De la cendre jusqu’au fond de la gorge

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Passant le garde pétrifié devant l’entrée du palais il vaut mieux saluer, signe de tête au minimum pas de sourire juste les yeux fatigués solennels par-dessous la capuche par-dessus les écharpes remontée jusqu’au nez, parfois, parfois quand on est poli, parfois quand il n’a pas trop cendré et qu’on n’a pas dans la gorge l’irritation comme un couteau rouillé retourné coincé là, entre la glotte et la trachée, parfois un mot ou deux. Un mot sur la route, un mot sur le ciel, ce qu’on y voit encore et ce qu’on n’y voit plus, un mot sur ceux qu’on a croisés. Parfois croire que le garde peut encore nous entendre, du fond son long sommeil. Parfois pas. D’une manière ou d’une autre, passer son chemin rapidement, parce qu’il fait froid devant la grande porte toujours ouverte à présent, qui ne fermera jamais plus.

(La fille disait que c’était les esprits du passé qui respiraient toujours dans les immenses salles vides plongées dans l’obscurité, et que leurs souffles qu’aucune chair ne réchauffait plus nous parvenait par l’ouverture entre les murs de pierre luisante. La fille disait que c’était de là aussi qu’elle venait, la cendre. Qu’il y avait eu un grand feu là-dedans il y a très, très longtemps et qu’on vivait à présent dans les retombées de la catastrophe – le froid et cette neige cette poussière ce gris.)

Passer le garde pétrifié devant l’entrée du palais. Personne ne se retourne jamais, personne ne vérifie que le pantin de cuivre ne se remette pas à bouger dans le dos – pas parce que sa grande lance, son grand bouclier rongés par le temps et la cendre représenteraient un véritable danger pour la vermine agile, habile aux lames, prompte à la fuite, mais parce que l’idée qu’il y a encore quelque part, quelque chose, quelqu’un pour habiter la carcasse aux reflets d’un rouge de plaie mal cicatrisée – insoutenable. Et tous claquent des pas sur les pavés en passant le garde pétrifié devant l’entrée du palais, quand ils sont plusieurs ils se mettent à parler fort à rire en échos, afin de prévenir les esprits nous n’avons pas peur, nous sommes vivants, nous sommes sonores et nous n’avons rien à craindre de la part d’êtres muets. Le silence de la vermine reviendra lorsque le plus grand danger sera à nouveau le reste de la vermine. Mais pour l’instant ils ont peur d’autre chose que de la faim et des coups de couteaux dans le noir. Ils ont peur mais ils disent nous n’avons pas peur.

(La fille s’arrêtait plus longtemps que les autres. La fille disait – arrête, attends, eux aussi, ils veulent un peu de chaleur.)

Et les plus stupides d’entre nous y pensaient encore, après avoir passé le garde pétrifié devant l’entrée du palais. Se mettaient à garder en réserve, quelque part loin dans le fond du crâne, au chaud, loin de la cendre, des noms et des bruits, des bouts de lumière, des étoffes sur lesquelles on hallucinait des motifs depuis longtemps effacés. Pas des histoires parce que qui a le temps pour ça, mais de quoi broder au prochain passage. Et les plus stupides d’entre nous s’entraînaient sur la vermine ; ou peut-être que c’était sincère. Peut-être qu’on espérait voir un regard s’allumer de l’autre côté des feux où la trêve fragile de la vermine valait encore quelque chose, peut-être qu’on s’attendait à une autre réponse que celle du vent, à entendre autre chose que le silence, ou le bruit de la cendre tombant sur la cendre.

(La fille qui dit tais-toi il faut dormir maintenant, qui sourit en disant il faut dormir maintenant. Qui ne dort pas. Qui ne ferme pas les yeux au sourire qui fait qu’elle ne dort pas au sourire vérité au il faut dormir mensonge. La fille qui)

Vers la fin ça se faisait de plus en plus rare. Les plus stupides d’entre nous refusaient de comprendre ce que ça voulait dire, et à chaque fois qu’on passait le garde pétrifié devant l’entrée du palais – ça aussi, de plus en plus rare, ça aussi, çaneveutriendire –, on faisait semblant d’avoir encore quelque chose à raconter. Les plus stupides, les vraiment inconscients se sont mis à inventer. À mentir.

(La fille qui dit sale traître. Sale chienne. Comment as-tu pu)

Il a fallu se taire le jour où on tremblait trop pour prononcer un seul mot, parce que le froid suintant par les portes était tel qu’on s’est demandé si c’était enfin fait, si tous les esprits du passé s’étaient échappés pour enfin, enfin régner sur le monde de cendres.

S’ils étaient à présent parmi nous ils n’ont rien dit. Ils m’ont simplement laissée me tenir là, stupide, grelottante, claquant des dents face au garde qui ne m’observait pas puisque ses yeux étaient complètement vides.

La marche durera et durera et le monde se sera assombri et on n’aura plus vu personne depuis bien longtemps – et la grande lueur dans le ciel. La lueur qui n’en sera pas vraiment une puisque, le ciel étouffé par la cendre, mais la lueur tout de même. Et les yeux qui s’y tourneront malgré soi, malgré la douleur de la lueur, qui la laisseront s’imprimer en rayons rouges et bleus et pourpre sur les rétines. On se souviendra vaguement avoir cherché quelque chose, on réalisera vaguement qu’on ne le trouvera plus. Parce que ça fait trop longtemps qu’on marche et qu’à ce stade il est trop tard pour retourner là d’où on vient, qu’il est trop tard pour tout.

(La fille disait si tu es perdue reste là où tu es et je viens te chercher. Ne bouge pas reste là où tu es. J’arrive. J’arrive je viens. Ne bouge pas. Attends-moi.)

La lueur qui grandit et qui nous avale les fois où on s’allonge, droit dans la cendre parce que dans les éternelles frontières du royaume il n’y a plus que ça.

Dans la lueur parfois des visages.

Parfois la reine et son masque de peinture et son regard accusateur, au fond des deux grands trous noirs.

Et l’envie de lui cracher à la gueule parfois. De se moquer. On n’ose pas.

— Je ne sais pas pourquoi tu insistes encore, dit-elle.

— Je n’ai pas assez sommeil.

Elle hausse les épaules, pas parce que la réponse lui convient, mais parce qu’elle sait que c’est un mensonge et qu’il n’y a pas de discussion à y avoir alors. Elle est reine elle n’a pas de temps à perdre avec ceux qui ne disent pas la vérité, qui rendent toute communication impossible – sauf que si, dans la lueur, après la cendre, on n’a plus que ça, du temps à perdre. Et ne prétend pas que tu es au-dessus d’un peu de théâtre. De mise en scène. Que tes lèvres peintes de nuit n’ont jamais proféré une seule réplique qui aurait dû appartenir à un autre.

La reine ne répond jamais. Elle me regarde seulement d’un air triste. Un peu déçu un peu maternel un peu dégoûté. Et moi qui me retiens de demander – de supplier ! – qu’est-ce que j’ai fait de mal, je sais que c’est de ma faute, je veux juste savoir pourquoi exactement, je suis stupide, il faut me dire. Mais je m’excuse. Je sais que c’est de ma faute.

La fille dira. La fille dira mais bien sûr que non. La fille cueillera la cendre coincée dans mes cheveux et me dira tais-toi c’est stupide tout ça. La fille frottera la cendre accrochée à mon manteau. Ce n’est pas de ta faute. Debout. Souffle la cendre collée à mes joues. Pas ta faute, arrête de pleurer, lève-toi et marche.

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