CHAPITRE 1
NAÏSSA
Je suis le genre de fille que les mères détestent... et que leurs fils ne peuvent pas oublier.
Je l'ai compris très tôt, bien avant de comprendre le reste de la vie.
À partir de mes seize ans, quelque chose a changé.
Au début, je n'ai pas vraiment su mettre des mots dessus. C'était subtil. Des regards un peu trop longs. Des silences qui n'étaient pas normaux. Des conversations qui s'interrompaient quand j'entrais dans une pièce.
Puis c'est devenu plus évident.
Les hommes se retournaient quand je marchais dans la rue, même sans que je ne fasse aucun effort. Des voitures ralentissaient à mon passage, parfois même s'arrêtaient quelques secondes de trop, juste pour me regarder. Des inconnus cherchaient des excuses pour m'adresser la parole, pour prolonger une interaction inutile.
Au début, ça m'a dérangée.
Puis j'ai compris.
J'ai compris ce que mon corps provoquait. Ce que mon visage, ma façon de marcher, ma simple présence déclenchaient chez eux.
Et surtout, j'ai compris quelque chose d'encore plus important : ce n'était pas un hasard. Ce n'était pas juste de la beauté. C'était du pouvoir.
Très tôt, j'ai réalisé que ce pouvoir pouvait être utilisé.
Une arme silencieuse. Invisible. Mais redoutable.
Dans les regards des autres, il y a toujours eu quelque chose de tranchant quand il s'agissait de moi. Une forme de jugement silencieux, rapide, instinctif. Comme si mon existence dérangeait une vérité qu'ils n'osaient pas dire à voix haute.
Pourtant, ils ne savent rien.
Dans d'autres circonstances, peut-être que je dirais que ma vie est parfaite. Et, d'une certaine manière, elle l'est déjà. J'ai des parents incroyables. Une mère travailleuse, dure parfois, sévère même, mais qui porte la famille sur ses épaules sans jamais flancher. Un père aimant, discret, mais prêt à tout pour moi, pour nous. Ils sont en bonne santé, tous les deux, et c'est déjà une chance que beaucoup n'ont pas.
Nous avons un toit, même s'il est modeste. Quatre murs simples, mais solides. Une vie qui tient debout grâce à leurs sacrifices quotidiens.
Et moi aussi, j'ai eu des opportunités que peu de personnes de mon milieu peuvent se permettre. J'ai eu la chance d'intégrer des écoles prestigieuses, des établissements où l'on forme ceux qui, plus tard, auront des portes grandes ouvertes sur l'avenir. Des endroits où j'ai appris que le monde pouvait être bien plus vaste que celui dans lequel j'ai grandi.
À côté de mes études, je travaille également comme vendeuse dans une boutique de marque de luxe, au centre commercial du Sea Plaza. C'est grâce à ce travail que je peux gagner mon propre argent, m'acheter des vêtements décents, et surtout entretenir une apparence qui me permet de me fondre dans la masse à l'université.
Parce que là-bas, je ne suis pas censée paraître différente. Je dois ressembler à toutes ces filles issues de familles aisées, comme si j'avais toujours appartenu à leur monde.
Pourtant...
Ils ne savent pas ce que c'est de compter chaque pièce avant de dormir.
Ils ne savent pas ce que c'est de regarder ses parents se fatiguer toute une vie sans jamais voir la fin de leurs sacrifices.
Ils ne savent pas ce que c'est de grandir avec l'idée que la réussite n'est pas un rêve, mais une urgence.
Ma vie, je la trouve misérable parfois.
Pas parce qu'elle manque de choses superficielles... mais parce qu'elle manque de liberté.
Et la vérité, celle que j'avoue seulement dans ma tête, c'est que la vie est profondément injuste.
Une fille comme moi ne devrait pas avoir à survivre dans certaines conditions. Une fille comme moi ne devrait pas devoir choisir entre dignité et ambition. Et pourtant, c'est exactement là que je suis née.
Mais je n'ai pas l'intention de rester là.
Je veux l'argent. Le vrai. Celui qui efface les inquiétudes. Celui qui rend les gens silencieux quand tu entres dans une pièce. Je veux une stabilité financière que mes parents n'ont jamais connue. Je veux les sortir de ce marché, de cette fatigue permanente dans leurs corps. Je veux leur offrir une retraite qu'ils n'osent même pas imaginer.
C'est ça, mon objectif.
Et tout le reste... n'est qu'un moyen.
Je me redresse devant le miroir.
