Chapitre 5
Chapitre 5 - La fuite
Les chaines étaient à ses pieds.
Ariena se sentit complètement déboussolée par ce qui venait de se passer. Elle était dans sa chambre, seule et libre.
Presque.
En bas, les cris des gardes résonnaient. Elle retint son souffle un instant. Peut-être avaient-ils fermé sa porte à clé ? Cela expliquerait pourquoi ils avaient négligé de l’attacher. Elle fit un pas en direction de cette dernière. Sa tête tournait. Que se passe-t-il ? Cela doit être une erreur.
Posant une main tremblante sur la poignée, elle l’abaissa, et fut encore plus surprise de voir qu’elle s’ouvrit.
Non, c’est un piège, lui criait sa voix intérieure.
Tous ses sens étaient en alerte. Horios essayait-il de la tester ? N’était-ce qu’une énième sinistre mascarade de sa part ? Pourtant, en bas, le tumulte semblait réel. La jeune femme referma et s’en éloigna. Qu’espérait-elle ? Elle ne faisait pas face à un homme soutenu par une armée, mais à un homme et deux armées distinctes. Comment pensait-elle éviter tout cela ?
« Dans la cour » avait-il dit. Ariena se dirigea vers les grandes portes-fenêtres qui donnaient sur les jardins royaux. De ce côté tout semblait calme. Elle l’ouvrit.
Dehors, l’air était lourd et chaud. Ariena ferma les yeux et inspira profondément.
Sa chambre se trouvait à l’arrière du palais. Pourtant, l’on pouvait entendre les échos d’un combat tout proche. C’était peut-être son unique chance de fuir. Si elle réussissait à contourner l’édifice par les jardins, en longeant la grande muraille, elle pourrait arriver à la cour. De là, il lui serait possible d’atteindre la sortie. Peut-être pas par l’entrée principale, mais par l'un des petits passages cachés qu’elle avait appris à repérer plus jeune. Il n’y en avait pas dans le jardin, elle avait passé des années à en chercher. Alors, elle n’avait pas le choix, passer par la cour était sa seule issue.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, le monde semblait plus calme, comme si le temps s’était soudainement arrêté.
C’est maintenant ou jamais.
Elle retourna à l’intérieur. Elle devait passer par-dessus le balcon, mais un étage la séparait du sol. La chuteserait trop haute. Il lui fallait quelque chose, soit pour amortir soit pour l’aider à glisser jusqu’en bas. Le lit. Les draps. La solution était là. Il se trouvait dans une alcôve surmonté d’un immense baldaquin aux drapés pourpres et or. Un petit objet vint rouler sous son pied : l’alliance. Ariena l’observa, elle ne voulait plus se sacrifier. Pas comme ça. Elle lui donna un coup de pied et le petit bijou vint rouler jusqu’à disparaître sous une commode dans un tintement discret.
En défaisant les housses dans la panique et l'empressement, elle se revit plus jeune, tentant d’échapper à une énième querelle avec le roi et la reine. Elle avait été rebelle et casse-cou. Descendre dans les jardins par ce moyen avait été sa seule façon de s’éclipser.
Si seulement elle encore qu'une enfant.
Les bras chargés des épais tissus, elle retourna à l’extérieur. Il suffisait d’attacher solidement une extrémité à la rambarde. Tout semblait si facile. Mais un simple noeud supporterait-il son poids adulte ?
Tu n’as plus le temps, hurlait son instinct.
Les cris et les bruits métalliques s’étaient intensifiés de l’autre côté du château. Il ne faisait pas froid, pourtant elle avait la chair de poule. Ses mains étaient moites, elle serra la corde de fortune aussi fort que ses muscles le lui permirent. Une légère brise se leva. Et passant une jambe, puis l’autre par-dessus la balustrade, elle se laissa glisser jusqu’en bas.
Cependant, sa crainte d’être trop lourde était avérée et le noeud se détacha. Elle tomba. Seulement de quelques mètres, mais elle sentit le poids de la chute lui traverser tout le corps. Une violente douleur irradia de sa cheville. Elle étouffa un cri et se redressa immédiatement.
Pas le temps, se répétait-elle.
Elle était dans le jardin.
Indemne.
Presque.
Essuyant d’un revers de la main les larmes qui montaient, elle observa les jardins. Ils étaient paisibles. Sans les bruits de lutte au loin, elle aurait pu s’imaginer être en paix.
Des allées étaient dessinées par des sentiers de gravier. Ils partaient dans toutes les directions, décorées de part et d’autre de buissons et mille et une fleurs. Mais un seul chemin l’intéressait, celui qui menait à l’ouest puis au sud du palais. Celui qui rejoignait l’entrée.
Ils vont venir me chercher, elle le sentait.
Occultant la souffrance physique, elle s’élança, priant pour que ses jambes ne la trahissent pas. Ses pas ne résonnèrent même pas dans la nuit bruyante. Ses souliers, de simples ballerines, et sa robe ample n’étaient absolument pas adaptés à ce genre de cavale. Mais rien ne l’empêcherait de continuer.
Je vais y arriver.
Elle courut. Pendant une dizaine de minutes. Mais s’il avait fallut, elle aurait poursuivi son escapade pendant des heures. Elle slalomait à travers les arbres, écrasant les parterres de plantes sur son passage. Père et Mère seraient vraiment fâchées s’il la voyait.
Qu’importe.
