Chapitre 3 – Les pages blanches

17 minutes de lecture

Le bourdonnement sous la terre changea de tonalité, comme si un musicien invisible passait d’une corde grave à une autre, plus tendue. Soren se releva, balaya l’herbe de ses paumes, et se mit en marche vers nulle part, ou plutôt vers ce qui, au loin, vibrait d’une clarté laiteuse.

À mesure qu’il avançait, le monde s’ouvrait en nappes successives, comme des draps étendus au vent. Les couleurs respiraient. Des éclats d’or se mêlaient à des bleus trop profonds pour appartenir à la mer. Par endroits, le sol se fripait, se lissait, puis se dépliait en marches qu’il n’avait pas vues, des escaliers naissant sous ses pieds au moment même où il posait le pas. Élyndra écrivait la route à mesure qu’il la prenait.

Il atteignit une clairière qu’il n’avait pas remarquée. Au centre, une table noire, semblable à la couverture géante du livre, dépassait de la terre. Elle n’avait ni pied ni ombre, posée là comme un morceau de nuit solidifiée. À sa surface, rien, juste ce noir qui absorbait la lumière.

Soren approcha. La chaleur lui monta aux doigts, la même fièvre que sur la reliure. Il posa la main à plat.

Aussitôt, une phrase s’inscrivit, tremblée, en s’écrivant de l’intérieur de la matière vers lui, comme si la table l’avait devinée :

Dis un mot vrai, et la route se fera.

Le cœur lui tapa plus fort que la fièvre. Il se redressa. Le vent remua l’herbe turquoise. Il pensa dire n’importe quoi, quelque chose de grand et de noble. La bouche lui brûlait d’emprunter des mots héroïques. Je n’ai pas peur. Les syllabes montèrent…

— J… je n’ai pas peur, dit-il.

Le noir se fripa. Pas la moindre route. À la place, une bulle se forma, une cloison d’encre qui enfla, enfla encore, puis se déchira, et une chose en sortit.

C’était un chien. Ou plutôt l’idée d’un chien mal apprise : pattes trop longues, museau qui s’arrêtait trop tôt, oreille unique dressée comme une antenne brisée. Ses yeux n’étaient pas des yeux, mais deux cailloux blancs. L’animal fit claquer ses dents de craie et se jeta vers Soren.

Il bondit en arrière, trébucha, roula dans la poussière de lumière. La chose mordit l’air à l’endroit où avait été sa gorge une seconde plus tôt, et, manquant sa proie, retomba maladroitement, en s’éparpillant : sa patte gauche se transforma en plume, son flanc en moire, sa queue en un paquet de signes incompréhensibles. Puis elle se reconstitua, trembla, et repartit à l’assaut.

Soren sentit son ventre se vider. Son mensonge s’était fait bête. Les mensonges deviennent des bêtes. La loi invisible des lieux, l’avertissement dont il n’avait pas voulu.

Il n’avait pas de pierre, pas d’arme, pas de courage héroïque à brandir comme un drapeau. Il n’avait que sa respiration qui déraillait, et une vérité qui cognait contre ses dents pour sortir. Il se redressa à demi, les mains levées, comme on arrête une vague avec le plat de la paume.

— J’ai peur, dit-il, la voix étranglée. J’ai peur. Et… tu me manques.

À qui parlait-il ? À la bête ? À quelqu’un d’autre ? Les mots se soulevèrent de sa bouche comme des oiseaux lourds.

Le chien se figea. Les cailloux de ses yeux devinrent liquides, puis s’écoulèrent dans la terre. Son museau se détendit. Il se ratatina, se défit silencieusement et s’affaissa en deux lignes fines qui se mirent à ramper au sol, traçant une passerelle de signes vers l’autre bord de la clairière.

La table noire vibra. Une autre phrase y apparut, plus nette :

Les vérités deviennent des ponts.