Ma chambre est encore silencieuse, à peine troublée par les bruits lointains de la rue qui commence à s'éveiller. Le soleil de Dakar filtre légèrement à travers les rideaux, dessinant des lignes dorées sur le sol.
Je me regarde longuement.
Aujourd'hui encore, je dois être parfaite.
Je porte une jupe courte noire, bien ajustée, qui épouse mes hanches avec précision, dessinant une silhouette volontairement assumée. Le tissu est légèrement brillant, discret mais suffisant pour accrocher la lumière quand je bouge.
Mon haut est un corset structuré à manches longues, crème, cintré à la taille, sculptant mon buste avec une rigueur presque sophistiquée. Il donne à mon corps une allure à la fois élégante et dangereuse, comme quelque chose qu'on admire sans vraiment savoir si on peut s'en approcher.
Par-dessus, un trench fluide, beige clair, vient adoucir l'ensemble. Il se balance légèrement quand je bouge, ajoutant une touche de mystère, comme si je pouvais disparaître dans la foule à tout moment.
Aux pieds, des bottes à talons très hauts. Trop hauts pour certains. Parfaits pour moi. Ils allongent mes jambes, renforcent ma posture, imposent une présence que je n'ai pas besoin de forcer.
Je tourne légèrement sur moi-même devant le miroir.
Chaque détail compte.
Chaque couture, chaque choix, chaque association.
Dans le monde dans lequel j'ai grandi — ou plutôt dans celui auquel j'ai été confrontée en fréquentant des écoles de riches grâce à mes bourses — j'ai compris une chose très tôt : l'apparence est une langue.
Et ceux qui ne la parlent pas... restent invisibles.
Alors j'ai appris.
À observer.
À copier.
À m'adapter.
Les filles comme moi ne peuvent pas se permettre d'être négligées. Pas même une seule fois. Parce qu'on ne nous laisse pas le droit à l'erreur.
Je passe mes doigts dans mes cheveux une dernière fois, vérifiant que tout est parfaitement en place. Mon maquillage est léger, maîtrisé. Suffisant pour souligner mes traits sans les trahir.
Je prends une inspiration lente.
Aujourd'hui est une journée comme une autre.
Je récupère mon sac, je vérifie mon téléphone, et je m'arrête un instant avant de sortir.
Dans le reflet du miroir, je ne vois pas seulement une jeune fille bien habillée.
Je vois une stratégie. Une ambition. Un plan.
Et quelque part, très loin encore... une version de moi-même que je n'ai pas encore atteinte.
Je quitte la chambre.
Le monde extérieur m'attend.
Le bruit léger de mes talons résonnent contre le sol carrelé. La maison est déjà plongée dans ce calme familier des matins où tout le monde est parti avant même que le soleil ne soit vraiment levé.
Comme toujours.
Mes parents sont déjà au travail.
Ma mère est partie très tôt au marché. Elle vend des légumes, comme chaque jour, installée derrière son étal avec cette détermination tranquille qui ne la quitte jamais. Elle parle peu de fatigue, mais je la vois parfois dans ses gestes, dans ses silences plus longs que d'habitude.
Mon père, lui, est déjà à son poste. Gardien dans une école primaire, il s'assure que chaque élève entre correctement, en uniforme, discipliné. Il se lève avant l'aube, comme si le temps n'avait jamais été un luxe qu'il pouvait se permettre.
Et moi, je reste souvent seule dans cette maison encore tiède de leur présence.
Je descends dans la cuisine.
Le petit déjeuner est toujours le même rituel silencieux. Je mange seule, face à une table trop calme, pendant que mes pensées s'organisent déjà autour de ma journée. Mes cours commencent à 9h. J'ai encore un peu de temps, mais jamais assez pour me laisser vraiment aller.
Mon téléphone vibre sur la table.
Un message.
Je l'ouvre sans attendre.
« Je suis devant chez toi ma belle. Dépêche-toi. »
Un léger sourire apparaît au coin de mes lèvres.
Elle, c'est ma copine Alya Sèye.
Je l'ai rencontrée au collège, à une époque où les choses étaient encore plus simples, mais déjà pleines de promesses. Elle est la fille d'un ancien député, aujourd'hui devenu ministre. Autant dire qu'elle est née dans un monde où les portes ne se ferment presque jamais.
Extrêmement riche. Élégante. Protégée.
Et pourtant, jamais hautaine avec moi.
Avec le temps, elle est devenue ma meilleure amie. Celle qui ne me juge pas. Celle qui me connaît sans vraiment tout savoir. Depuis le lycée, elle a pris l'habitude de venir me chercher chaque matin, en voiture, pour qu'on aille ensemble à l'université.
