8.1

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La nuit fut douce. Courte et noyée dans le picrate, c'est vrai, mais douce quand même.
Les chambres n'ont pas servi, bien sûr. Ils sont encore tous là, dans la grande salle commune, vautrés dans les positions idiotes que seuls les dormeurs savent adopter. Tous bourrés comme des boulons, même les clients habituels.
Certes, au départ, ceux-là prétendaient faire les fines bouches, les petits prétentieux du Quartier Pas Latin, même un Romain du Palatin, mais tous abandonnèrent leur arrogance à force d'entendre rire ces étrangers pas encombrés pour un rond des convenances locales.

Ce furent d'abord un couple de touristes égyptiens qui, sous prétexte d'en apprendre un peu plus sur les moeurs du coin, sombrèrent comme des ivrognes dans un océan de vin que les serveurs distribuaient sans compter, sauf le nombre d'amphores à facturer...

Une fois ce duo des sables tombé dans les bras de l'alcool, ce ne fut qu'un jeu d'enfant pour Raymond de convaincre tous les autres clients de venir toucher à leur tour aux fruits défendus. Sûr du résultat, il n'avait pas hésité à proposer un de ces concours d'alcoolos dont il a le secret depuis toujours. Le concours consistant à rester le dernier debout malgré des litres entiers de vin absorbés sans retenue aucune, il persuada même Hônthon, chargé comme un Polak, de mettre en jeu quelques piécettes dorées. Au pays des acharnés du commerce, la nouvelle fit rapidement le tour du quartier, et le restau du pourfendeur de fions ottomans se retrouva vite comble !

Le raffût fut total et la rumeur d'une société délinquante remonta même aux oreilles chastes des curetons et autres mamamouchis du coin. Normal, ceux qui entendent des voix ont souvent le sommeil léger et la tolérance assez étroite. Bref, la petite nouba de la nuit ne fit pas que des heureux. Et ce détail est d'importance.

Au moins, c'est ce qui explique la présence d'une troupe entière de soldats romains dans le quartier. Il ne leur faut pas longtemps pour trouver les lieux recherchés. Aussi, en parfaits matraqueurs de libertés individuelles, s'empressent-ils de bloquer les deux extrémités de la rue où roupillent Hônthon, ses clients, ses visiteurs et son personnel. Ensuite, une grosse barrique bardée d'un uniforme de légionnaire à n'en plus pouvoir, la crâne sommé d'un casque à aigrette d'un effet très vulgaire, se dirige d'un pas, forcément martial, vers la porte de chez Hônthon et y cogne à coups redoublés.

Il n'a pas complètement tort d'agir de la sorte. En effet, ceux qui sont de l'autre côté de la porte sont encore douillettement ensuqués dans les vapeurs d'alcool. Certains, à vrai dire, enlacent très exactement une ultime amphore de leurs bras musculeux, de peur de la perdre avant d'en avoir liquidé la dernière goutte, peut-être. En clair, ils sont tous azimutés de première et le pauvre con de molosse romain qui se démonte les pognes à vouloir les réveiller n'est pas près d'y arriver.
La méthode douce n'étant pas la spécialité des Compagnies Romaines du Sud, ledit chef arrête bientôt ses gesticulations inutiles. Il se masse douloureusement les mains, se promettant in petto de faire la peau à cet enfoiré de charpentier qui a su bâtir une aussi solide porte.
Puis, il fait appel à la méthode forte, c'est-à-dire la méthode républicaine, et fait signe à quelques subordonnés serviles de venir lui prêter main forte. Et là, quoique solide, la porte ne tarde pas à voler en éclats, bien sûr. L'avantage des molosses en groupe, c'est que rien n'y résiste, ou si peu...

Quelques secondes après, c'est le tintamarre habituel des logements violés par les Lois du plus fort que les autres, de celui qui tue son prochain pour assurer ses privilèges, etc. Bon, foi d'Ernesto, je m'emballe peut-être un peu, mais faut bien reconnaître que les clébards en uniforme du pouvoir romain ne font pas dans la dentelle. En moins de rien, plus une table debout, plus une chaise en bon état, plus un placard au mur. Et je ne parle pas du petit personnel qu'on évacue à grands coups de pied dans les meules.
Tout le monde est rapidement regroupé dans la cour, les mains sur la tête. Les soldats, d'affreux gaillards à l'air un peu con, voire très con, sont contents d'eux. L'affaire ne leur aura pas pris plus de cent-vingt secondes, glaive en main. Les malheureux invités du père Hônthon, déjà pas mal tuméfiés et sanguinolents, comptent leurs abattis et les dents qui sont encore en place, levant les yeux au ciel en sachant par avance ce qu'il va leur arriver.

Les habitués de Jérusalem ont vite repéré, en effet, les tatouages qui décorent la plupart des bras des soldats romains. C'est une unité d'élite, celle qu'on appelle sur les coups importants, genre tabasser tous les manifestants qu'ils peuvent bien croiser, sans distinction, et les laisser pour mort en guise d'exemple pour dissuader tout autre fouteur de merde. Des mecs de la Xème Légion de l'empereur, les pires de tous.

A suivre...

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