L'ancienne chambre
Rien n’avait changé.
La chambre que Shizuku partageait avec sa sœur était restée la même. Son bureau figurait toujours dans l’angle, près de la fenêtre et le lit double était toujours contre le mur, laissant un gain de place conséquent. Les étagères débordaient d’anciens romans. Ceux qu’elle s’était offerte ou qu’elle avait reçu les jours de fêtes et lors de ses examens. Les romans qu’elle préféraient rester ceux trouvés sur des bancs à destination des inconnus qui passaient.
Il y en avait un que Shizuku appréciait plus aucun autre. C’était son père qui lui avait offert. Un recueil si épais, aux dorures parfaites. Comme les vieux livres de contes Français.
Elle regardait si souvent la couverture sans jamais oser l’ouvrir que Seiya avait fini par l’acheter. Ce n’était que pure curiosité. Voir l’expression de sa fille quand elle en découvrirait les premiers mots, c’était ça qui l’avait poussé à cet achat.
Si Seiya prenait toujours un roman lorsque Shizuku parvenait à avoir une bonne place dans le classement, fier de dire à ses collègues combien sa fille se démenait pour ses rêves, il lui arrivait de le faire par simple gratitude d’avoir une enfant si intriguant. Car Seiya voyait en sa fille un écrivain en hibernation, prêt à ruiner le monde de son temps. Il avait lu toutes ses histoires sans jamais qu’elle ne l’apprenne. Et ces récits, ô combien aventureux, lui serrait toujours le cœur. Il ne comprenait pas d’où lui venait cette nostalgie, cette boule qui se formait dans sa gorge et qui se transformait en larme. Les textes de Shizuku restaient si exacts à la réalité. Peut-être était-ce cette vérité qui l’avait tant de fois clouée sur place, incapable de se lever et vaquer à ses occupations. Elle remuait quelque chose en lui dont il ne déterminait pas l’aspect… Un sentiment de voler et de retomber sur le sol, c’est ce qu’il vivait à chaque début de lecture et à chaque fin.
Par habitude, la jeune femme attrapa ce roman que son père lui avait offert. Le dos était envahi de fleur en relief, or et argent.
—Un livre précieux, murmura Shizuku en caressant la couverture.
Bien qu’elle l’eût lu, ce n’était pas pour son contenu qu’elle l’avait tant de fois lorgnée.
La couverture en était la principale cause, mais le chat, si minuscule qu’il fût dans l’angle du livre était le seul véritable responsable. Il ressemblait tant au Baron avec son haut-de-forme et sa canne à la main. Ce chat figé et lui aussi en relief ouvrait une porte et incitait quiconque à le suivre. Quand elle avait reçu le roman, Shizuku avait déjà endormi le premier manuscrit du Baron. L’envie s’était précisée en elle de reprendre ce texte, mais elle ne l’avait pas fait. Ni à l’époque ni à chaque fois qu’elle se laissait envoûter par ce personnage gravé dans la couverture.
Elle le plaça devant elle, le fixa et parvint enfin à lui demander :
—Où va-t-on ? Où veux-tu m’emmener ?
Quand elle avait achevé leur première aventure, Louise, la fiancée du Baron était encore portée disparu dans la terre des murmures, celle ne gardait pas le faiseur d’astre.
—J’ai trouvé le temps, cher Baron. Retournons sur la terre des murmures et reprenons la quête des pierres de j’ai. Nous finirons par trouver la boîte qui nous mènera dans le château du collectionneur de pierre.
Le chat en relief sembla bouger avec les rayons du soleil qui jouaient à cache-cache.
En prenant sa tranche de pain-demi barbouillée de confiture, Shizuku distingua une voix lointaine lui répondre :
—Avant de reprendre la quête des pierres de Jais et de retrouver la trace de mon tendre amour, il faudra venir me libérer des sentiers de l’oubli. Je ne t’ai plus vu. Alors j’ai continué mon chemin seul, mais je me suis trompé de chemin. J’ai suivi le mauvais filon.
Shizuku donna un grand coup de dent dans sa tartine avant d’ouvrir le carton qui retenait une partie de sa jeunesse, l’instant même où elle avait rêvé de devenir romancière.
Elle retira la pile de manuscrit du carton et tira sur le dernier, le tout premier. Elle le fixa comme si elle tenait une relique entre ses doigts.
L’air s’infiltra par la fenêtre. Les pages chantèrent à l’unissons et la voix de Baron sursura :
—Shizuku es-tu tout à fait prête à revenir, car moi je ne suis pas tout à fait sûr de pouvoir te guider jusqu’à moi.
La jeune femme sourit, emportée peu à peu dans un nouveau monde empli de promesse et de danger.
—Je saurais te trouver. Regarde comme ma main s’agite et comme mon cœur palpite. Ils écriront tous les mots et toutes les directions où passer pour venir te chercher. Crois-moi, je te trouverais, et on sauvera Louise.
—S’il n’ait pas trop tard. Il s’est écoulé tant d’années. Et si le collectionneur de pierre avait eu raison de ses yeux ? S’il avait réussi à voler ses deux immenses saphirs ?