Un luxe discret devenu une routine.
Je termine rapidement, attrape mon sac et quitte la maison.
Dehors, Dakar est déjà en mouvement. Le soleil commence à chauffer les rues de Pikine, projetant une lumière dorée sur les bâtiments simples du quartier. Les voisins ouvrent leurs portes, les motos passent, les voix se croisent dans un chaos vivant et familier.
Je marche quelques minutes.
Ce n'est pas loin.
Mon quartier est modeste, mais vivant. Des maisons serrées, des enfants qui jouent déjà dans les ruelles, des vendeurs qui installent leurs étals. Rien de luxueux ici, mais une forme de vérité brute que je connais par cœur.
Et puis je la vois.
Une Hyundai Palisade noire, parfaitement brillante malgré la poussière du matin. Imposante, élégante, presque silencieuse dans sa présence. Les vitres teintées reflètent le quartier comme un miroir sombre.
C'est la voiture d'Alya.
Je m'approche, et la porte arrière s'ouvre déjà.
Je monte.
— Bonjour ma goe, dis-je en lui faisant la bise.
Elle rit doucement, ce rire léger qui lui va si bien.
— Tu es époustouflante, répond-elle avec sincérité. Bonjour ma beauté.
Elle me regarde, son sourire chaleureux illuminant son visage.
Alya est magnifique. Aujourd'hui encore, elle semble sortie d'un autre monde. Elle porte un ensemble crème parfaitement ajusté, un pantalon taille haute fluide associé à une blouse satinée légèrement ouverte au col. Ses bijoux sont discrets mais clairement de qualité, et ses cheveux, ses rajouts de mèche naturel parfaitement coiffés tombent avec élégance sur ses épaules.
Elle incarne ce mélange naturel de richesse et de simplicité étudiée.
— Merci ma belle, t'es superbe aussi, finis-je par répondre avec un sourire.
La voiture démarre doucement, nous emportant loin de Pikine, vers l'université... et tout ce que cette journée nous réserve.
La voiture roule silencieusement s'éloignant des rues de Pikine pour rejoindre les grands axes plus fluides de la ville. À l'intérieur, l'ambiance est déjà complètement différente du monde extérieur.
Alya a connecté son téléphone au système audio.
Depuis tout à l'heure, la voix de Ninho remplit l'habitacle.
Et la ! Le meilleur moment de la playlist.
"Lettre à une femme..."
Les basses vibrent légèrement, enveloppant l'espace comme une bulle à part du reste du monde. Les vitres teintées isolent totalement l'intérieur, donnant l'impression qu'elles ne sont plus vraiment dans Dakar, mais dans leur propre univers.
Alya hausse un peu le volume, sans me demander mon avis. Je souris déjà.
— T'es prête ? lance-t-elle avec un regard complice.
— Toujours, je réponds.
Et on commence à chanter.
Pas doucement. Pas timidement.
À gorge déployée.
On connaît les paroles par cœur, même les silences entre les mots. On les vit plus qu'on ne les chante. Nos voix se mélangent, parfois fausses, parfois parfaitement synchronisées, portées par une énergie presque légère, presque insouciante.
Pendant quelques minutes, il n'y a plus d'université, plus de pression, plus de regards.
Juste nous deux et cette musique.
Quand la chanson se termine, la voiture ralentit enfin.
L'université apparaît au loin.
Un immense bâtiment moderne, plusieurs étages, des façades vitrées qui reflètent le ciel comme un miroir propre et froid. L'architecture est imposante, presque intimidante. Tout y respire le prestige : les voitures alignées, les étudiants bien habillés, les allées parfaitement entretenues.
C'est un monde à part.
Alya se gare dans le parking réservé, et nous descendons ensemble.
L'air extérieur est légèrement plus frais ici, contrastant avec l'intérieur de la voiture. Nos pas résonnent doucement sur le sol propre du campus alors que nous nous dirigeons vers l'entrée principale.
Je jette un regard autour de moi.
Chaque matin c'est pareil.
Nous sommes déjà au second semestre de première année, et pourtant... rien ne change.
Chaque matin, c'est comme si c'était la première fois que j'arrivais ici.
Les regards.
Toujours les mêmes.
Des yeux qui me suivent sans se cacher. Des regards insistants, curieux, parfois admiratifs. Les hommes me détaillent sans gêne, comme s'ils tentaient de comprendre quelque chose. Les femmes, elles, oscillent entre jugement discret et jalousie à peine masquée.
