Chapitre 11 - Fracture dans la réalité
La nuit n’était plus une couleur, mais une matière poisseuse. Étienne conduisait dans un tunnel de lumière froide. À la lisière de ses phares, le monde n'était qu'un brouillon inachevé.
Il jeta un œil à l'horloge de bord. 20h12. Son crâne pulsa. Un écho sourd, irrégulier. Il cligna des yeux, regarda à nouveau.19h05.
Le temps venait de régresser. Un bug. Une rature dans la trame.
Il savait qu'il ne devait pas être là. Tout son être hurlait demi-tour. Mais l'angoisse était un aimant, et l'appartement 3B, le pôle Nord. Il devait vérifier la note. Il devait toucher le vide.
La rue était trop silencieuse. Pas de vent, pas de moteur lointain, pas même le cri d'un rat. L’immeuble se dressait comme une carcasse de pixels morts. Le cordon de sécurité, intact, barrait l’entrée. Une tension vibrait sous le bitume, une dissonance de basse fréquence qui lui faisait grincer les dents.
Il coupa le contact. Le silence l'asphyxia. Étienne gravit les marches. Chaque grincement du bois résonnait comme un coup de feu dans une cathédrale vide. Devant la porte, sa main moite hésita sur le métal glacé.
Il poussa.
L’air à l’intérieur avait changé. L’odeur de tabac froid et de whisky était là, mais diluée, comme une image dont on aurait baissé l'opacité. Quelque chose avait tenté de nettoyer la scène, mais le gommage était grossier.
Il balaya la pièce du regard.
— Le fauteuil, murmura-t-il.
Il avait pivoté vers la gauche. Quelqu'un s'y était assis. Ou le décor avait mal chargé. Sur la table, le verre de whisky trônait toujours. Le niveau du liquide avait baissé d'un centimètre.
Puis, l'anomalie jaillit.
Un revolver. Posé à côté du verre. Étienne se figea. Il n'était pas là hier. Un battement de cils. L'arme disparut. Un autre. Elle revint, solide, hurlante de réalité. L'espace entre ses tempes se contracta. La pièce retenait son souffle.
Toc. Toc.
Deux coups secs. Étienne pivota. Il ouvrit. Le témoin. Le type au bonnet élimé, le visage creusé de nuits blanches.
— Vous ? Qu’est-ce que vous foutez ici ?
L'homme ouvrit la bouche. Aucun son. Ses lèvres tremblèrent sur un message inaudible. Il semblait s'effilocher sur les bords, sa silhouette instable contre le cadre de la porte.
— J'ai vu quelqu'un, finit par lâcher l'homme dans un souffle de papier déchiré. Mais je me demande... si ce n'était pas moi. Il m'a dit...
Il s'interrompit. Ses yeux devinrent deux billes de verre mort.
— Non... il est déjà là.
Flash.
Le témoin s'évapora. Pas de mouvement, pas de fuite. Juste un trou dans l'air là où il se tenait. Étienne recula, le cœur en tachycardie. Sa jambe heurta la table basse. Les murs semblaient se rapprocher. La lumière du lampadaire dehors vira au gris platine.
Son téléphone vibra. Une décharge électrique dans sa poche. Un message. Numéro inconnu. « Vous commencez à comprendre, mais vous n’êtes pas encore prêt. » Envoyé il y a une heure. Avant même qu'il ne décide de venir.
Étienne regarda la table. Le verre avait disparu. Le revolver aussi.
— C’est pas réel, hoqueta-t-il. C'est pas...
Une présence. Ou plutôt, l'absence de présence. Un vide glacial glissa contre sa nuque. Un murmure s'insinua directement dans son cortex, sans passer par ses oreilles. Il voulut hurler. Sa mâchoire était verrouillée par une force invisible.
Une douleur fulgurante lui perfora le crâne.
Flash. Bip mécanique. Flash. Odeur de cuir vieux. Flash.
Il ouvrit les yeux. La route défilait sous lui à quatre-vingts kilomètres-heure. Ses mains étaient sur le volant. Elles tournaient avec une précision mécanique, une inertie fluide qui ne lui appartenait pas. Il était un passager dans sa propre carcasse.
Il écrasa le frein de justesse. La voiture dériva dans un crissement de pneus déchirant. Étienne agrippa le cuir du volant, les phalanges blanches, la respiration en lambeaux.
Il regarda par la fenêtre. Un panneau jaunit par la lumière des phares. RUE LAMBERT.
Le goût de métal revint dans sa bouche. Le point zéro. Le cauchemar venait de boucler.

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