CHAPITRE 2

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NAÏSSA

Je reste debout quelques secondes, figée au milieu de la pièce. Quelque chose a changé. Je ne saurais pas dire exactement quoi, mais je le sens. L'air est différent, plus lourd, presque étouffant. Le silence n'est plus neutre, il devient pesant. Le comportement du professeur Bodian n'a plus rien à voir avec celui qu'il avait en amphi, et ce décalage crée en moi un malaise que je ne parviens pas à ignorer.

— Prenez place, mademoiselle Bâ, dit-il calmement en désignant les chaises en face de son bureau.

Sa voix est douce. Trop douce.

Je m'exécute sans discuter, m'asseyant lentement, mon sac posé sur mes genoux comme une barrière inutile. Mes doigts se resserrent légèrement dessus, trahissant une nervosité que j'essaie pourtant de contenir. Mon dos reste droit, mon regard respectueux.

— Monsieur... je m'excuse sincèrement pour ma négligence. Vous savez pertinemment que je tiens énormément à mes études et que je suis une étudiante sérieuse.

Il hoche la tête, calmement, en déposant son stylo rouge sur le bureau, comme s'il prenait le temps de mesurer chacun de ses gestes.

— J'en suis conscient. C'était surprenant de vous voir venir à moi sans votre travail à la main. C'est inadmissible. Vous savez que ce devoir compte pour 30% de votre moyenne générale dans cette matière.

Ses mots me frappent plus fort que je ne l'aurais imaginé. Je hoche la tête, encore plus tendue qu'en arrivant. La réalité de ma faute me rattrape brutalement.

— Je prendrai mes responsabilités, dis-je avec sérieux. Je suis prête à tout pour corriger ma faute. Peu importe le nombre de sujets que je devrai traiter... je me rattraperai, monsieur.

Un silence s'installe après mes paroles. Un silence trop long, trop chargé.

Puis le bruit des roues de sa chaise brise cette immobilité.

Je ne bouge pas, mais je sens immédiatement la tension grimper dans mon corps. Il se lève. Lentement. Je perçois chacun de ses mouvements sans même le regarder. Ses pas contournent le bureau... puis s'arrêtent derrière moi.

Trop près. Beaucoup trop près.

— Voyons... murmure-t-il.

Sa voix est différente maintenant. Plus basse. Plus proche. Elle glisse presque contre moi.

— Il n'était pas question de vous surcharger de travail, mademoiselle Bâ.

Je me fige.

Je ne me retourne pas.

Je n'ose pas.

Mon esprit s'embrouille, cherchant à comprendre ce qui est en train de se passer. Rien n'est logique. Rien ne correspond à ce que j'avais anticipé.

S'il ne s'agit pas de travail... alors pourquoi suis-je ici ?

Le silence devient oppressant.

— On peut trouver un arrangement, ajoute-t-il finalement.

Le mot résonne en moi.

Arrangement.

Et tout devient soudainement clair.

Ma confusion laisse place à une lucidité froide, presque instinctive. La chaise glisse légèrement sous mon poids lorsque je me retourne enfin.

Et je le vois. Penché au dessus moi. Trop proche.

Son regard n'a plus rien de professionnel. Il me détaille sans retenue, avec une intensité qui n'a rien d'innocent.

Un regard de prédateur.

Mon cœur s'emballe brutalement. Pas uniquement à cause de la peur. Il y a autre chose, un mélange dérangeant d'adrénaline, de tension, de lucidité.

Quelque chose de malsain. Un frisson qui remonte lentement le long de ma colonne.

Je comprends.

Sans qu'il ait besoin de dire quoi que ce soit.

Un léger sourire étire discrètement le coin de mes lèvres. Presque imperceptible.

Pas de surprise.

Juste... une confirmation.

Mais au moment où l'air devient trop lourd pour être ignoré...On frappe à la porte.

Le bruit claque comme une rupture nette dans la scène.

Il se redresse immédiatement. Moi aussi.

— Entrez, dit-il, retrouvant un ton parfaitement neutre.

La porte s'ouvre sur un étudiant.

Je n'attends pas.

Je me lève, attrape mon sac sans hésiter.

— Merci monsieur... pour votre compréhension, dis-je en appuyant légèrement mes mots.

Comme pour imposer une version officielle de ce qui vient de se passer.

Ou plutôt... de ce qui n'a pas eu le temps de se passer.

Je passe la porte sans me retourner.

...

Dans le couloir, l'air me semble soudain plus léger, mais mon esprit, lui, est en désordre total. Les pensées s'entrechoquent, rapides, confuses, insistantes.

