Citizen erased

2 minutes de lecture

J’ai toujours eu la sensation de porter un masque, mais un jour c’est devenu très littéral.

Il y a des bons côtés. On peut se cacher facilement derrière le Mask© tout en renvoyant aux autres l’image qu’iels ont envie de voir. Et puis ça fait une barrière physique qui limite les contacts – enfin la fin de la bise – et qui isole des odeurs corporelles trop fortes, du brouhaha et autres sons désagréables. A quoi ressemblent le visage, les expressions réelles de mes interlocuteurices ? Je n’en ai plus la moindre idée et peut-être que ça n’a plus d’importance. C’est du ressort de la vie privée désormais et exiger de voir derrière le Mask© est devenu une violation de l’intimité. De toute façon, on s’expose à une déception : le Mask© est programmé pour nous rendre plus avenantes que nous le sommes réellement. Selon les canons de beauté en vigueur, s’entend : mais on peut customiser, bien sûr. Moins fastidieux que le maquillage à l’ancienne, moins douloureux et définitif que le tatouage. On s’habitue si bien à cette apparence patinée qu’il devient difficile de se regarder sans dans le miroir. Certains couples ne l’enlèvent plus même pour faire l’amour.

Et puis le Mask© nous isole à l’envi de l’extérieur. Pendant les trajets en voiture, par exemple. Pourquoi aurait-on besoin de voir l’environnement, maintenant qu’elles conduisent toutes seules. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je la prends presque à chaque fois maintenant, même pour un trajet de quelques kilomètres. La dernière fois que je suis sorti à pied… Le Mask© ne suffit plus à camoufler : ni soi-même, ni ce qu’il y a autour de soi. Il faut regarder où on va pour contourner les points de contrôle, baisser la tête pour éviter de croiser le scan des drones. Pas que j’ai quelque chose à me reprocher. Mais ces trucs m’ont toujours fichu le malaise. Comme des grosses mouches qu’on n’a pas le droit d’écraser, qui lisent en un instant vos données biométriques, ont accès à vos derniers achats bancaires, tout. Oh, je sais bien qu’ils lisent la bagnole tout pareil, mais au moins je ne le vois pas.

Cette fois-là, j’avais juste voulu aller voir le canal. Ce long ruban d’eau domestiqué, c’était peut-être le plus proche qu’on ait maintenant d’un élément naturel. En plus, il neigeait, de la vraie neige qui floutait un peu les grandes tours de métal de l’autre côté de l’eau, qui à cette distance avaient l’air beaucoup trop proches les unes des autres, toutes à hisser le cou pour avoir l’air plus haute que leur voisine.

Au retour, j’ai glissé sur une plaque de glace et je me suis fait une cheville. Je suis rentré en boitant, sous l’œil goguenard de ces connards de drones qui ne savent que surveiller et ne sont même pas fichus d’aider les gens à se relever.

Je me suis dit que c’était la dernière fois que je faisais mon bobo arriéré à aller quelque part en marchant. L’habitacle de la voiture est un cocon. Pendant le trajet, le Mask© m’abreuve de ce que j’ai envie de voir et rien d’autre.

Et vous ne saurez jamais ce que c’est.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Scribopolis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0