Au début, ça me mettait mal à l'aise.
Je ne comprenais pas pourquoi on me regardait autant, pourquoi chaque passage devenait une sorte de scène silencieuse.
Mais avec le temps... j'ai appris.
Et maintenant, étrangement, j'aime ça.
J'aime ce moment précis où je traverse le couloir principal, où mes pas résonnent légèrement, où les conversations ralentissent à mon passage. J'aime cette sensation d'être remarquée sans avoir à parler.
Sous les regards des hommes. Et les regards des femmes. On n'est jamais invisible ici.
On entre dans l'amphithéâtre.
L'espace est vaste, moderne, rempli de rangées de sièges en pente. Le brouhaha des étudiants remplit déjà la salle, un mélange de rires, de discussions et de téléphones qui vibrent.
On repère nos places habituelles.
Et elles sont déjà là. Melissa et Fanta.
Je les connais depuis la dernière année de lycée. On ne peut pas vraiment dire que notre lien est aussi fort qu'avec Alya, mais depuis plus d'un an maintenant, on finit toujours par se retrouver ensemble. Les mêmes cours, les mêmes habitudes, les mêmes débuts de matinée dans cet amphi.
Melissa est la fille d'un homme d'affaires très influent dans l'immobilier. Elle a grandi dans un monde de grands projets, de bâtiments, de terrains, de chiffres qui valent des fortunes. Elle parle souvent de son père avec une sorte de fierté tranquille, comme si elle savait déjà que tout un empire l'attendait quelque part.
Fanta, elle, vient d'un autre univers tout aussi privilégié. Son père est directeur d'une grande chaîne de banque, un homme respecté, toujours en costume, toujours en réunion, toujours occupé à faire tourner des flux d'argent que nous n'imaginons même pas.
Elles sont différentes, mais elles se ressemblent sur un point : elles n'ont jamais vraiment connu le manque.
Et pourtant, malgré nos origines différentes, on a fini par former ce petit groupe étrange. Quatre filles, quatre vies qui se croisent chaque matin dans cette université, sans vraiment se ressembler... mais sans jamais vraiment se quitter non plus.
Alya s'assoit en premier, moi à côté d'elle.
— Aaaah enfin vous êtes là ! lance Melissa en se retournant avec un sourire.
— Vous avez failli rater votre propre vie, ajoute Fanta en riant.
Alya lève les yeux au ciel.
— On est arrivées à l'heure, dramatiques que vous êtes.
Je souris doucement.
— Vous avez mangé le weekend ou pas ? demande Melissa en s'étirant.
— Moi j'ai juste dormi et mangé comme une reine, répond Fanta fièrement. Rien d'autre.
Alya rit.
— Toujours dans l'excès toi.
Je pose mon sac sur mes genoux.
— Moi j'ai travaillé samedi, dis-je simplement. Rien de spécial.
Melissa se penche vers moi.
— Toujours dans la boutique de cette veille mégère au Sea Plaza là ?
— Oui. Soufflais-je bruyamment.
— Franchement toi, tu vas finir par acheter le centre commercial un jour, dit Fanta en rigolant.
On éclate de rire toutes ensemble.
Si seulement...
— Et toi Alya, quoi de neuf chez les ministres ? lance Melissa.
Alya soupire théâtralement.
— Rien d'intéressant. Juste des discussions de vieux qui pensent que le monde tourne autour d'eux.
— Classique, répond Fanta.
On continue à parler de tout et de rien. Des cours, des profs, des examens qui arrivent, des sorties du week-end, des histoires de couples qui nous amusent sans vraiment nous concerner.
Le genre de conversations simples qui remplissent les débuts de matinée.
Puis peu à peu, les voix autour de nous baissent.
Le professeur entre dans l'amphithéâtre et, presque immédiatement, le bruit de la salle s'effondre. Les voix s'éteignent une à une, comme si quelqu'un avait baissé un volume invisible. Le grincement des chaises s'arrête, les téléphones disparaissent sous les tables, et l'atmosphère change d'un coup, passant de légère à tendue.
Je redresse légèrement le dos.
Mon regard se fixe sur lui, sans vraiment le vouloir.
Je suis en filière Administration Économique et Sociale.
Un nom large, presque trompeur, qui cache en réalité un mélange de disciplines : entrepreneuriat, gestion de projet, marketing digital, bureautique, secrétariat, communication... un ensemble dense, presque étouffant parfois, mais censé nous préparer à tout.
Cinq années. Cinq années complètes pour maîtriser un univers entier.
