Le Fleuve

3 minutes de lecture

Le souterrain. Ensuite le fleuve qui enchaîne ses flots au clair-obscur ; angoissant.

C'est attirant, puissant. Cette énergie le fascine, et c'est pour cela qu'il emprunte l'étroite piste cyclable qui le longe chaque jour. Elle ne le mène certes pas jusqu'au terme de l'eau d'encre, mais suffisamment loin pour provoquer en lui une légère montée d'adrénaline qui galvanise tous ses sens. Cela a aussi un côté pratique ; cette sente est un raccourci qui lui permet d'arriver à l'heure et d'éviter le mur aux morts ; sans compter les sauvages casqués qui n'hésitent pas à rançonner les malchanceux qui passe sur leur territoire et près de leurs ronflantes machines.

Mais, ce jour-là, Léandre est sombre comme le flux du fleuve ; mauvais sommeil. Il ralentit, s'arrête et plonge son regard sur le courant rapide puis lève les yeux et se perd un instant sur les courbes parfaites de la voûte et sur les pierres de la voûte. Soudain son esprit s'embrouille avant de s'éclaircir. Il ne sait plus : pourquoi s'est-il assombri ? Léandre reprend son chemin, redouble de vitesse. Le voilà à ciel ouvert, il se hâte : il ne peut se permettre aucun retard.

Le gris des nuées plombe la ville Encore une livraison et il aura terminé. Une journée ordinaire et des clients ordinaires, qui ont faim, qui ont soif, qui ont la flemme de poser une poêle sur un poêle, qui ont l'argent aussi ; évidemment. Il rejoindra directement son logis. Nul besoin de passer à la cuisine ; son salaire du jour gonfle sa poche, le paiement du prochain client sera pour lui. Il s'arrête devant une porte de bois, peinte, vert acide, délabrée. Ainsi, elle s'entrouvre, une main parcheminée surgit avec au bout des doigts un billet. Bref échange. Léandre s'éloigne.

Son vélo file sans entrave. Il le mène jusqu'au fleuve ; le sentier grimpe un peu, l'air se rafraîchit. Il frissonne et son souffle s'accélère. L'obscurité le revêt ; la diode accrochée au guidon perce difficilement la pénombre.

Léandre ralentit.

L'angoisse, la peur, la montée d'adrénaline. C'est un instant délicieux. Court cependant et quand il s'efface, ne reste que le noir. Son esprit se plombe. Et, l'image qui, au matin, l'avait rendu sombre avant de le fuir, s'impose encore avec une force impitoyable.

Lui, si sûr en apparence, mais rempli d'incertitude.

Elle, en attente, que va-t-il faire ? Que va-t-il dire ?

C'est de concert que, finalement, ils déclarent :

« On y va ensemble ? »

Devant eux l'onde sombre du fleuve qui s'engouffre sous le sol. Au-dessus, la fresque des observateurs ; caricaturée ?

Il sort brièvement une image de sa veste. Colorée, mystérieuse, magique ; d'un autre temps sans doute. Si peu en rapport avec le monde gris où tous deux évoluent. Il la range, attrape sa main. Enfin ils prennent leur élan, courent, plongent au cœur du flot tumultueux.

Léandre tremble. Il sort de cette vision, d'autant plus effrayante qu'il ne l'a vécue qu'en rêve. Pourtant, elle est imprimée dans sa mémoire comme un souvenir. Il s'efforce de la repousser et regarde autour de lui. Une épaisseur opaque a envahi l'espace et sa diode peine à l'éclairer. Il s'efforce néanmoins de continuer.

Mais son vélo pèse des tonnes, son regard sonde avec difficulté ce qui l'entoure, son oreille entend ; n'est-ce pas un grondement ? Il tente d'aller plus vite, peine perdue. Il réalise avec effroi qu'il fait du surplace.

Le grondement s'intensifie. Les flots noirs roulent-ils ? L'image du jeune couple l'envahit. Mais cette fois c'est différent ; il est lui, et au dernier moment il lâche la main d'Elle !

Et la voilà qui plonge seule dans le flux bouillonnant.

Une culpabilité tenace le submerge pourtant il nie et crie :

« Non ce n'était pas moi, c'est juste un rêve ! »

Une silhouette apparait, informe, dégoulinante, son visage est bouffi, ses yeux révulsés et sa bouche aux relents pourris chuchotent :

« Crois-tu ? »

Puis elle le happe avec une force inouïe ; Terreur sans nom. Le grondement s'intensifie et une vague puissante les enlace ; Léandre n'a pas le temps de crier, il est entraîné.

La diode s'éteint...

Sur la sente où le vélo git brisé, quelques billets volent dans la semi-clarté du crépuscule gris. Le fleuve est calme, sage, alors que sur ses flots surnage une image aux teintes arc-en-ciel. Clin d'œil fané du temps passé.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Scribopolis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0