Chapitre 9 - L’entretien avec Renard
L’angoisse collait à la peau d’Étienne comme une seconde ombre. 14h12. L'heure fantôme. Depuis la ruelle, une seule idée le hantait : quelque chose l’effaçait. S’il restait une réponse quelque part, elle était derrière la porte du Dr Victor Renard.
Il frappa. Un bruit feutré. Une poignée qui tourne.
— Entrez, inspecteur. Je vous attendais.
Renard ne l'avait pas vu venir, mais il savait.
Étienne entra. L’air était trop épais, trop chaud. Un parfum de bois ciré luttait contre une odeur plus insidieuse : du tabac froid. Pas un livre ne dépassait des bibliothèques massives. Une perfection clinique. Obsessionnelle.
Renard le fixa, le regard affûté comme un diagnostic.
— Vous avez l’air fatigué, inspecteur.
— Des victimes. Des verres de whisky sans empreinte. Des dossiers qui s'évaporent, cracha Étienne. Et maintenant… des trous noirs dans mon propre esprit. Je veux savoir ce qui se passe.
Renard esquissa un sourire qui n’atteignit jamais ses yeux.
— Ce n’est pas un jeu, grogna Étienne en frappant le bureau.
— En effet, murmura le psychiatre. Mais vous ne vous souvenez pas encore.
Le mot flotta dans la pièce, lourd comme un couperet.
— De quoi vous parlez ?
— Les victimes... Elles expérimentaient toutes des fractures dans leur perception de la réalité, continua Renard avec une douceur glaciale. Des anomalies. Des failles. Des souvenirs qui mutent. Des réalités qui se décalent.
À cet instant, l’ombre de Renard sembla bouger seule sur le mur. Étienne cligna des yeux. L'illusion disparut, mais le vertige resta.
— Vous insinuez quoi ? Que je suis malade ?
— Malade ? Non. Mais vous sentez que le monde s’effrite à des endroits que vous ne pouvez pas encore voir.
Renard s'approcha, réduisant l'espace, prédateur.
— Ce que vous vivez, c’est le début d’une vérité que vous avez toujours refusé d’admettre.
— Arrêtez vos conneries ! Ce sont des coïncidences. Des erreurs informatiques !
Étienne voulait y croire. Il s’accrochait aux bords du précipice. Mais Renard soupira, une lassitude presque sincère dans le regard.
— Si seulement c’était aussi simple.
Le crâne d'Étienne pulsa. Trop de doutes. Trop de fissures. Il devait sortir, reprendre le contrôle. Il tourna les talons, la mâchoire serrée.
— Cette conversation n’est pas terminée.
Un pas. Deux. Puis, le murmure de Renard le rattrapa, juste derrière son oreille, alors qu'il était déjà à la porte :
— Vous ne vous souvenez pas encore...
Tic.
L’horloge murale s’arrêta net. Le silence devint un mur de béton. Renard sourit, une dernière fois. — Mais ça viendra.
Étienne sortit et claqua la porte. Le couloir de la clinique semblait plus long qu'à l'aller. Plus sombre. Il posa une main sur son front moite. Il n'était plus sûr de rien. Ni de l'heure, ni de son nom, ni du sol sous ses pieds.
Et Renard savait pourquoi.

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