Soren resta immobile, bouche ouverte, yeux piqués par une chaleur qui n’était pas seulement la fièvre du monde. Les mots, ici, avaient des jambes, des dents, des os, des arches. On ne pouvait pas tricher sans créer des monstres affamés. On ne pouvait être sincère sans que quelque chose se construise.

Il posa le pied sur la passerelle de signes. Elle était souple comme la langue d’une cloche, mais solide. À chaque pas, les lettres changeaient, devenaient tantôt des épines, tantôt des herbes, tantôt des notes de musique qui tintaient faiblement.

De l’autre côté, la terre se relevait en une butte douce. Au sommet, un arbre avait poussé, mais ce n’était pas un arbre comme ceux qu’il connaissait. Son tronc était fait de feuilles empilées, collées les unes aux autres, un mille-feuille de papier vivant. Les branches se terminaient en plumeaux, comme si des plumes gigantesques l’avaient colonisé. À chaque souffle d’Élyndra, les pages se tournaient en bruissant.

Soren s’approcha, fasciné. Sur la page la plus basse, une goutte d’encre pendait, prête à tomber. Il tendit le doigt. La goutte grimpa d’elle-même jusqu’à sa pulpe, le chatouillant.

Une voix, derrière lui, dit calmement :

— Ne la laisse pas tomber. Elle te ferait un monde au bout de l’ongle.

Soren se retourna si vite que la goutte faillit lui échapper. Une silhouette était apparue, posée sur la passerelle qu’il venait de franchir. Petite, à peine de sa taille, vêtue d’une robe de poussière et de lumière. Son visage était couvert d’un masque blanc, lisse, mais deux yeux vivaient derrière, comme deux noyaux veloutés.

— Qui… qui es-tu ? demanda Soren, le doigt en l’air, ridiculement attentif à sa goutte.

— Un Lecteur qui sait lire les silences, dit la silhouette, d’une voix à moitié garçonne, à moitié vieille. Et toi, tu es celui qui dit des vérités trop tard.

— Je… je ne savais pas.

— Personne ne sait. On apprend en se faisant mordre, murmura-t-elle. Tu as de la chance : ta bête avait des dents de craie.

La silhouette avança, sans bruit. Son masque était fendu en son centre d’un cheveu, comme si une paupière prête à s’ouvrir hésitait encore. Elle leva un doigt, et la goutte d’encre descendit du doigt de Soren pour aller se poser sur la pointe de son propre ongle. Elle la considéra un instant, puis souffla doucement : la goutte s’étira, devint un fil, puis une plume, puis un minuscule oiseau d’encre qui battit de l’aile, une fois, deux fois, et se posa sur l’épaule de Soren.

— Pour que tu te souviennes, dit-elle simplement.

— Me souvenir de quoi ?

— De ceci : tu n’es pas le premier à entrer par les pages, mais tu es le premier à admettre que tu trembles. Ici, c’est une force. Viens, je te montre.

Elle contourna l’arbre de feuilles. Derrière, un chemin de papier descendait en spirale, un escalier colimaçon qui s’enfonçait dans la butte. Le bruit du monde s’y tassait, devenait un froissement de bibliothèques.

Soren hésita. Il sentit l’oiseau d’encre bouger contre sa clavicule, léger comme une pensée. Il inspira, un goût d’écorce et de pomme qu’on aurait cachée trop longtemps dans une poche, et suivit la silhouette masquée.

L’escalier l’avalait. Chaque marche était une page blanche qui ne s’écrivait qu’au moment où il posait le pied, inscrivant brièvement, en caractères très fins, la trace de sa semelle, puis effaçant tout aussitôt. C’était comme si Élyndra prenait note de chaque pas, par politesse, puis gardait la mémoire ailleurs.

— C’est quoi, ici ? demanda Soren à mi-voix.

— Un endroit qu’on appelle La Papierie. Les adultes y entendent des archives. Les enfants, un ventre. Les masques, une pause.

— Les masques ?

