dernière fois ?

Tu étais étalée face au soleil, le corps rougi, et les cheveux étalés au sol comme l’eau croupie d’une mare.

Toujours la même place, jamais loin des rails, pour te regarder.

— Chez moi.

— Et c’est quoi, chez toi ?

Tu balançais tes pieds. Des bouts de verre étaient plantés dans leur voûte. À chaque coup, ils rentraient un peu plus. Les fourmis devaient être mortes écrasées.

— Un terrier. Je gratte le sol et mange des racines. Je fuis les hommes comme la peste.

Tes ongles étaient aiguisés, noirs. Un ver de terre était coincé sous ton majeur gauche.

— Je suis un homme.

— Non, tu es un garçon idiot.

Un train passa. Je ne savais toujours pas où allaient les rêves.

— Si je t’épouse, je deviendrai ton homme et tu m’aimeras.

Tes jambes s’aplatirent sur le sol. Tes yeux me perçaient comme deux clous.

— Non.

Une araignée se glissa dans le creux de ta cuisse. Je voudrais être à sa place et te mordre.

— Tu portes des strings ?

Tu bondis et me giflas ; un bruit sec et froid dans l’air chaud. Le ver de terre vola. J’espérais que le verre s'enfonce jusqu'à ton cœur.

— Je n’irai pas à Pompalouzou avec toi, je resterai sur cette terre jusqu’à ce que la guerre m’en empêche.

— La guerre te tuera.

— Qu’elle me tue !

Tu refusais de partir, alors je compris que c’était mon tour. Je me levai en sifflant :

— Pauvre conne.

Mais je t’aime quand même.

La télé de Papa parlait du pays ; la guerre était venue. J’en avais assez d'attendre. Tous les jours les mêmes trottoirs dégueulasses, la même odeur de clope mal éteinte, les mêmes visages que je voulais arracher. Je m’en irai à Pompalouzou, je deviendrai riche et j’épouserai la fille sans nom.

Je volai 200 kita pendant que Papa fixait l’écran. Ils étaient cachés sous le vieux matelas de Maman, 2 billets chiffonnés. Je fuyais sans regarder derrière moi.

Adieu, Sandernic, adieu la pluie.

Tu m’attendais, debout, la peau piquée par les moustiques qui donnaient toutes les maladies. Un train passa au ralenti.

— On part.

— On ?

— Oui. On va voir où vont les rêves. Tu auras mes enfants et on vivra heureux.

— Je ne te suivrai pas.

Je me jetais sur toi.

Ton dos nu se plaqua contre la terre brûlée. Les fourmis crevèrent. Tu ne criais même pas. Tu hurleras mon nom. Je te défoncerai, te baiserai et tu porteras mes gosses. Tu écrasas tes mains contre ma gorge et…

Tes ongles percèrent mon cou.

Mon sang coula sur toi, sur ta peau de sauvage. Je m'écroulai entre tes seins. Je n’entendais plus que les battements de ton cœur. Tu me dégageas d’un mouvement, m’abandonnant au sol. Un écho retentit ; le train ou ton rire, je ne savais plus. Je fermai les yeux.

Sous le soleil, enfin, j’étais une fourmi.

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