1 - Henri Gallon

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La banderole " PROMO 2007 " est accrochée à l'avant de l'établissement. Ça fait près de vingt ans que je n'y avais pas mis les pieds. J'ai dû passer devant en voiture à quelques reprises au fil des années, mais sans jamais trop m'y arrêter. Je sais que de nombreuses rénovations y ont été apportées. Le grand hall de l'entrée a été refait. Les salles de cours ont été repeintes et la cantine, qui a été remplacée par un amphithéâtre, se trouve désormais à l'arrière de la cour de récréation derrière une immense baie vitrée. Le collège a même été rebaptisé. Fallait bien que les habitants se souviennent du maire d'une manière ou d'une autre. Alors, quoi de mieux que de donner son propre nom à un établissement scolaire, hein ?

L'invitation est arrivée le mois dernier dans ma boîte mail. C'est au moyen de vieilles connaissances entretenant toujours un lien étroit avec le collège que j'ai appris la tenue d'un tel évènement. Le mail commençait ainsi : "Chers.es élèves de la promotion 2007, c'est avec une joie immense que je vous convie à cette réunion, près de vingt ans après votre départ du collège Henri Gallon, et de votre réussite au brevet des Collèges. Ensemble, rassemblons-nous afin de nous remémorer les beaux souvenirs partagés à une époque où Instagram, Tik Tok et Facebook n'existaient pas, à une époque où nos seuls moyens de communication étaient Skyblog, MSN et des textos aux caractères limités". J'ai laissé l'invitation pourrir quelques semaines parmi les nombreux mails promotionnels et indésirables qui envahissent ma boîte de réception. Oui, j'ai horreur de faire le tri. Ma boîte mail est à l'image de mes placards : en bordel. Mais, comme les placards, personne d'autre que moi n'ouvre ma boîte mail. Personne d'autre que moi ne peut réaliser ô combien j'aime quand rien n'est à sa place, quand tout est sens dessus dessous. Il aura fallu trois rappels pour que je m'y intéresse enfin. " RAPPEL : CONFIRMEZ VOTRE PARTICIPATION À LA SOIRÉE DE L'ANNÉE ". J'ai ri en découvrant l'objet du courrier. La soirée de l'année. Quel culot. Comme si MA soirée de l'année allait se résumer à passer un moment au sein de mon ancien collège dans lequel les souvenirs de harcèlement et de moqueries dominent sur les "beaux souvenirs partagés à une époque où Instagram, Tik Tok et Facebook n'existaient pas". Ma soirée de l'année, celle dont je rêve, c'est une bonne pizza quatre fromages pour moi seule sur le canapé, les pieds sur la table basse, un bon vieux film cul-cul à souhait, un bon verre de vin banc Grand Cru sans sous-tasse et aucune responsabilité qui me tirerait du lit le lendemain matin. Rien à voir avec une soirée d'anciens élèves où chacun bombe le torse pour prouver aux autres qu'il est celui ayant le mieux réussi dans la vie. Et Dieu sait que j'aurais de quoi bomber le torse, moi aussi.

Je n'étais pas destinée à grand-chose, à mon adolescence. Au collège, chacun se laissait aller à ses rêves les plus fous. "Je veux être astronaute" ; "Je vais faire médecine, je pense. Pour être médecin légiste" ; "J'aimerais être prof de math, ou peut-être de musique, je ne sais pas trop." Moi, je n'en avais pas la moindre idée. Je n'étais pas le genre de jeune fille à qui on laissait l'opportunité de rêver. Certains m'imaginaient basketteuse, parce que j'avais les cheveux courts et une attitude un peu trop masculine. D'autres assuraient que je finirais soit cantinière, soit mangeuse de hamburger, parce que j'avais quelques kilos en trop dus à des problèmes hormonaux. Les derniers me voyaient fermière, parce que je ressemblais à un petit cochon avec un nez en forme de groin. Autant vous dire, aucune de ces propositions ne me convenait. Non, moi, je voulais rêver grand. Je voulais faire ce que les autres avant moi n'avaient pas réussi à faire. Je souhaitais la richesse, la célébrité et le respect. Oui, voilà, c’est ça. Je voulais que l'on me respecte. Pour mon intelligence, pour ma capacité à réfléchir rapidement, pour les milliers d'idées que j'avais à la minute. À l'école, je n'étais pas la plus bonne en math, la meilleure en histoire, la plus débrouillarde en anglais. J'étais "dans la moyenne". J'étais "le ventre mou", ces enfants qui ne font pas de bruit et qui se maintiennent dans une moyenne potable. J'étais celle à qui l'on confiait le carnet d'appel, car l'on était certain que je ne l'oublierais pas. J'étais celle que l'on désignait d'office déléguée de classe parce que jamais je n'aurais su dire non. J'étais celle que l'on bousculait dans les couloirs quand je gênais le passage d'un élève plus populaire. J'étais celle qui aurait pu disparaître sans que personne ne le remarque.

J'ai mis trois jours de plus avant d'appuyer sur "CONFIRMER MA PRÉSENCE". Je voulais m'assurer des invités avant de faire quoi que ce soit. J'ai donc jeté un œil à la liste des emails auxquels l'invitation initiale a été envoyée. La plupart des noms m'étaient inconnus. Il s'agissait d'élèves de classes différentes avec qui j'avais peut-être été en contact, mais sans jamais avoir échangé. Rappelons-le, j'étais aussi invisible qu'un moucheron. Et puis, j'ai vu leurs noms. Alexandre Charrier, Diane Varreaux, Melissa Ballert, Jordan Raisandre. Il y avait aussi ceux de Kévin, Sofia et Fleur. Ceux d'Emeline, Vanessa et Adrien. Et puis, au milieu de tous, il y avait le mien. Cloé Massoit. Tout le monde connait désormais ce nom. Il est en première page de tous les magazines spécialisés dans l'entrepreneuriat. Il fait les gros titres des journaux télévisés. Il apparait même en une de Forbes. Je ne suis plus le moucheron qu'ils pensaient. Je suis devenue celle que je rêvais de devenir, reconnue pour mon intelligence, pour ma capacité à réfléchir rapidement, pour les milliers d'idées que j'ai à la minute. Je n'ai donc pas hésité un jour de plus, j'ai cliqué sur le bouton CONFIRMER, je me suis acheté une robe de soirée plus cher que tous leurs salaires réunis, j'ai bombé le torse et je me suis pointée devant le collège Henri Gallon sur lequel une immense banderole "PROMO 2007" est accrochée.

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