— Ce que nous sommes quand nous n’osons pas être nous, répondit la silhouette sans se retourner. Regarde avec tes oreilles.

Regarder avec ses oreilles. La phrase lui sembla d’abord ridicule. Puis, à mesure qu’ils descendaient, il commença à entendre ce qu’il ne voyait pas : chuchotements sans bouche, chansons sans paroles, rires finis avant de commencer. Des fragments de voix flottaient, minuscules, qui ne semblaient pas venir de la silhouette, ni de lui, ni de l’arbre. C’était comme si des moments perdus s’étaient réfugiés là, tremblants.

Ils débouchèrent dans une salle ronde. Le plafond était si bas qu’il semblait toucher la tête si l’on respirait trop fort, mais on y tenait sans peine. Au centre, une table, encore une, mais plate comme une mare. Tout autour, des étagères basses sur lesquelles reposaient des objets impossibles : des mots pliés, des rumeurs enrubannées, des souvenirs enfermés dans des coquilles d’huître.

La silhouette posa la main sur la table-mare. La surface frissonna.

— Ici, dit-elle, on conserve ce que les visiteurs offrent sans le savoir.

— Offrent ?

— Une larme, une peur, un rire, une phrase qu’on avale au lieu de la dire. Ça suffit pour bâtir une rive, un animal, un ciel. Élyndra ne se nourrit que de ce qu’on donne. Mais elle ne vole pas.

Soren pensa à ses trois cheveux arrachés. Un frisson remonta sa nuque. Il ne savait pas s’il venait du souvenir de la douleur infime, ou d’autre chose, plus large, plus doux et plus terrible en même temps : la sensation d’avoir déjà, sans le savoir, nourri un monde.

— Tu vas me dire ton nom ? demanda-t-il.

Le masque sembla sourire, sans bouche.

— J’en ai plusieurs. Celui qui t’ira maintenant, c’est Hélice.

— Hélice ?

— Parce que je tourne, je te fais tourner, je nous fais tourner sans nous perdre, dit-elle, et elle rit, un son doux et un peu cassé. Et toi, tu es Soren. Ici, on ne cache pas ce qu’on est. On le prononce pour que ça tienne.

— Soren, répéta-t-il, comme on pose une pierre.

La surface de la table se mit à écrire toute seule le prénom, puis l’effaça. Elle écrivit alors un autre mot, qu’il sentit avant de le lire. Père.

— C’est… c’est toi ? demanda-t-il, idiot, sachant que la table ne pouvait pas être un homme.

— Non, dit Hélice, c’est toi. Ce que tu portes. Écoute.

La table vibra. Le mot père se défit en un très fin réseau de lignes, un dessin secret, presque végétal, comme les nervures d’une feuille. Le réseau se dilata, occupa la surface, descendit jusqu’à leurs pieds, remonta sur les étagères, et tout à coup, Soren sut de quelle manière regarder : de biais, avec l’oreille.

Une voix apparut. Pas venue d’en haut ou du dessous ; venue du dedans. Elle ne disait pas son nom. Elle ne disait pas “je t’aime” de manière criarde. Elle disait autre chose, qui voulait dire pareil mais sans appuyer.

Tiens bon, mon garçon. Même quand je ne suis pas là, ce que je sais de toi te tient la main.

Soren sentit ses dents se serrer de peur que ça sorte en sanglots. L’oiseau d’encre sur son épaule leva la tête et battit une fois des ailes, comme pour valider. Hélice posa ses doigts sur la table, à côté des siens. Sa main était très froide, et sa froideur l’apaisa.

— Tu vois ? dit-elle. Ici, ce n’est pas le royaume des énigmes gratuites. Tout a un usage. Même la douleur.

— Pourquoi tu m’aides ?

— Parce que c’est ma manière de te remercier d’avoir dit vrai, répondit-elle, comme si c’était évident. Et parce que j’aime voir les ponts apparaître.