Cinq longues années.
Quand on m'a expliqué le programme, j'ai compris que ce n'était pas juste des études. C'était une construction lente, méthodique, presque militaire, d'un futur professionnel.
Et moi, je n'ai jamais aimé attendre.
Je sais que je vais réussir. Ce n'est pas une hypothèse dans ma tête, c'est une certitude. Je le sais au fond de moi, sans doute avec une confiance que certains trouveraient arrogante.
Je me vois déjà ailleurs, plus loin, dans un bureau lumineux, dans un monde où l'argent n'est plus une question, où les décisions me reviennent, où les portes s'ouvrent sans résistance.
Je le sens. Je me vois déjà là-bas, quelque part dans le futur, avec la vie que je veux, les moyens que je veux, le monde à mes pieds.
Mais entre moi et cette vie... il y a le temps.
Et le temps me frustre. Parce que je veux tout maintenant. Pas dans cinq ans. Pas dans deux ans. Maintenant.
La voix du professeur me ramène brutalement au présent.
Il parle, expose des consignes, puis s'interrompt pour consulter sa liste.
— Certains étudiants vont venir déposer ou présenter leur travail.
Un léger mouvement parcourt la salle.
Des papiers se lèvent, des sacs s'ouvrent, des chuchotements reprennent brièvement avant de s'éteindre à nouveau.
Je sens quelque chose se crisper en moi.
Un détail me revient lentement.
Le travail.
Je l'avais commencé.
Je me revois encore, assise tard le soir, à écrire, à organiser, à structurer. Puis les jours ont glissé. Le travail, repoussé. Encore un peu. Encore demain. Et finalement... oublié dans le flux des obligations.
Mon estomac se serre légèrement.
Non.
Pas maintenant.
Je baisse les yeux une fraction de seconde sur mes mains posées sur la table.
Puis le professeur commence à appeler des noms.
Un à un.
Des étudiants se lèvent, traversent les rangées, déposent leurs travaux sur son bureau, reviennent sous les regards parfois neutres, parfois curieux des autres.
Le bruit de la salle revient doucement, mais étouffé, comme filtré par la tension.
Mon cœur, lui, commence à accélérer sans que je ne lui demande rien.
D'abord léger. Puis plus rapide.
Je sens la pression monter dans ma poitrine. Je fixe le professeur, comme si cela pouvait retarder le moment.
Mais il continue.
Encore un nom.
Encore un étudiant.
Chaque appel rapproche un peu plus quelque chose que je n'ai pas envie d'affronter.
Et puis... Sa voix s'arrête une seconde.
Il regarde sa liste. Je sais avant même qu'il ne parle.
C'est comme si le temps venait de se contracter.
— Naïssa Léna Bâ.
Le monde ne fait pas de bruit.
Il se contente de... ralentir.
Je sens immédiatement les regards autour de moi bouger légèrement, sans être insistants mais présents, comme une vague silencieuse qui s'oriente dans ma direction.
Je déglutis.
Je me lève.
Mes jambes obéissent avant même que je réfléchisse vraiment.
Je descends les marches de l'amphi.
Chaque pas est contrôlé à l'extérieur, mais à l'intérieur, tout est beaucoup moins stable.
Le bruit de mes talons sur le sol semble plus net que d'habitude. Trop net.
Arrivée devant le bureau du professeur, je m'arrête.
Il ne sourit pas.
Il ne me presse pas non plus.
Il attend simplement.
— Monsieur... dis-je finalement, ma voix plus calme que ce que je ressens. Je n'ai pas le travail avec moi.
Un silence court s'installe...
Il lève les yeux vers moi.
— Et ?
Je sens une micro-seconde d'hésitation.
— Et... je ne l'ai pas terminé.
Voilà. C'est sorti.
Les mots existent maintenant dans l'espace entre nous.
Son expression ne change pas immédiatement. Il me regarde simplement, comme s'il évaluait quelque chose de plus large que le travail lui-même.
Puis son ton devient plus dur.
— Mademoiselle Bâ... vous êtes en première année d'université, pas en primaire. Ce genre de négligence n'est pas acceptable à ce niveau.
Je garde le regard baissé une seconde, puis je le relève légèrement.
Je n'ai pas d'excuse solide.
Juste du retard. De la mauvaise organisation. Un manque de temps mal géré.
— Je comprends, dis-je simplement.
Il soupire légèrement, puis referme son dossier.
—Vous passerez dans mon bureau après les cours, dit-il sèchement. Nous allons régler ça.
Le ton est sec. Définitif.
Je hoche la tête.