Ses oreilles bourdonnaient. Mais rien ne semblait l’atteindre. Dans cette course, elle remercia silencieusement la lune d’éclairer son chemin dans cette nuit si sombre. La grande arche de pierre sculptée qui permettait de rejoindre la cour avant n’était désormais qu’à quelques mètres. Elle ralentit et se faufila derrière la statue d’un soldat qui brandissait fièrement son épée. Les torches extérieures, disséminées à tous les coins de l’entrée, éclairaient faiblement une scène d’effroi. Des bruits métalliques et une odeur acide de fer vint lui brûler le nez. De là où elle était, elle pouvait les apercevoir. Ces dizaines de morts étendus au sol.
Les soldats d’Horios se battaient contre des mercenaires à l’armure intégralement noire. Elle n’en avait jamais vu de telles. Ils étaient en infériorité numérique, mais semblaient tout de même redoutables, puisqu’autant de soldats d’Horios avaient ployé sous leurs épées.
Elle observa un instant, le souffle coupé, opprimée par tout ce sang qui coulait. Intérieurement, elle maudit les Hommes d’avoir inventé les armes et la guerre provoquant toutes ces morts inutiles. Ils essayaient d’entrer dans le palais. La bataille s’était déplacée sur le grand perron royal. La cour était libre. Si elle n’avait pas fui, ils seraient venus la trouver. Ç'en aurait été fini.
Son regard se détourna finalement du massacre pour survoler la grande entrée. Elle ne se trouvait qu’à quelques mètres. Étonnamment, le pont-levis n’avait jamais été remonté, malgré la volonté de tous, de la retenir ici. Tendre ironie.
Passer devant tous ces soldats, c’était risqué, mais elle n’avait pas le choix. Soudain, un terrible craquement retentit : la porte du château avait été enfoncée et les gardes s’y repliaient, tandis que l’ennemi s’y infiltrait.
Maintenant !
Elle serra des poings, inspira profondément et sans jamais lâcher du regard cette entrée - cette sortie, elle s’élança.
En longeant le mur adjacent, elle restait dans l’ombre. Si un garde se détournait, ne serait-ce qu’un court instant de son combat, il pourrait la voir. Elle retenait son souffle, et resta focalisée sur sa fuite. Les cris des hommes, derrière elle, continuaient de s’élever, et avaient même redoublé. C’était la panique pour eux aussi.
Personne ne la vit. Ariena accéléra le pas, et passa enfin cette porte.
Elle courut. Plus vite qu’elle ne l’avait jamais fait. Sans s’arrêter. Comme si chaque foulée l’éloignait un peu plus d’une fin du monde proche.
Elle dévala le chemin sinueux qui menait à Valmère. La ville se trouvait à environ deux kilomètres en contrebas. Ses poumons la brulaient et ses jambes étaient complètement courbaturées. Mais, elle s’imaginait portée par le vent, oubliant la souffrance. Plusieurs émotions s'embrouillaient dans son esprit.
Je l’ai fait !
Elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer. Prise par l’euphorie, ou l’adrénaline, elle continuait. Toujours plus vite. L’effervescence de l’instant lui permit de ne pas s’effondrer.
Je l'ai fait ! Je l'ai fait ! Je l'ai fait ! Cette phrase tournait en boucle.
Son corps tremblait terriblement. S'étant assez éloignée, elle décida de ralentir et de s’abriter dans la pénombre des arbres qui bordaient le sentier pour reprendre son souffle. Elle passa une main sur son front trempé de sueur. Une affreuse nausée montait en elle. Sa cheville la faisait horriblement souffrir, mais elle ne devait pas faiblir.
Sois forte.
La panique prit le dessus et des vertiges l’obligèrent à s’adosser contre un arbre. Prise d’un violent haut-le-coeur, elle rendit le peu de ce qu’elle avait dans l’estomac. Elle était vidée de toute énergie et ferma les yeux quelques instants. Elle regrettait amèrement de s’être autant affaibli. Elle ne pouvait pas s’arrêter ici.
Inspire,
expire.
Une fois, deux fois, puis trois et son coeur qui s’était emballé se calma. Elle se redressa. L’horizon s’étendait à perte de vue, tout était encore plus grand que derrière n’importe quelle fenêtre. Le monde semblait si vaste et il était désormais à sa portée.
Cependant, une interrogation nouvelle s’imposa à elle :
Et maintenant ?
Si elle parvenait à Valmère, devait-elle s’annoncer comme la princesse et demander de l’aide ? Oui, certainement. C’était la meilleure chose à faire, aucun bon citoyen ne refuserait de venir en aide à un membre royal. Elle respira une nouvelle fois.
Elle n’était plus très loin. Elle pouvait apercevoir les contours des habitations éclairées par de chaudes lumières.
Tout ira bien.
Derrière elle, les hurlements et les bruits de luttes avaient cessé, étouffés par des murs trop épais. Soudainement, un grondement s'éleva et la fit sursauter. Le tonnerre, tel un gong de mauvais présage, résonna dans ses oreilles. Un orage se préparait.
Alors que les premières gouttes commencaient à tomber, Ariena reprit son chemin en boitillant. Elle devait trouver de l’aide rapidement et se mettre à l’abri. Très vite, la pluie devint une terrible averse qui la trempa jusqu’aux os. À mesure qu’elle se rapprochait, les lumières des maisons s’éteignaient et une épaisse fumée s'éleva. Une odeur âcre s’en dégageait et ses yeux la piquèrent.
Ce n’est pas normal.
Et, arrivant à l’entrée du bourg, son espoir disparut. Ce n’était pas des lueurs rassurantes. Non, c’était des flammes. Valmère était en feu.
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