Je marche sans ralentir.

Qu'est-ce que c'était ?

Pourquoi il a fait ça ?

Et surtout...

Pourquoi est-ce que, au fond de moi, j'ai l'impression d'avoir déjà compris ce genre de situation bien avant aujourd'hui ?

Le choc arrive en retard.

Pas violent. Pas brutal. Mais diffus. Insidieux.

Je m'arrête quelques secondes au milieu du couloir, comme si mon corps essayait de rattraper ce que mon esprit a déjà analysé. Mon regard se perd devant moi, sans vraiment voir les étudiants qui passent, sans entendre les voix autour.

Le professeur Bodian...

Rien que son nom impose le respect dans cette université. Il est connu pour être dur, exigeant, presque impitoyable. Le genre de professeur que personne ne prend à la légère. Toujours droit. Toujours strict. Toujours irréprochable.

Un homme que même les étudiants les plus sérieux redoutent.

Et pourtant...

Je laisse échapper un léger souffle, presque incrédule.

Je n'arrive pas à croire ce qui vient de se passer.

Cette proposition qu'il m'a faite. À peine déguisée. Presque évidente. Presque... banale.

Mon regard se durcit légèrement. C'est vraiment incroyable.

Alors même lui...

Un sourire discret étire mes lèvres. Très discret. Parce que la vérité, c'est que...Je ne suis pas effrayée.

Je ne suis pas choquée comme je devrais l'être. Au contraire. Une partie de moi est... satisfaite. Parce que je comprends immédiatement ce que ça signifie.

C'est un levier. Une opportunité. Un avantage.

Dans ce monde, chacun joue avec ce qu'il a. Et moi... je n'ai jamais eu de problème avec ça.

Si lui pense pouvoir obtenir quelque chose de moi...

Alors moi aussi, je peux obtenir quelque chose de lui.

Et cette fois, ce ne sera pas juste une note.

Ce sera du contrôle.

...

Quelques minutes plus tard, je quitte l'université.

Le soleil est plus haut maintenant, plus écrasant, projetant une lumière chaude sur le parking et les allées. Les étudiants sortent par groupes, certains rient, d'autres discutent, d'autres encore sont pressés de rentrer.

Moi, je prends une autre direction.

Je dois aller travailler.

Je marche vers l'arrêt des bus Dakar Dem Dikk, mon sac sur l'épaule, mes talons claquant légèrement sur le sol. La ligne 10 m'attend.

Et rien que d'y penser... ça m'agace.

Je déteste les transports en commun.

Surtout cette ligne. C'est vraiment le parcours du combattant. Toujours bondée. Toujours bruyante. Toujours étouffante.

Les gens parlent fort, rient sans retenue, se bousculent sans s'excuser. L'air est lourd, parfois chargé d'odeurs désagréables, de parfums trop forts mélangés à la chaleur et à la fatigue.

Et le pire...Les regards.

Toujours les mêmes. Insistants. Déplacés.

Les hommes qui se collent à moi "par hasard", qui profitent de la foule pour réduire les distances, pour tester les limites.

Ces pervers sans scrupule.

Je serre légèrement la mâchoire rien qu'en y pensant.

Non. Aujourd'hui, je n'ai pas envie de ça. C'est vraiment impensable. Surtout pas avec cette tenue.

Alors que je marche le long de la route, une voiture ralentit à ma hauteur.

Je tourne légèrement la tête.

Une Range Rover noire, impeccable, brillante sous le soleil, aux lignes puissantes et élégantes. Les vitres teintées reflètent la rue comme un miroir sombre, et les jantes massives tournent lentement avant que le véhicule ne s'arrête complètement à côté de moi.

La vitre côté conducteur descend doucement.

Un homme. Je lui donne environ trente ans.

Teint propre, visage soigné, barbe parfaitement taillée. Il dégage une élégance naturelle, renforcée par sa chemise blanche bien ajustée et sa montre visiblement coûteuse.

Il me regarde avec un léger sourire.

— Bonjour...

Je ralentis sans m'arrêter complètement.

— Bonjour, je réponds simplement.

Son regard glisse rapidement sur moi, sans être trop insistant.

— Je peux vous déposer quelque part ?

Classique.

Je l'observe une seconde.

Puis je réponds, légèrement amusée :

— Ça dépend... vous allez où ?

Il esquisse un sourire.

— Dans la bonne direction, j'en suis sûr.

Je laisse planer un court silence. Puis je regarde brièvement la route.

Oh ! Le bus. La foule. La chaleur.

Puis lui. Sa voiture. Le confort.

