Lettre à la patrie
Je vous écris d’un pays qui ne m’appartient pas, où tout est droit, propre, et organisé :
les bus arrivent à l’heure, les ministres démissionnent quand ils mentent. Mais le
soir, malgré la lumière, je ferme les yeux pour revoir l’obscurité de chez nous. Je
pense à vous souvent, à nos bancs d’école sans peinture, aux débats dans la cour,
quand on croyait encore qu’un diplôme suffisait à changer le monde.
Vous me manquez, pas comme les amis qu’on perd, mais comme les racines qu’on
arrache pour respirer ailleurs. Je vois vos visages défiler sur les écrans. Certains ont
trouvé un petit travail, d’autres survivent en riant pour ne pas crier, et je reconnais
ainsi cette pudeur-là : celle qui cache la colère sous la résignation.
Je lis aussi vos messages : «Frère, ici, rien ne change.», «On nous parle de réforme,
mais les mêmes vieillards signent les papiers.» Mais moi de loin, je n’ai rien à
répondre, parce que mes mots sonneraient faux depuis ce confort qu’on envie tant...
c’est peut-être ça le plus simple que d’expliquer la fatigue d’un peuple qu’on endort à
coups de passe-passe fiscal.
Parfois je rêve de rentrer, mais rentrer où ? Les visages changent, les lois restent, les
routes se refont, les consciences non. Je ne veux pas devenir étranger à ma propre
patrie. Je ne veux pas non plus me fondre dans celle-ci, où tout semble marcher, mais
sans âme.
Je ne vous dis pas de partir, ni de rester, je vous dis seulement de ne pas trop dormir,
parce que le pays s’endort déjà assez pour tout le monde. Et si un jour je rentre, ne
me faites pas de place. Je viendrai me tenir debout, à côté de vous, comme avant, le
regard fatigué, mais la tête droite. Parce qu’un homme, même exilé, reste citoyen du
rêve qu’il n’a pas trahi.
Fred kenny fotso

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