—Je ne suis pas encore en chemin que tu penses déjà au pire. C’est toi qui m’as demandé de l’aide.
—C’est toi qui m’as enfermé et oublié.
—Je sais. Voici mon seul tort à ton encontre. Aujourd’hui, je serais avec toi jusqu’au bout. Je jure qu’on la finira cette histoire. J’arrive.
« L’enfant devenue femme avait retrouvé la flamme. Celle qu’elle avait perdu. Celle qui l’avait fait retourner dans son monde empli de contrariété et dont le quotidien n’était que geste et parole répétitifs.
Shizuku posa le livre sur lequel elle avait cru apercevoir le Baron. Elle fixait la porte avec la résolution de parvenir jusqu’à lui. Comme si son regard d’un brun mélancolique avait été une clé, la porte figurant sur la couverture du lire s’ouvrit tout à fait. Déborda d’elle une lumière si intense qu’elle baigna la chambre entière.
Shizuku qui pensait que l’hiver avait élu domicile sous sa chair sentit une vive chaleur remonter jusqu’à son cœur et soudain, la mécanique de celui-ci tiqueta à nouveau. Elle fut, sur le champ, aspirée par la fente, et en un éclair, elle passa du monde réel aux royaume crépusculaire des chats… ».
Shizuku écrivait à la lueur de sa lampe de chevet. Depuis l’après-midi, elle n’avait pas cessé. Obnubilé par les mots, par sa rencontre avec ce cher Moon, elle en avait oublié sa seconde tartine et l’assiette de biscuits dont elle s’était pourtant donné la peine d’agrémenter avec ceux qu’elle préférait.
La faim, la soif et le sommeil ne comptait plus. Seule la main rédigeant les lignes et l’inspiration ornant l’avancer du récit devenait l’essence même de la vie. N’avait-elle besoin d’autre chose que de respirer et de malaxer entre ses mains la source inépuisable de son savoir pour vivre ?
—Shizuku, on va passer à table, annonça Asako en passant la tête par la porte coulissante.
La mère posa un regard admiratif sur la fille. Elle se remémora la reprise de ses études et de sa décision de monter plus haut dans la hiérarchie. Personne ne pouvait aller à l’encontre de ce genre de décision et même si la démission de Shizuku de son ancien travail avait surpris beaucoup, Asako avait su être la première à soutenir sa fille dans ce choix qu’elle savait difficile. Bouleverser la stabilité et l’assurance d’un travail bien payé n’était pas donné à tout le monde. Elle le savait mieux que quiconque.
—J’arrive. Laisse-moi juste terminer ma phrase.
La phrase dura un paragraphe et le début d’un suivant, quand Shizuku sentit la faim tirailler son ventre. Comment ignorer la bonne odeur qui fumait d’une pièce à une autre.
La jeune femme retira ses doigts de son clavier.
—Je reviens vite Baron. Je serais bientôt là. Moon m’a prêté un livre savant qui connait tout sur tout. La géographie est sa matière favorite. Il est incollable.
—Ne lui as-tu pas crié dessus parce qu’il s’était trompé de chemin, il y a à peine quelques lignes de ça ?
—Ce n’est rien. C’était la brume. Il déraisonne un peu et se sent mélancolique quand elle est dans le secteur. Il faut le dorloter et caresser sa tranche, ainsi que les arrondis de son prénom tatoué sur sa peau. Rien de plus facile.
—Je vois. Alors je vous attends.
Un silence flotta dans la chambre.
La porte gravée sur la couverture du livre sembla se refermer. La pénombre qui jouait avec le rideau en était peut-être la cause.
Shizuku se leva et tira sur la fenêtre.
Le ciel était orageux. Il ne tarderait pas à pleuvoir. Cette idée la réjouit. Elle aimait tant pianoter sur son clavier d’ordinateur quand les gouttes d’eau cogner sur les sur les fenêtres et se répandaient comme mille chemins vers ses rêves endormis.
À table, elle se pencha vers la télévision qui passait un vieux film et commença son repas par une grande boucher de riz agrémenté de rondelle de carottes citronnés.
Ses parents ne la questionnèrent pas sur ses longs après-midis enfermés dans la chambre. Asako et Seiya avaient déjà la réponse.
De savoir qu’elle irait quand même travailler le jeudi, le vendredi et le samedi dans la bibliothèque à l’entrée de la ville les rassurait d’une certaine façon. Ce n’était que pour un temps, mais Shizuku gagnait de quoi subsister jusqu’à la saison prochaine.
—Tu vas voir Yuko demain ? demanda Asako.
—Oui. Ça fait si longtemps. J’ai tellement de chose à lui raconter.
—J’en suis certaine. Tu lui amèneras quelques pêches, madame Inoua nous en a encore donné des cagettes entières. Ils pourrissent vites.
Shizuku hocha la tête. Le gaspillage était proscrit chez elle. Quand les fruits se friperont sa mère entreprendra de faire des pots de confiture et son père, des tartes qu’il mangerait presque en totalité au vu de sa gourmandise.
Après repas, Shizuku salua ses parents et s’enferma à nouveau dans sa chambre.
La voix du Baron la précipita une nouvelle fois sur la terre des murmures.

Annotations
Versions