Je n'hésite pas longtemps.

— Sea Plaza ?

— Parfait, dit-il immédiatement.

Je contourne la voiture et monte côté passager.

L'intérieur est encore plus impressionnant. Cuir beige, finitions impeccables, odeur propre et raffinée. La climatisation me frappe immédiatement, fraîche, apaisante.

Je ferme la porte.

— Merci.

— Avec plaisir.

La voiture redémarre doucement.

Quelques secondes de silence planent pendant qu'il roule. Je regarde vers la vitrine encore distraite par la scène de tout à l'heure.

Puis il reprend :

— Moi c'est Amir.

Je tourne légèrement la tête vers lui.

— Naïssa. Répondis-je simplement.

Il sourit.

— Enchanté Naïssa.

La conversation s'installe naturellement. Légère. Fluide. Il me pose quelques questions simples, je réponds sans trop en dire. Juste assez.

Comme toujours.

Avant d'arriver, il me tend son téléphone.

— Donne-moi ton numéro. On garde le contact.

Je le prends sans hésiter. Je le rentre. Il m'appelle immédiatement pour enregistrer le sien.

Parfait. La voiture ralentit devant le Sea Plaza.

Je détache ma ceinture.

— Merci pour le trajet.

— On se revoit, j'espère.

Je lui adresse un léger sourire.

— Peut-être.

Je descends rapidement en fermant la porte derrière moi. La voiture repart.

Quelle aubaine. J'ai vraiment beaucoup de chance aujourd'hui.

Je me dirige vers mon travail.

Je franchis les portes du Sea Plaza et, immédiatement, le contraste me frappe.

L'air est plus frais, filtré, presque irréel après la chaleur extérieure. Les bruits changent aussi. Ici, ce ne sont plus les klaxons ni les voix désordonnées de la rue, mais un fond sonore maîtrisé : une musique douce qui flotte dans l'espace, des talons qui claquent sur le sol brillant, des conversations feutrées qui résonnent légèrement sous la hauteur du plafond.

Je descends lentement les marches, une main glissant sur la rambarde froide, mes pas réguliers, assurés. Chaque mouvement est presque amplifié par l'écho léger du lieu. Autour de moi, les vitrines brillent, impeccables, exposant des pièces que peu de gens peuvent réellement se permettre.

Arrivée en bas, je me dirige vers l'ascenseur.

Les portes s'ouvrent dans un léger ding métallique. J'entre, seule, et appuie sur le bouton du rez-de-chaussée. Les parois réfléchissantes me renvoient mon image sous plusieurs angles. Je jette un regard rapide à mon reflet, vérifie instinctivement que tout est en place.

Toujours.

Les portes se referment doucement.

Le silence est presque total, seulement accompagné du léger bourdonnement mécanique de l'ascenseur qui descend. Une sensation brève, suspendue.

Puis un autre ding.

Les portes s'ouvrent.

Je sors.

Le couloir s'étend devant moi, large, lumineux, parfaitement entretenu. Les boutiques s'alignent de chaque côté, élégantes, raffinées, chacune rivalisant de mise en scène pour attirer l'œil. Des stands au centre présentent des produits soigneusement disposés, éclairés par des spots précis.

Ma boutique se trouve tout au fond.

Je commence à marcher. Et comme toujours... Je sens les regards.

Discrets pour certains. Beaucoup moins pour d'autres.

Les employés masculins des stands, certains clients, même des passants... leurs yeux s'attardent une seconde de trop. Je ne tourne pas la tête. Je ne ralentis pas. Je continue d'avancer comme si de rien n'était.

Je suis habituée.

Je croise quelques employés.

— Bonjour.

— Bonjour Naïssa.

Des sourires polis, des hochements de tête. Rien de plus. Mais les regards restent.

Toujours.

J'arrive enfin devant la boutique. Grande. Ouverte.

Avec une vue directe sur tout le couloir.

L'intérieur est élégant, parfaitement organisé... ou du moins, d'habitude.

Parce qu'aujourd'hui...

Je m'arrête une seconde en entrant.

Des cartons. Partout. Au moins une dizaine, éparpillés au sol, empilés les uns sur les autres, certains déjà ouverts, d'autres encore scellés.

Je souffle légèrement.

Bien sûr... La nouvelle collection de la marque Hermès.

J'avais complètement oublié.

Je passe une main dans mes cheveux en avançant.

Ça va être long. Très long.

Je fais déjà le calcul dans ma tête. Déballage. Inventaire. Enregistrement. Rangement. Mise en place.