Elle retira sa main. La table s’était remise à briller faiblement, comme si la nuit passait sous son vernis. Hélice fit le tour, prit sur une étagère un petit objet qui ressemblait à un caillou plié. Elle le déplia, et Soren vit que c’était un mot. Un vrai, lourd, avec du poids : Trame.

— Tu en auras besoin, dit-elle en le lui tendant. Mets-le dans ta poche. C’est un outil. Il te permettra de renouer ce que tu as coupé par peur. Mais attention : si tu t’en sers pour mentir, il s’enfoncera dans ta peau et restera coincé. Et ça fait mal.

Soren prit le mot-trame. Il était tiède et rugueux, comme une pierre restée longtemps au soleil. Il le glissa dans sa poche. L’objet y pesait à la manière d’un secret qu’on accepte de porter.

— Et maintenant ? demanda-t-il.

— Maintenant, tu vas sortir d’ici, dit Hélice. Tu vas marcher jusqu’à la lisière de la grande plaine blanche. C’est là que naissent les choses qui n’ont pas encore osé. Tu regarderas longtemps sans t’impatienter. À la fin, tu verras ce que tu dois faire. Et surtout : ne dis pas “je sais”. Dis “je vois”. Ça suffira.

— Tu viens avec moi ?

— Non. Je tourne. Je reviendrai te croiser quand tu auras recommencé à trembler. C’est là que je sers.

Hélice recula, l’oiseau d’encre sauta de l’épaule de Soren à son poignet, puis revint, indécis. La silhouette masquée posa l’index sur son propre masque. La fissure centrale palpita. Une seconde, Soren crut qu’elle allait l’ôter. Elle ne fit que l’effleurer.

— On ôte les masques dehors, pas ici, dit-elle doucement. Dehors, c’est plus dangereux, mais le vent aide.

Ils remontèrent l’escalier en sens inverse. La lumière d’Élyndra les cueillit comme une vague tiède. Le ciel, cette fois, avait choisi un bleu presque raisonnable, mais les bords de ce bleu fumaient d’un violet qui promettait autre chose.

— N’oublie pas, dit Hélice en s’éloignant. Les pages blanches n’attendent pas qu’on écrive. Elles attendent qu’on défasse l’oubli. C’est différent.

Soren resta seul. Il orienta ses pas comme un joueur de marelle, choisissant les cases non par logique mais par attirance. Bientôt, la terre se fit pâle, puis plus pâle encore, jusqu’à devenir une étendue où il n’y avait plus d’herbe, plus de cailloux, plus de relief, juste une blancheur qui n’éblouissait pas, mais qui absorbait ce qu’il savait des contours.

La grande plaine blanche.

Il s’accroupit. La surface n’était pas lisse. Elle tremblait d’une vibration microscopique, comme une peau hérissée de frissons. Par endroits, de minuscules bourgeons naissaient, puis disparaissaient, honteux d’avoir osé. Un insecte y aurait laissé des empreintes de neige.

Soren posa la main. La plaine chantonna, très bas.

— Je vois, dit-il.

Les bourgeons cessèrent de se cacher. Trois d’entre eux s’ouvrirent, comme des pores dilatés. De chacun, une tige sortit, très fine, transparente, qui s’éleva à la hauteur de son genou, puis de sa hanche, puis de son épaule. Au bout, une petite lame apparut, pas de métal : une lame d’air durci, qui vibrait.

Il comprit sans qu’on lui explique. On lui offrait des plumes.

Il saisit la première. Elle avait le poids d’un regret vieux de deux hivers. Il la fit glisser sur la plaine. Rien ne s’écrivit. L’outil résistait. La seconde plume, plus légère, glissa trop facilement et ne laissa qu’une traînée de buée. La troisième, ah, la troisième, s’accorda à sa main, comme si elle avait été taillée pour l’écartement de ses doigts.

