Chapitre 10 - Le Black-out
Le retour au commissariat fut un choc thermique. Une pression invisible s’abattit sur Étienne dès le seuil franchi, une chape collée à ses poumons. Au loin, un téléphone sonnait dans le vide. Les bureaux étaient déserts, mais la sonnerie persistait, étouffée, comme un signal de détresse provenant d'une autre pièce, ou d'une autre époque.
Les néons grésillaient, projetant des flashs qui distordaient les murs. Étienne s'arrêta devant son bureau. Une tasse de café à moitié vide, des dossiers en désordre... la routine. Et pourtant, l’espace lui-même paraissait plus étroit, les angles plus tranchants.
Cric.
Derrière lui, une chaise glissa de quelques centimètres sur le carrelage.
Étienne se retourna d’un bloc.
Rien.
Son cœur battait trop fort. Il revint à son bureau, cherchant un point fixe. Ses doigts effleurèrent une note griffonnée sur le bois. Son écriture. Penchée, nerveuse.
Il fronça les sourcils. Il n’avait aucun souvenir de l’avoir rédigée.
— Étienne.
La voix venait de derrière les bureaux. Pas tout à fait au bon endroit.
Il leva les yeux.
David était assis à son propre poste, à quelques mètres. Immobile. Étienne aurait juré que le siège était vide une seconde plus tôt. Des cernes creusaient son visage gris, comme s’il n’avait pas dormi depuis des jours.
— Tu dérailles.
La voix de David sonnait faux. Trop calme. Trop maîtrisée. Étienne l'observa : sa poitrine ne semblait pas bouger. Pas de respiration. Juste un son de souffle, comme un enregistrement en boucle.
— Dis-moi que tu te rends compte à quel point c’est insensé, reprit David. Tout ça… ça n’a jamais existé.
Jamais existé. La phrase explosa dans le crâne d'Étienne. Le commissariat tangua. Les murs s'éloignèrent dans un mouvement de zoom arrière vertigineux.
— Je me souviens, souffla Étienne.
— Tu es le seul, Étienne. Le dossier n'existe pas. Dupraz dit que tu hallucines. Renard dit que...
— Ne prononce pas son nom !
Le hurlement déchira le silence. La lumière des néons devint aveuglante, perçant ses yeux comme des scalpels. Tout s'embrouilla. Le visage de David se flouta, devint une surface lisse, artificielle. Un bourdonnement sourd, une fréquence basse et insupportable s'installa dans la pièce.
David s'approcha, posa une main sur son épaule. Son contact était glacial.
— Étienne, il faut que tu…
Flash.
Une douleur fulgurante. Une explosion silencieuse. L'instant se fragmenta en mille éclats de verre. Juste derrière David, Étienne vit une silhouette floue, figée dans l'ombre, qui ne devrait pas être là.
Puis, le néant.
Quand il rouvrit les yeux, la lumière d'un néon l'agressa de nouveau. Il était assis. Pas à son bureau. Pas dans la même pièce. Une tasse de café fumait devant lui. La pièce était stérile, sans aucun souvenir accroché aux murs. Une odeur chimique flottait dans l'air.
Il baissa les yeux vers ses mains. Elles serraient un feuillet froissé. Son écriture, encore. L'encre était fraîche, baveuse. « Ne lui fais pas confiance. »
En dessous, une adresse : celle du troisième meurtre.
Il ne se souvenait pas d'avoir écrit ces mots. Il ne se souvenait pas d'avoir pris un stylo. C'était un message de lui-même à lui-même. Une bouteille à la mer lancée depuis un instant qu'il avait déjà oublié.
Étienne se leva. Ses jambes pesaient une tonne. Il enfila son manteau machinalement, les gestes ralentis par une fatigue séculaire. Dans le couloir vide du commissariat, son reflet dans les vitres semblait avoir un temps de retard sur ses mouvements.
Il poussa la porte de sortie. Le vent nocturne le frappa comme un rasoir. La ville était trop calme. Trop propre. Trop lisse.
Il monta dans sa voiture. Il n'y avait plus de place pour la logique, seulement pour l'instinct de survie. Il mit le contact. Il devait retourner à cette adresse. Il devait savoir si le cauchemar était devenu sa seule réalité.
Il démarra.

Annotations
Versions