— Oui monsieur.
Je fais demi-tour.
Et je retourne à ma place.
Le cours reprend, mais rien n'est vraiment identique.
Les mots du professeur continuent de résonner dans l'amphithéâtre, clairs, structurés, précis... mais je ne les capte plus vraiment. Mon esprit est resté bloqué quelques minutes en arrière, suspendu à ce moment précis où mon nom a été prononcé.
Je fixe mon cahier sans écrire.
Je ne suis pas distraite.
Je suis dérangée.
Parce que ce genre de situation... ne m'arrive pas.
Je suis le genre de personne qui réussit ce qu'elle entreprend. Pas forcément sans effort, pas sans pression, mais toujours avec un résultat. J'ai construit ça avec le temps, avec les sacrifices, avec cette nécessité constante de ne pas me rater.
Je prends mes études très au sérieux.
Trop, même, selon certains.
Parce que pour moi, ce n'est pas juste un parcours académique. C'est une sortie. Une porte. Une preuve que je peux m'élever autrement que par les raccourcis que j'utilise parfois.
Chaque travail, chaque note, chaque détail compte.
Alors avoir oublié...
Non.
Pas oublié.
Avoir laissé passer quelque chose d'aussi important... Ça ne me plaît pas. Pas du tout.
Je serre légèrement mon stylo entre mes doigts.
Ce n'est pas la peur de la sanction qui me dérange le plus. C'est l'image. L'impression que j'ai donnée.
Une fille négligente. Pas sérieuse.
Alors que je suis tout l'inverse.
Je relève légèrement les yeux vers le professeur.
Sa voix continue, stable, imperturbable.
Et moi, je sens encore ce léger décalage en moi.
Comme si, pendant quelques minutes, je n'avais pas été à la hauteur de moi-même.
Et ça... C'est quelque chose que je déteste profondément.
La pause arrive enfin. Le bruit revient, plus vivant, plus désordonné.
Nous descendons vers la cantine avec les autres étudiants qui remplissent les couloirs. L'air change, devient plus chaud, plus dense. Les conversations se mélangent, les rires aussi.
La cantine est déjà animée.
Les plateaux s'entrechoquent, les files avancent lentement, les odeurs de nourriture se mélangent dans une atmosphère familière.
Nous commandons nos repas, puis nous trouvons une table.
Le bruit autour de nous est constant, mais notre petit groupe crée une bulle.
Alya est la première à parler en posant son plateau.
— Franchement, ce cours était interminable.
Fanta souffle en s'asseyant.
— Interminable et inutile.
Melissa hoche la tête vigoureusement.
— Et le prof là... il est trop strict. Genre il respire déjà la punition.
Alya lève les yeux au ciel.
— Il est fatiguant lui.
Je reste un instant silencieuse, en remuant légèrement la nourriture dans mon assiette.
Puis je finis par dire :
— J'ai oublié de rendre mon travail.
Le silence tombe légèrement autour de la table. Pas lourd. Mais perceptible.
Melissa ouvre légèrement la bouche.
— Hein ? toi ?
Fanta la regarde directement.
— Mais Naïssa... c'est pas ton genre ça.
Je baisse les yeux sur mon plateau.
— Je sais.
Alya se penche un peu vers moi, plus douce.
— Il a réagi comment ?
Je prends une légère inspiration.
— Je dois aller dans son bureau après les cours.
Cette fois, la réaction est plus visible.
Melissa grimace.
— Aïe... lui, il est pas du genre à laisser passer.
Fanta secoue la tête.
— Il va te charger, c'est sûr. Il va te massacrer sur le travail et te donner le double, voire le triple.
Alya soupire.
— Il est sévère, oui. Mais bon... ça va aller, c'est juste un travail.
Je hoche la tête doucement, mais à l'intérieur, je sens toujours cette petite tension résiduelle.
Pas de peur. Plutôt une forme de contrariété silencieuse.
Je n'aime pas laisser une impression d'échec.
Même minime.
On continue de parler.
Le weekend, les autres étudiants, les petits problèmes de cours, les profs qu'on critique sans retenue. Les conversations s'enchaînent naturellement, comme toujours.
Puis le temps passe plus vite qu'on ne le remarque.
Les assiettes se vident. Les chaises bougent.
L'heure suivante approche déjà.
Nous nous levons ensemble. Le bruit du métal contre le sol accompagne notre mouvement.
Et alors que nous avançons vers la sortie de la cantine, je ralentis légèrement.
— Allez devant, je vous rejoins... je vais aux toilettes.