Une journée entière à manipuler des produits de luxe sans jamais vraiment en profiter.

— Bonjour ! lancé-je en entrant complètement.

Viviane relève la tête depuis un carton déjà ouvert.

— Ah Naïssa, enfin ! dit-elle avec un sourire fatigué.

À côté d'elle, Nafi Ndiaye referme son sac.

— Tu arrives au bon moment... ou au pire moment, ça dépend comment tu vois les choses, dit-elle en riant légèrement.

Je souris.

— Je vois très bien comment je dois le voir.

Nafi ajuste son foulard.

— Moi je finis là-dessus. Bon courage hein.

— Merci... profite bien de ta liberté, je réponds avec un petit rire.

— Toujours, dit-elle avant de se diriger vers la sortie. À demain !

— À demain.

Elle disparaît.

Le calme revient légèrement. Enfin... un calme relatif. Parce que le travail, lui, nous attend.

Je me dirige vers la réserve à l'arrière, dépose mon sac dans mon casier, puis reviens rapidement.

Je retrousse légèrement mes manches.

— On commence par quoi ? je demande.

Viviane soupire.

— Par survivre déjà... puis par ouvrir tous les cartons.

Je laisse échapper un léger rire.

Puis je m'accroupis devant le premier carton.

On commence.

Les rubans adhésifs cèdent sous la lame du cutter. Le carton s'ouvre lentement, révélant des boîtes soigneusement rangées à l'intérieur. Tout est emballé avec précision.

Je sors la première boîte.

— Sac, annonce Viviane en regardant.

J'ouvre.

Un modèle neuf, parfaitement protégé, encore enveloppé dans son tissu.

Je le manipule avec précaution.

— On note.

Elle attrape une feuille.

— Modèle, couleur, quantité...

Je lis, elle écrit. Ensuite, on passe à l'ordinateur. Chaque produit est enregistré. Référencé. Classé. Rien n'est laissé au hasard.

Les cartons s'enchaînent. Des sacs. Des chaussures. Des portefeuilles. Des accessoires.

Chaque pièce est sortie, vérifiée, inspectée, notée, enregistrée.

Le travail devient répétitif. Lent. Presque mécanique.

— Franchement, ils auraient pu envoyer ça en deux fois... souffle Viviane.

— Ou engager plus de monde, j'ajoute.

— Ou nous payer plus, elle répond immédiatement.

Je ris légèrement.

— Ça aussi.

Les minutes passent.

Puis les heures.

Le sol se remplit temporairement de produits, puis se vide à mesure qu'on les range. Les étagères se remplissent progressivement, les vitrines reprennent vie.

Je me relève parfois, étire légèrement mon dos.

— J'en peux plus...

— On n'a même pas fait la moitié, répond Viviane.

Je laisse échapper un soupir.

Elle a raison. C'est interminable.

Mais on continue. Parce qu'on n'a pas le choix. Parce que tout doit être parfait.

Les heures s'étirent lentement, comme suspendues dans une routine presque mécanique où chaque geste finit par se répéter avec une précision automatique.

Le travail, lui, avance malgré tout. Les cartons, autrefois entassés dans un désordre provisoire, diminuent peu à peu, remplacés par des étagères qui retrouvent leur élégance initiale. Chaque sac est repositionné avec soin, chaque paire de chaussures alignée selon un ordre précis, presque obsessionnel. La boutique reprend vie sous nos mains, retrouvant cette perfection froide et maîtrisée propre aux lieux de luxe.

L'air est chargé d'une odeur particulière. Celle du cuir neuf, dense, presque envoûtante, mêlée à des notes plus légères, plus sophistiquées, diffusées par les parfums d'ambiance. Une fragrance étudiée pour séduire, pour installer une atmosphère feutrée, exclusive. Tout ici est pensé pour provoquer une sensation, une impression.

Je me redresse légèrement, sentant une tension familière parcourir mon dos. La fatigue commence à s'installer, sournoise, progressive. D'un geste discret, presque imperceptible, je m'étire, essayant de relâcher cette pression sans rompre l'image professionnelle que je maintiens depuis des heures.

— On y est presque... murmure Viviane en consultant la liste.

Sa voix est basse, mais teintée d'un soulagement évident. Elle parcourt les dernières lignes du regard, comme pour s'assurer qu'aucun détail ne nous échappe.

Je hoche simplement la tête, sans répondre. L'économie de mots fait partie de cette fatigue. Ou peut-être simplement de mon habitude.

C'est à cet instant précis que la clochette de la porte retentit.

Un son léger.

Presque insignifiant.

