Chapitre 1 - Partie 4 : La chouette

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Le vent s’arrêta.

Ce ne fut pas brutal. Il se retira simplement, comme une marée discrète. Les herbes cessèrent de frissonner. Même les grillons suspendirent leur scie invisible.

Mélissa resta immobile au centre des ruines, face à la dalle fissurée. La pierre semblait respirer. Pas bouger, respirer. Une lente dilatation, presque imperceptible, comme une poitrine sous un drap.

L’abeille vibra une dernière fois, puis s’éleva. Elle monta en spirale, traçant un cercle parfait dans l’air. Là-haut, dans l’ombre d’une colonne brisée, quelque chose se dessina.

Deux yeux.

Non pas deux points brillants, mais deux lunes miniatures, dorées, profondes, constellées d’étincelles minuscules. Une forme se détacha du marbre. Une silhouette ailée.

Une chouette.

Elle était immense sans être gigantesque. Sa présence emplissait l’espace comme une musique basse. Ses plumes semblaient tissées d’or ancien, et chaque mouvement soulevait une poussière lumineuse, fine comme du pollen sacré.

Mélissa ne recula pas. Elle ne pouvait pas. Ce n’était pas de la peur qui montait en elle, mais une reconnaissance étrange, comme si quelque chose en elle murmurait : Je t’ai déjà vue.

La chouette inclina lentement la tête.

— Tu es venue seule.

La voix n’était pas un son. Elle était une vibration dans l’air, dans la pierre, dans la poitrine de Mélissa. Grave, calme, infiniment patiente.

— Oui, répondit-elle, et sa propre voix lui sembla trop petite.

— Tu as suivi l’abeille.

Mélissa hocha la tête.

— Tu portes son nom.

Un frisson la traversa.

— Comment vous le savez ?

Les yeux dorés se plissèrent légèrement.

— Les noms sont des portes. Le tien est ancien. Avant d’être une enfant, il fut une messagère. Avant d’être un mot, il fut un chant.

L’abeille vint se poser sur l’aile de la chouette. Une étincelle passa entre elles.

— Je suis Athéna, dit la voix.

Puis, après une pause presque tendre :

— Ici, tu peux m’appeler Marraine.

Le mot se posa doucement, sans solennité excessive. Pas une déesse distante. Une guide. Une gardienne.

Mélissa avala sa salive.

— Pourquoi moi ?

Un silence long. La mer, au loin, respirait plus fort.

— Parce que tu es en colère.

Parce que ta colère est vivante.

Parce que ce que l’on n’apprend pas à façonner finit par détruire.

Les mots n’étaient ni accusateurs ni doux. Ils étaient vrais.

Mélissa baissa les yeux vers la dalle fissurée.

— Je ne veux détruire personne.

— Personne ne le veut au début, répondit Athéna. Le feu ne sait pas qu’il brûle la maison quand il croit seulement éclairer.

La chouette déploya légèrement une aile. Une lumière fine tomba sur la pierre. La fissure s’illumina, comme si la terre avait ouvert un œil.

Puis quelque chose glissa vers Mélissa.

Un brassard.

Il n’était pas neuf. Il n’était pas ancien non plus. Il était intemporel. Le bronze semblait avoir été chauffé par des siècles de soleil. Gravé dessus : une abeille, stylisée, entourée de motifs géométriques délicats. Autour, de petites cavités vides, comme des alvéoles de ruche.

— Mets-le, dit Athéna.

Mélissa hésita à peine. Elle passa le brassard à son bras gauche. Le métal était tiède. Puis il devint chaud. Puis il s’adapta, comme s’il reconnaissait la forme de son poignet.

— Chaque épreuve te donnera un cristal, expliqua la chouette.

Une lumière. Une capacité. Un fragment de ce que tu auras traversé.

— Des pouvoirs ?

Un léger éclat traversa les yeux dorés.

— Des outils.

Le mot résonna plus fort que le reste.

— Tu ne pourras en activer qu’un à la fois.

Tu devras choisir.

Choisir est la première épreuve.

Mélissa effleura une alvéole vide.

— Et si je me trompe ?

— Alors tu apprendras.

La simplicité de la réponse la désarma.

La chouette se tourna vers la mer. L’air changea. Plus lourd. Plus vibrant.

— La première porte s’ouvre toujours par l’eau, dit-elle.

Avant les dieux, il y avait l’océan. Avant la parole, il y avait le souffle.

Un grondement sourd monta des profondeurs de la crique.

La mer n’était plus immobile. Elle se soulevait. Non comme une tempête. Comme une bête qui s’étire.

— Poséidon t’attend, murmura Athéna.

Mélissa sentit son cœur accélérer.

— Je n’ai encore aucun cristal.

— Tu as ton souffle.

La chouette descendit près d’elle. Si près qu’elle sentit la chaleur subtile d’une plume effleurer sa joue.

— N’oublie jamais ceci, petite abeille :

tu n’es pas venue pour vaincre.

Tu es venue pour comprendre.

Et comprendre transforme plus sûrement que la force.

La fissure de la dalle s’ouvrit davantage. La lumière coula le long des marches qui descendaient vers la crique.

Au loin, dans l’écume, quelque chose prit forme.

Une tête de cheval.

Des yeux d’orage.

Une crinière faite de vagues.

Le galop de la mer commença.

Athéna se redressa, immense et calme à la fois.

— Va.

Mélissa inspira profondément.

Sa colère, quelque part au fond d’elle, trembla comme une vague prête à éclater.

Elle posa la main sur le brassard.

Les alvéoles étaient encore vides.

Mais elle comprit soudain que la première lumière ne viendrait pas d’un cristal.

Elle descendit la première marche.

Et la mer la regarda.

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