Alya me regarde rapidement.
— OK, on t'attend pas trop loin.
— Oui.
Je leur fais un petit signe.
Elles s'éloignent ensemble dans le couloir principal, disparaissant progressivement dans le flux des étudiants.
Moi, je tourne légèrement dans l'autre direction.
Je pousse la porte des toilettes et entre dans l'espace silencieux, presque coupé du reste de l'université.
Comme toujours, le même agencement.
Un long couloir étroit s'étire devant moi, éclairé par des néons blancs légèrement froids. Le bruit extérieur disparaît progressivement à mesure que j'avance. À gauche, les cabines des garçons. À droite, celles des filles.
Je tourne à droite.
L'espace est propre, calme. Quelques étudiantes terminent déjà, certaines devant le miroir, d'autres quittant les lieux sans vraiment prêter attention à moi.
Je me dirige vers une cabine, fais rapidement ce que j'ai à faire, puis ressors.
Devant le miroir, je prends mon temps.
Je me lave soigneusement les mains, l'eau fraîche glissant sur ma peau. Puis je me penche légèrement, attrape ma brosse à dents dans mon sac et me brosse rapidement les dents.
Un geste simple. Contrôlé. Presque mécanique.
Ensuite, je relève la tête.
Mon reflet me fixe.
Je retouche légèrement mon maquillage. Un peu de gloss. Une légère pression sur mes cils. J'ajuste une mèche de cheveux derrière mon oreille.
Parfaite.
Comme toujours.
Je récupère mes affaires, jette un dernier regard au miroir, puis je me dirige vers la sortie.
Je quitte l'espace des filles, reprends le couloir central...
Et au moment où j'atteins la porte principale, elle s'ouvre.
Je m'arrête.
Un léger choc visuel. Il est là.
Ilyass Faye.
Même âge que moi. Teint clair, peau lisse, traits parfaitement dessinés. Il a ce genre de beauté évidente, presque arrogante, renforcée par son corps athlétique qu'il ne cherche même pas à cacher. Sa posture est droite, assurée, son regard intense accroché au mien comme s'il m'attendait déjà.
Son charisme remplit l'espace sans effort.
— Salut ma jolie... dit-il d'une voix rauque, basse, en s'approchant.
Ses bras glissent naturellement autour de ma taille.
Je ne recule pas.
— Coucou bébé... je réponds doucement en enroulant mes bras autour de son cou.
Nos visages se rapprochent.
Et sans vraiment réfléchir, nos lèvres se rencontrent.
Un baiser chargé. Intense. Habitué.
Pas timide.
Ses mains se resserrent légèrement sur moi, me rapprochant davantage de lui. Je sens sa chaleur, son parfum — profond, masculin, presque enivrant.
Ilyass est le frère jumeau de Fanta.
Et... ce que je pourrais appeler mon...mon petit ami ?
Ou pas.
Même moi, je ne saurais pas vraiment mettre un mot sur ce qu'on est.
Il est fou de moi. Littéralement.
Depuis le lycée, il me tourne autour, insistant, constant, presque obsessionnel. J'ai longtemps refusé. Ignoré. Repoussé.
Parce que je ne m'intéresse pas aux hommes. Pas comme eux le voudraient.
Puis j'ai appris qui il était vraiment.
Le fils d'un homme à la tête de plusieurs banques.
Et là... j'ai réfléchi autrement. J'ai accepté.
Mais à mes conditions. Il n'y a rien de sérieux entre nous. Rien d'officiel.
Je ne l'aime pas. Je n'aime personne.
Une relation libre. Sans engagement, sans rien de compliqué.
Il me couvre de cadeaux, d'attention, d'argent... et en échange, il a accès à moi. À ma présence. À certains moments comme celui-ci.
Un équilibre. Un arrangement.
Et jusqu'ici... ça nous convient à tous les deux.
Ses lèvres descendent légèrement au niveau de mon cou. Son souffle devient plus lourd. Ses mains commencent à se faire plus insistantes, glissant lentement le long de ma taille vers mes fesses.
Je me tends légèrement.
Puis je recule juste assez pour casser le rythme.
— Nous sommes à l'université... je murmure en le regardant.
Il esquisse un sourire, légèrement essoufflé.
Ses yeux brillent d'un désir à peine contenu.
— Tu es magnifique... dit-il doucement. Ça te dit qu'on sorte ce soir ?
Je prends une seconde.
Puis je passe mon doigt sur ses lèvres, essuyant discrètement le gloss légèrement étalé.
Je secoue doucement la tête de gauche à droite.