Mais dans le calme maîtrisé de la boutique, il résonne avec une netteté particulière. Suffisamment pour briser le rythme installé. Suffisamment pour capter immédiatement mon attention.

Je relève la tête.

Un homme vient d'entrer. Il ne ressemble pas aux clients habituels.

Il y a, chez lui, quelque chose de différent. Ce n'est pas un étudiant venu flâner, ni un curieux attiré par l'éclat des vitrines. Non. Sa présence impose autre chose. Une assurance silencieuse. Une légitimité presque évidente.

Lui... il appartient clairement à cet univers.

Il doit avoir entre quarante et cinquante ans. Son apparence est irréprochable. Élégant, sans effort apparent. Son costume sombre est parfaitement taillé, épousant ses épaules avec précision. Rien ne dépasse, rien n'est laissé au hasard. Lorsqu'il ajuste légèrement sa manche, sa montre capte la lumière dans un éclat bref mais maîtrisé — un détail discret, mais révélateur.

Son visage porte les marques du temps, mais d'une manière contrôlée. Entretenue. Comme si même l'âge, chez lui, obéissait à une certaine discipline.

Et surtout...Son regard. Calme. Assuré.

Un regard qui ne cherche pas. Qui ne doute pas. Un regard habitué à obtenir ce qu'il veut, sans avoir besoin d'élever la voix.

Il ne se précipite pas vers les produits. Il ne feint pas l'intérêt.

Non.

Il observe la boutique. Chaque détail. Chaque espace.

Puis...Il me regarde.

Un peu trop longtemps.

Viviane, fidèle à son professionnalisme, s'avance naturellement pour l'accueillir.

— Bonjour monsieur, bienvenue.

Mais il ne la regarde presque pas.

Ou du moins, pas vraiment.

Son attention reste fixée sur moi, comme si le reste n'avait qu'une importance secondaire.

— Je préfère que ce soit elle qui s'occupe de moi, dit-il simplement.

Sa voix est posée. Grave. Dépourvue d'agressivité. Pourtant, elle ne laisse aucune place à la discussion. C'est une affirmation plus qu'une demande.

Un léger silence s'installe.

Viviane tourne la tête vers moi. Son regard en dit long. Une compréhension immédiate, silencieuse. Elle me laisse la place sans insister.

Je me redresse. Puis je m'avance.

— Bien sûr, dis-je avec un sourire professionnel. Que puis-je faire pour vous ?

Mon ton est maîtrisé, parfaitement calibré. Chaque mot est à sa place.

Il s'approche lentement. Pas trop. Mais suffisamment pour réduire la distance. Assez pour que sa présence devienne tangible.

— Montrez-moi vos nouveautés.

Son regard ne me quitte pas.

Je le sens. Je le connais ce regard.

Je commence à lui présenter les articles.

Ma voix est fluide, posée, presque automatique. Je décris les modèles avec précision, les matières avec assurance, les finitions avec cette expertise qu'on attend de moi. Mes gestes sont contrôlés, élégants, mes mouvements étudiés pour accompagner chaque explication.

Tout est en place. Tout est maîtrisé.

Lui...Il écoute. Ou du moins, il donne l'impression d'écouter.

Mais son attention est ailleurs.

Sur moi. Toujours.

— Celui-ci... dit-il en désignant un sac.

Je le lui tends.

Au moment où nos mains se croisent, ses doigts frôlent les miens. Un contact bref. Mais volontaire. Je le perçois immédiatement.

Je ne réagis pas. Pas extérieurement.

Je poursuis. Je fais comme si de rien n'était. Professionnelle. Impeccable.

Les minutes passent.

Il choisit plusieurs pièces. Des sacs, des accessoires. Ses décisions sont rapides, presque instinctives. Il ne compare pas. Ne demande pas de précisions inutiles. Et surtout, il ne regarde jamais les prix.

Comme si cela n'avait aucune importance.

— Prenez-les tous, dit-il simplement.

Je hoche la tête.

— Très bien, monsieur.

Je commence à rassembler les articles, méthodiquement.

Mais je sens sa présence. Plus proche. Il se rapproche encore.

— Une fille comme vous... commence-t-il doucement.

Je m'arrête. Une fraction de seconde seulement.

À peine perceptible.

— ...ne devrait pas travailler ici.

Je relève lentement les yeux vers lui. Son regard a changé. Il n'est plus celui d'un client.

C'est un regard qui évalue. Qui projette. Qui imagine autre chose.

— Vous méritez mieux, ajoute-t-il calmement.

Je laisse passer un silence.

Un vrai. Pas un vide. Un espace de réflexion.

