Chapitre 2 – La reliure fiévreuse

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Soren resta immobile longtemps.

Ses mains tremblaient encore, posées sur cette herbe turquoise qui frémissait toute seule, comme si elle respirait. Le silence autour de lui n’était pas silence : il vibrait d’un bourdonnement grave, discret, comme le cœur d’un monde immense battant sous la surface.

Il n’osait pas se relever. Il avait l’impression que ses jambes refuseraient de le porter. Pourtant, son regard courait partout. Tout était trop grand, trop saturé de couleurs, trop… vivant.

Le ciel n’était pas une seule voûte. C’était une peinture changeante : des coulées d’or liquide se mêlaient à des nuages violets, qui parfois se dissolvaient pour laisser passer un noir traversé d’éclairs rouges. Ce n’était pas menaçant, mais ça avait la majesté écrasante d’une mer orageuse.

Et soudain, Soren sentit la chaleur.

Sous ses doigts, l’herbe n’était pas froide. Elle pulsait de tiédeur, comme une peau fiévreuse. Le sol entier semblait être un organisme. Il avait l’impression de poser la main sur une gigantesque créature endormie.

Il murmura :

— Où… où je suis ?

La question resta suspendue. Pourtant, quelque chose répondit. Pas par des mots. Par un frisson. Le sol vibra sous lui, très légèrement, comme un souffle qui passe dans une poitrine endormie.

Soren se leva, titubant. Il serra ses poings pour calmer sa peur. Le livre… il se souvenait du livre. Était-ce lui qui l’avait avalé ? Les pages, les cheveux, l’encre qui s’était tordue… Oui. Mais où était le volume maintenant ?

Il regarda autour de lui.

Et il le vit.

À quelques pas, dressé dans l’herbe turquoise, il y avait un rocher noir. Non… pas un rocher. En s’approchant, Soren reconnut la matière : du cuir craquelé. C’était la couverture du livre, agrandie jusqu’à devenir un mur. La reliure, énorme, saignait des filaments rouges qui s’enfonçaient dans la terre comme des racines.

Il posa sa main dessus. C’était brûlant.

Comme un front malade.

À ce contact, une vision éclata dans son esprit.

Il vit des silhouettes masquées qui marchaient en file indienne dans une cité absurde, il vit des poissons de lumière sauter dans des rivières noires, il vit un serpent immense, écaille sombre, dont les yeux rouges s’ouvraient dans la nuit. Et au centre, toujours, l’encre. L’encre qui coulait, se répandait, dessinait et effaçait sans cesse.

Soren recula, le souffle court.

Il comprit qu’il n’avait pas seulement basculé dans un autre monde. Ce monde-là était le livre. Et le livre n’était pas une histoire écrite. C’était une histoire en train de se rêver, et il en faisait partie.

Le ciel changea encore. Une pluie dorée se mit à tomber, fine comme du sable lumineux. Les gouttes brûlaient à peine quand elles touchaient la peau. Soren leva la main : chaque perle laissait une trace d’encre noire sur sa paume, comme une lettre qui se dessinait toute seule puis s’effaçait.

Il se mit à rire, nerveusement.

C’était trop beau et trop terrifiant à la fois.

Au loin, un son monta. Un battement. Non… une marche. Comme des dizaines de pas qui frappaient ensemble. Il plissa les yeux. Sur l’horizon, une ligne se déplaçait. Des silhouettes.

Soren sentit son cœur accélérer.

Il ne savait pas s’il devait courir, se cacher, ou attendre. Ses jambes tremblaient, mais une phrase naquit en lui, sans qu’il sache pourquoi :

Ne fuis pas. Observe.

Alors il resta. Les silhouettes approchaient. Elles semblaient humaines, mais leurs mouvements étaient étranges, comme ralentis ou accélérés par à-coups. Quand elles furent assez proches, il vit leurs visages : il n’y en avait pas. Juste des masques blancs, lisses, sans bouche ni yeux.

Elles passèrent devant lui sans s’arrêter, en silence, toutes identiques.

Soren sentit un froid remonter dans sa nuque. Mais il ne bougea pas.

L’une d’elles, pourtant, s’immobilisa. Lentement, elle tourna la tête.

Un masque sans visage, braqué sur lui.

Puis une fissure apparut.

Très fine, au milieu du masque. Elle s’ouvrit comme une paupière. Et derrière, un œil. Un œil liquide, noir et profond, qui semblait contenir une galaxie.

La créature pencha la tête et murmura d’une voix déformée :

— Bienvenue, lecteur.

Soren recula, trébucha dans l’herbe vivante.

Il voulait crier, mais aucun son ne sortit.

Le cortège reprit sa marche. La silhouette referma son masque et suivit les autres.

Bientôt, la vallée redevint silencieuse, avec juste ce bourdonnement grave sous la terre.

Soren tomba à genoux. Il ferma les yeux, le souffle court. Il ne comprenait rien. Mais une certitude l’emplissait : ce monde n’était pas fou par hasard. Tout avait un sens, même s’il était encore invisible.

Et dans ce chaos, une intuition brûlait :

Il n’était pas venu ici pour lire une histoire.

Il était venu pour l’écrire.

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