— Tu sais bien que je travaille... En plus, je risque d'avoir beaucoup de devoirs.
Il resserre ses bras autour de moi, me collant un peu plus contre lui.
Son parfum m'enveloppe complètement.
— Mais tu me manques beaucoup là... souffle-t-il près de mon oreille.
Un léger sourire étire mes lèvres.
Je pose mes mains sur son torse... et le pousse doucement pour me détacher.
— Je te tiens au courant dès que je me libère... dis-je avec légèreté.
Sans attendre sa réponse, je me penche légèrement et dépose un baiser rapide sur sa joue.
Puis je me détourne. Et je passe la porte. Le laissant derrière moi.
Quand je reviens devant l'amphithéâtre, la porte est déjà fermée.
Je m'arrête une fraction de seconde.
Le cours a repris.
Je prends une inspiration rapide, pousse doucement la porte et me glisse à l'intérieur le plus discrètement possible.
Le professeur parle déjà. Sa voix résonne dans la salle, claire, posée. Quelques regards se tournent vers moi, furtifs, curieux, mais je n'y prête pas attention.
Je baisse légèrement la tête et avance rapidement entre les rangées, mes pas presque silencieux malgré mes talons.
Je rejoins ma place.
Je m'assois. Sans bruit.
À peine installée, Alya se penche immédiatement vers moi.
— T'en as mis du temps ! Tout va bien ?
Je souffle doucement, encore légèrement échauffée, et je commence à me faire un peu d'air avec mes mains.
Dans ma tête, une seule chose tourne :
Heureusement que le prof ne m'a rien dit pour mon retard.
— J'ai rencontré Ilyass en sortant des toilettes... je murmure.
À peine ai-je terminé ma phrase que Fanta tourne brusquement la tête vers moi.
— Oh bande de gaulois ! lance-t-elle en plissant les yeux. Je suis certaine que vous faisiez des cochonneries !
Elle accompagne sa phrase d'un geste exagéré, presque théâtral, qui me prend de court.
Alya éclate de rire immédiatement.
Melissa suit. Et moi aussi.
Un rire franc, incontrôlé, qui nous échappe complètement pendant quelques secondes. Le genre de rire qu'on essaie de contenir mais qui sort quand même.
Un raclement de gorge sec coupe net l'instant.
Le professeur.
Le silence retombe immédiatement.
On se redresse toutes les quatre, essayant de reprendre contenance, même si des sourires persistent encore au coin de nos lèvres.
Le cours reprend.
Et cette fois... sans encombre.
...
La journée touche enfin à sa fin.
Les étudiants commencent à quitter l'amphithéâtre, les discussions reprennent, les sacs se referment.
Moi, je reste quelques secondes assise.
Je n'oublie pas.
Je dois me rendre dans le bureau du professeur.
Quelle poisse !
On se dit au revoir avec les filles. Je me lève finalement, récupère mes affaires et me dirige seule vers le couloir.
Chaque pas me rapproche de ce moment que je n'ai pas vraiment envie de vivre.
Le bureau du professeur Bodian est au bout du couloir, légèrement à l'écart du passage principal.
Je m'arrête devant la porte. Je prends une légère inspiration. Puis je frappe. Deux coups.
Je reste là, droite, les mains légèrement serrées autour de mon sac, attendant.
— Entrez.
Sa voix est calme.
Je pousse la porte. Et je rentre.
Il est assis derrière son bureau, concentré sur une pile de copies. La pièce est silencieuse, presque trop. L'odeur du papier et de l'encre flotte légèrement dans l'air.
Je referme doucement la porte derrière moi.
Mon cœur bat un peu plus vite.
Pas de panique.
Juste... une tension.
Je me tiens droite. Attentive.
— Monsieur... dis-je avec respect.
Il ne répond pas tout de suite.
Puis, comme s'il venait seulement de remarquer ma présence, il relève la tête.
Et là... Il se redresse légèrement. Avec un sourire.
Un vrai sourire.
Je reste figée une seconde. Quelque chose ne va pas. Ce n'est pas la réaction que j'attendais.
Pas après le ton qu'il avait utilisé en cours.
Pas après la manière dont il m'a parlé.
Je fronce légèrement les sourcils, sans oser le montrer ouvertement.
Pourquoi il sourit ?
Qu'est-ce que ça veut dire ?
Un léger malaise s'installe en moi. Subtil. Mais bien présent.
« Aimer sans être aimé, c'est comme allumer une cigarette avec une allumette déjà éteinte.»
George Sand

Annotations