Puis je souris légèrement.

— Je fais déjà de mon mieux, monsieur.

Il esquisse un sourire.

— Je n'en doute pas.

Un court silence s'installe à nouveau. Je continue de rassembler les articles.

— Mais je pourrais vous offrir... beaucoup plus.

Les mots tombent avec une clarté déconcertante. Sans détour. Sans ambiguïté.

Je ne bouge pas.

À l'intérieur, pourtant, tout s'active. Mon esprit analyse, évalue et pèse chaque élément.

Ce n'est pas la première fois. Et ce ne sera certainement pas la dernière.

Je connais ce langage.

Ces propositions à peine voilées.

Ce mélange de pouvoir et de promesse.

Ce rapport implicite où ils pensent tout pouvoir offrir.

Et souvent...Ils le peuvent. Une partie de moi est agacée. Fatiguée.

Fatiguée de ce schéma répétitif, presque prévisible.

Toujours les mêmes mots. Toujours les mêmes intentions.

Mais une autre partie... Plus froide. Plus lucide. Observe. Comprend. Et calcule. Parce que dans ce monde... Rien n'est gratuit. Et chaque situation peut devenir un levier.

Je referme doucement la boîte que j'avais entre les mains. Je commence à mettre les articles dans des sacs.

Je me relève ensuite...

— C'est très généreux, dis-je calmement.

Je le regarde droit dans les yeux. Sans détour.

— Mais je préfère garder les choses simples.

Mon ton reste poli. Mais il est ferme. Sans ouverture. Sans invitation.

Il me fixe quelques secondes. Puis un léger sourire apparaît sur ses lèvres.

Il n'est pas vexé. Encore moins surpris. C'est comme s'il s'y attendait déjà.

— Bien sûr.

Il sort une carte de sa poche. Un geste lent, maîtrisé. Puis il me la tend.

— Au cas où vous changeriez d'avis.

Je la regarde. Une seconde. Peut-être deux.

Puis je la prends. Sans hésiter.

Le paiement se fait rapidement. Sans échange superflu. Silencieux. Efficace.

Comme tout le reste.

Avant de partir, il me lance un dernier regard. Plus appuyé. Plus lourd de sens.

— On se reverra, dit-il simplement.

Je ne réponds pas.

Je me contente de sourire. Professionnellement.

La porte se referme derrière lui. La clochette tinte à nouveau. Puis le silence revient. Presque trop vite.

Viviane s'approche immédiatement.

— C'était... bizarre, non ?

Je repose lentement la carte sur le comptoir.

Je la regarde une seconde. Puis je détourne les yeux.

— Non.

Je hausse légèrement les épaules.

— Juste... habituel.

Mais au fond de moi...Je le sais.

Ce genre de situation...N'est jamais vraiment anodin.

Après de longues heures à remettre chaque chose à sa place, tout est enfin terminé. La boutique a retrouvé son éclat impeccable, comme si rien n'avait jamais été déplacé.

Peu de temps après, les employés de nettoyage du Sea Plaza sont passés récupérer les cartons vides, emportant avec eux les dernières traces du désordre de la journée. Le calme s'est alors définitivement installé. Il ne reste plus qu'environ deux heures avant 20h, l'heure de descente.

Un léger soulagement m'envahit. Je contourne lentement le comptoir et m'assois enfin, laissant mon corps se relâcher contre le dossier de la chaise. Mes épaules s'affaissent, mes muscles se détendent. Pour la première fois depuis le début de la journée, je m'accorde une vraie pause, savourant ce moment de répit bien mérité.

Derrière le comptoir, je fais glisser lentement mes doigts le long des anses d'un sac encore neuf, observant distraitement les reflets des lumières sur le cuir parfaitement lisse. Tout autour de moi, le centre commercial vit comme à son habitude : des éclats de voix, des rires, des pas pressés qui résonnent sur le sol brillant, des silhouettes élégantes qui vont et viennent sans jamais vraiment s'arrêter. Une routine bien rodée, presque rassurante, dans laquelle je me fonds sans effort.

À côté de moi, Viviane s'agite en réorganisant une étagère, soupirant déjà de fatigue alors que la journée est loin d'être terminée. Encore deux heures à tenir.

Je l'écoute à peine. Mon regard erre ailleurs, perdu entre les vitrines et les passants, jusqu'à ce que quelque chose, sans que je sache vraiment quoi, vienne troubler cette monotonie.

Ce n'est pas un bruit. Ni un mouvement brusque.

C'est... une présence.

Une de celles qui modifient l'atmosphère sans prévenir.

