Chapitre 1 – Une enquête ordinaire
La pluie martelait le bitume, noyant les derniers vestiges du jour. Étienne Larue coupa le moteur de sa voiture. L'habitacle bascula dans un silence compact, seulement troublé par le tambourinement des gouttes sur le toit. À travers le pare-brise embué, les gyrophares lacéraient la nuit, projetant des éclats rouges et bleus sur les façades décrépies.
Il resta un instant immobile, les doigts crispés sur le volant. L’air était lourd, chargé d’une tension qu'il ne s'expliquait pas. Il releva le col de son manteau et sortit. L’averse le frappa de plein fouet, une morsure glaciale qui s'insinua sous sa peau.
— Inspecteur Larue, par ici !
Derrière le ruban de sécurité, un jeune agent le guettait, la silhouette voûtée sous l'humidité. Étienne s'approcha en évitant les flaques. Le vieil immeuble qui leur faisait face semblait figé, une carcasse de pierre lézardée sous les flashs des gyrophares.
— Qui a découvert le corps ? demanda Larue.
— Une voisine. Elle a entendu une chute, puis plus rien. La porte était verrouillée de l’intérieur, on a dû forcer. La victime s'appelle Marc Lambert.
Étienne franchit le cordon. À l'intérieur du hall, l’odeur de moisissure l'assaillit. Il gravit l’escalier dont chaque marche grinçait comme une plainte. Au troisième étage, l’air s’épaissit. La porte de l'appartement bâillait, la serrure arrachée.
— Un cambriolage qui tourne mal ? lança Larue en entrant.
David Morel, son coéquipier depuis dix ans, se tenait près du chambranle. Malgré l’humidité ambiante, son costume sombre était impeccable.
— Trop facile, répondit David avec son ironie habituelle.
L’appartement était étrangement ordonné. Aucun meuble renversé, aucun signe de lutte. Pourtant, une pression familière serra la nuque d’Étienne. Il sentait un regard peser sur lui. Puis, il vit le corps.
Au centre du salon, Marc Lambert gisait, désarticulé. Ses yeux vitreux fixaient un point invisible au plafond. Ce n’était pas seulement un mort ; c’était un homme foudroyé par une vision. Sa mâchoire était restée ouverte sur un cri muet, ses pupilles injectées de sang. Ses doigts s'étaient refermés sur ses paumes avec une telle force que les ongles avaient lacéré la chair.
— Cause du décès ? La légiste, accroupie près du cadavre, releva une mine perplexe.
— On dirait qu’il est… mort de peur. Pas d’attaque, pas de substances. Il était en parfaite santé.
Elle écarta le col de la chemise de la victime. Sous le sternum, une marque nette apparaissait dans la lueur des lampes. Ce n'était ni une brûlure, ni une cicatrice. C’était un entrelacement de chair, une boucle parfaite : ➰. La peau semblait s'être repliée sur elle-même.
À la vue du symbole, une décharge électrique traversa la tempe d’Étienne. Un goût de cuivre envahit sa bouche.
— J’ai déjà vu ça quelque part… murmura-t-il, luttant contre une soudaine nausée.
Il remarqua alors une montre sur la table basse, à côté d'un verre de whisky dont le contenu vibrait à peine. Le cadran était brisé, les aiguilles figées sur 23h13.
— C’est la sienne ?
— Non, répondit la légiste. Il n’en portait pas.
Un bruit sourd attira Étienne vers la chambre. Une fenêtre battait sous le vent. Sur le rebord, il aperçut des traces humides. Toujours fraîches. Pourtant, ils étaient au troisième étage. Une sensation de malaise viscéral l’envahit. Quelqu'un était là, quelques secondes avant lui.
Il referma la fenêtre d’un geste sec. En quittant l'appartement, un grincement ténu résonna derrière lui, venant du couloir vide. Étienne ne se retourna pas.

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