2.4

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Maintenant, Agathe est dos au mur. Celui de la cheminée, en l'occurence, là qu'irradie une généreuse flambée, initiée par René le frileux. Et Agathe, jusque là confiante dans son avenir immédiat, se dit soudain que ça commence à sentir le roussi (fatalement !)

Et pas seulement pour sa santé ! En effet, le cul tourné vers les flammes, ses vêtements trempés ne tardent pas à sécher, provoquant tout autour de sa silhouette massive une aura vaporeuse. Si cela ne fait que rajouter aux charmes qui éblouissent Conardus, Agathe se sent, elle, coincée entre la peste et le choléra .
Raymond constate aussi le nuage qui s'échappe des fringues de la visiteuse et sourit de plus en plus. René, absorbé par la volonté d'attraper la vieille ne prend pas garde aux détails, pourtant il s'immobilise pour mieux détailler Agathe.

Que je vous décrive un peu le tableau...
D'abord, oubliez les Beaux-Arts, le Musée du Louvre et tout le reste, ok ?


Imaginez une boule sur patte, trempée de pluie. Ses lourds vêtements de laine puent la serpillière mal séchée. Toujours vêtue d'un antique manteau à carreaux écossais, très en vogue pendant l'immédiat après-guerre, elle ressemble à un gros sac à patates.
Ses cheveux collent à ses tempes chenues, des cheveux gris et blancs, frisés et emmêlés comme des pattes trop cuites. Son visage buriné et boursouflé, rouge de vinasse accumulée, est empreint d'un lourd passé. Et quand je dis lourd... ça devait êre du genre très lourd ! Des rides commes des canyons, des tâches aussi anciennes que Matt Huzalem (son dernier maquereau), des scories nées au temps de la préhistoire, et quelques cicatrices, aussi.

Elle a les épaules voûtées, et pas seulement à cause de l'âge. René imagine, d'ailleurs, que c'est à force de se pencher sur le point de gravité de ces hommes qu'elle attrapait sur les grands boulevards parisiens.
Elle est aussi affublée d'une poitrine qui, si on la tendait, couvrirait facilement la moitié de la pelouse du Stade de France. Heureusement, elle ne se défait jamais de son super porte-loloches à baleines en fer forgé, renforcé par des soudures en titane. De toute façon, elle ne peut plus l'enlever à cause de la crasse et des impuretés diverses qui se sont incrustées dans le mécanisme de l'engin...
Malgré tout, c'est suffisant pour que ce poitrail qui fascine tant l'alien se contente de pendre mollement, pile au niveau des genoux de la vieille. Et ce n'est pas une maigre performance !

Ai-je dit les genoux ? Oui ? Alors, pardonnez-moi : j'aurais du dire son genou !
En effet, Agathe, au travers des nombreux exodes auxquels elle a participé dans sa longue existence, a fini par perdre une guibole. La gauche. Allez savoir dans quelles conditions ! Peut-être l'a-t-elle vendue un jour pour un repas ou un petit coup de Sauvignon ?
Avec elle, tout est possible, comprenez-vous... Mais, rassurez-vous : le genou de droite est parfaitement biscornu, tordu, aussi immonde que le reste de ce corps dévasté par les outrages du temps (et pas que par le temps !)
Mamy Agathe, souvent surnommée Mémé Jambambois par les garnements qui rôdent sous les ponts où elle s'abrite la nuit, est donc unijambiste. Elle n'en fait pas un drame, toutefois. Au contraire, même, elle en fait souvent une arme d'autodéfense.

  • Un bon coup de bois dans les roubignoles, et tout homme indigne de ce nom rampe vers son destin sans plus m'importuner ! dit-elle souvent, dans ces cas-là.

Comme vous pouvez le constater, Agathe n'est pas, à proprement (hihihi...) parler une belle femme. Noyée sous d'épaisses couches de crasse, elle ne ressemble plus trop à une femme, d'ailleurs.
Ceci dit, il y a quand même quelque chose d'extraordinaire pour sauver ce monument en péril : ses yeux. Oui, c'est peu. Mais il faut admettre qu'ils sont tout simplement extraordinaires (même si Conardus ne leur accorde pas la moindre importance).
Deux yeux magnifiques malgré les années, les rides et tout le bordel. Du temps de sa jeunesse, c'est-à-dire pile avant l'invention du feu, elle devait être envoûtante, rien de moins. Et ce regard indicible avait su traverser les millénaires (bon, j'abuse un peu, mais à peine) sans jamais se flétrir.
Et c'est assurément grâce à cela qu'elle est encore membre du monde des vivants... parce qu'elle sait encore s'en servir, la garce.

A suivre...

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