Progressivement, presque imperceptiblement, les conversations autour de nous perdent en intensité. Les regards se détournent, les gestes ralentissent, comme si une tension invisible venait de s'installer. Intriguée, je relève la tête, laissant mon attention se diriger vers l'entrée de la galerie.

Et c'est là que je le vois.

Il avance avec une assurance calme, maîtrisée, sans chercher à attirer l'attention, et pourtant... tout en lui la capte. Sa silhouette se détache des autres avec une évidence presque dérangeante. Grand, épaules larges, démarche régulière, il donne l'impression de ne jamais hésiter, comme si chaque pas était déjà décidé avant même qu'il ne le fasse. Son costume sombre épouse parfaitement sa carrure, soulignant une prestance naturelle qu'il ne semble même pas chercher à exploiter.

Mais ce qui frappe le plus, ce n'est pas son apparence.

C'est son détachement.

Il ne regarde personne.

Il ne s'attarde sur rien.

Il traverse l'espace comme si tout cela... n'avait aucune importance.

Autour de lui pourtant, les réactions ne trompent pas. Des regards discrets, des murmures étouffés, des silhouettes qui s'écartent légèrement sur son passage. Il est reconnu. Respecté. Peut-être même craint.

— Oh mon Dieu...mais c'est... souffle Viviane à côté de moi, sa voix à peine audible.

Je ne lui réponds pas. Je n'en ressens pas le besoin.

Parce que, sans vraiment savoir pourquoi, je n'arrive plus à détourner les yeux de lui.

Il franchit le seuil de la boutique sans ralentir, comme s'il connaissait déjà les lieux, comme s'il y avait sa place.

Sa présence s'impose immédiatement, presque brutalement, comme une évidence qu'on ne peut ignorer. Il est de ceux qu'on remarque sans même le vouloir.

Je le scrute éhontée sans aucune retenue. Il est grand, solidement bâti, sa carrure impose le respect autant que la retenue. Sous son costume parfaitement ajusté, on devine sans difficulté une musculature dense, travaillée, chaque mouvement révélant la tension maîtrisée de son corps. Rien n'est laissé au hasard chez lui.

Son teint, d'un noir chocolat profond, capte la lumière avec une intensité rare, presque magnétique, mettant en valeur des traits d'une précision saisissante. Sa mâchoire carrée, parfaitement dessinée, renforce cette impression de force contenue, tandis que ses lèvres, pleines et bien définies, semblent toujours à la frontière entre retenue et domination. Lorsqu'il entrouvre la bouche, ne serait-ce qu'un instant, ses dents parfaitement blanches contrastent avec son teint, accentuant encore davantage son charisme brut.

Ses yeux... sombres, pénétrants, impossibles à soutenir trop longtemps. Ils ne regardent pas vraiment, ils analysent, ils capturent, ils prennent. Un regard lourd de contrôle, chargé d'une intensité presque dérangeante, comme s'il voyait bien plus que ce qu'il devrait.

Ses cheveux, soigneusement entretenus, apportent cette touche finale à une apparence déjà irréprochable. Ni trop stricts, ni trop relâchés, ils encadrent son visage avec une élégance naturelle, renforçant cette image d'homme parfaitement maîtrisé, jusque dans les moindres détails.

Il devrait être interdit d'être aussi beau.

Et puis il y a son parfum.

Présent. Puissant.

Il envahit l'espace sans prévenir, s'imposant dans l'air avec une profondeur chaude et envoûtante. Une fragrance riche, boisée, presque addictive, qui semble lui appartenir entièrement, comme une signature invisible qu'il laisse derrière lui.

Mais plus que tout...C'est son aura.

Lourde. Dominante. Incontestable.

Il n'a pas besoin de parler. Pas besoin d'en faire trop. Sa simple présence suffit à modifier l'atmosphère, à alourdir l'air, à imposer un rythme différent.

Un homme dangereux. Pas forcément par ses actes. Mais par ce qu'il dégage.

Instinctivement, je redresse légèrement les épaules, ajuste ma posture, laisse mes doigts glisser dans mes cheveux pour en replacer une mèche derrière mon oreille. Un réflexe maîtrisé, presque inconscient.

Je sais l'effet que je produis.

Je sais comment capter l'attention.

Comment la retenir.

Mais lorsqu'il s'approche du comptoir, quelque chose cloche immédiatement.

Son regard glisse sur l'espace, rapide, précis, avant de se poser sur les articles exposés. Pas sur moi.

Pas une seule seconde.

— Bonjour, lance Viviane avec son sourire professionnel.

Il incline à peine la tête, sans véritable chaleur.

— Bonjour ! Je viens récupérer une commande.

Sa voix est posée, grave, sans la moindre hésitation. Elle ne cherche pas à séduire, ni même à convaincre. Elle affirme simplement.

— Au nom de... ? demande-t-elle.

— Gueye.

Le nom résonne avec une simplicité presque arrogante.

Je m'avance alors légèrement, prenant naturellement la suite, attirée malgré moi par ce calme imperturbable qui émane de lui.

— Quel article avez-vous commandé ?

Ma voix est douce, maîtrisée, portée par cette assurance que je cultive depuis des années.

Il tourne légèrement la tête dans ma direction.

Enfin !

Mais ce qu'il m'accorde n'est pas un regard. Juste une vérification. Comme si j'étais... un élément parmi d'autres.

— Un sac à main H&M. Modèle Éclipse. Noir.

Rien de plus. Aucun effort pour prolonger l'échange. Aucune curiosité.

Je soutiens ce semblant de regard une seconde de trop, volontairement, cherchant une réaction, une faille, un signe... mais il n'y a rien. Absolument rien.

Un léger froncement passe sur mon visage avant que je ne me détourne pour aller chercher l'article. Une sensation étrange commence à s'installer en moi, diffuse, désagréable.

Quand je reviens, il n'a pas bougé. Toujours aussi droit, aussi fermé, comme figé dans une maîtrise totale de lui-même.

Je pose le sac devant lui, prenant soin de ralentir mes gestes.

— Voilà.

Il baisse les yeux, vérifie brièvement, avec une précision presque mécanique. Tout, dans son attitude, respire le contrôle.

Je m'appuie légèrement contre le comptoir, inclinant subtilement la tête, laissant ma voix glisser avec une douceur calculée.

— C'est un très bon choix.

Il referme le sac.

— C'est pour ma sœur.

Sa réponse tombe, neutre, sans la moindre ouverture. Comme une porte qu'on referme aussitôt.

Je souris légèrement, habituée à ce genre de jeu... mais pour la première fois, j'ai l'impression d'être seule à jouer.

— Elle a de la chance.

Le silence qui suit est lourd.

Pas de sourire.

Pas de regard.

Pas même une politesse intéressée.

Rien.

Il sort simplement sa carte, la tend sans un mot de plus. Viviane s'occupe du paiement pendant que, moi, je reste là, figée dans une attente que je ne comprends même pas moi-même.

J'attends.

Un geste.

Un regard.

Une réaction.

Quelque chose qui me prouve que je ne suis pas invisible.

Mais rien.

Je mets l'article dans un paquet, puis prépare la facture.

Quand il récupère le sac, je le lui tends directement. Nos doigts se frôlent, à peine, dans un contact bref mais suffisant pour déclencher, habituellement, cette étincelle que je connais si bien.

Sauf que cette fois...Il ne se passe rien.

Aucune tension.

Aucune hésitation.

Il prend le sac avec la même indifférence que s'il avait saisi un objet quelconque.

— Merci.

Un mot simple. Froid. Définitif.

Puis il se détourne.

Sans un regard en arrière.

Je reste immobile quelques secondes, incapable de bouger, le sourire encore présent sur mes lèvres mais vidé de tout sens. Une sensation étrange me serre la poitrine, discrète mais bien réelle.

Je déteste ça.

— Tu sais c'est qui ? murmure Viviane en se rapprochant légèrement.

Je ne réponds pas tout de suite. Mon regard reste fixé sur l'entrée de la boutique, là où il vient de disparaître, comme si une partie de moi refusait d'accepter ce qui vient de se passer.

— Saër Ibrahim Gueye... le fils de la patronne.

Je cligne lentement des yeux.

— Et le propriétaire de cette chaîne d'hôtels de luxe dont tout le monde parle... ajoute-t-elle avec une pointe d'admiration.

Ses mots glissent sur moi sans vraiment m'atteindre.

Parce qu'une seule pensée s'impose, froide et persistante, écrasant toutes les autres.

Il ne m'a même pas regardée.

Mes doigts se referment lentement sur le bord du comptoir, tandis qu'un frisson étrange me traverse.

Ce n'est pas de la simple curiosité.

Ni même de la frustration.

C'est bien pire que ça.

Un défi vient de naître.

Et je sais déjà... que je ne vais pas l'ignorer.

« L'attente nous apprend que l'amour est impossible et que, devant l'impossible, on ne peut réussir ni échouer, seulement maintenir le désir assez pur pour n'être défait par rien. »

Christian Bobin

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