Soren ferma les yeux. Il pensa à la voix venue de la table. Tiens bon, mon garçon. Le souffle qu’il prit n’était pas un courage spectaculaire. C’était juste le droit de faire passer quelque chose du dedans au dehors, sans que ça se casse.

La plume d’air dura tailla la surface.

Des lignes naquirent. Pas droites : elles s’échappaient, revenaient, fabricaient des boucles, se croisaient, laissaient au milieu des îlots de silence. L’image qui sortait n’était pas un paysage ni un visage : c’était un chemin. Un chemin vu d’en haut, avec ses hésitations, ses cul-de-sac, ses reprises. À certains carrefours, Soren planta, avec la pointe, des points qui faisaient toc comme des clous de lumière.

Quand il eut fini, il recula. La plaine tremblait comme avant, mais les lignes qu’il avait tracées étaient restées. Elles se mirent à s’enfoncer, doucement, comme si la plaine, pour les accepter, devait d’abord les boire. Puis elles refluèrent, saillantes, et se transformèrent en bas-relief.

Le chemin se souleva. C’était devenu une route, vraie, praticable, posée à un centimètre du sol comme une langue soigneuse. Elle partait droit devant.

À l’horizon, quelque chose bougea. Très loin. Une ombre longue, serpentiforme, qui montait puis redescendait avec lenteur, dessinée sur le bleu presque raisonnable du ciel. Elle flottait, noir rubané, comme une blessure ancienne qu’on n’aurait jamais vraiment refermée.

Soren sut, sentir n’a pas besoin de preuve, que ce qui approchait ne tenait pas dans les légendes qu’on se raconte pour s’endormir. Il n’y avait pas un homme dans ce monde qui ne l’aurait pas fui, et pas un enfant qui n’aurait pas senti, en même temps que la peur, une envie folle de courir à sa rencontre.

La route tracée avec la plume d’air dura vibra très légèrement, comme pour l’inviter.

Il fit un pas.

La plaine blanche laissa, sous sa semelle, un tout petit mot, qu’il ne vit pas mais qui resta pris dans la poussière de sa chaussure. Un mot évident et neuf à la fois : Encore.

Il marcha.

Chaque pas ajoutait une page au livre que le monde écrivait avec lui. À sa droite, des bourgeons recommençaient à oser. À sa gauche, une brise venue de rien faisait bouger ce qui n’existait pas une seconde plus tôt. Au-dessus, l’ombre longue tenait son rythme, vieille et fatiguée, terrible et magnifique.

Soren ne courut pas. Il avança, simplement, à sa mesure. La peur avait des genoux qui cognaient entre eux comme des tasses. Le courage avait deux mains ouvertes. Et quelque part, très loin et très près, une voix sans bouche accompagnait sa marche, pas à pas, sans presser :

Je te vois. Continue.

La route le mena jusqu’à la rupture de la plaine, là où la blancheur cédait place à un vallon de cendre claire. Des pierres dormaient à moitié dans la terre. Une odeur de métal lavé lui remplit la bouche. Et là, au bord, creusée dans une falaise qui n’était pas une falaise mais un pli plus dur du monde, s’ouvrait une cavité.

Pas une grotte. Un œil.

L’ombre qui venait d’en haut s’y posa, et l’éclat du noir fut si total que le jour recula d’un pas. Les écailles avalèrent la lumière. Deux braises rouges s’allumèrent, lentes, lourdes, patientes comme deux siècles qu’on regarde cligner.

Le monde n’avait plus de bruit. Même le bourdonnement des dessous s’était tu.

Soren sentit ses yeux choisir le vrai avant sa bouche.

— Je te connais, dit-il, et sa voix n’était pas solide. Tu es celui qu’on a transformé en peur parce que personne n’a osé te regarder longtemps.

Un souffle sortit de la cavité. Il était chaud et vieux, chargé d’un goût de fer et d’orage. Il fit voler en arrière les cheveux de Soren, et avec eux, quelque chose qu’il n’avait pas su lâcher avant.

La bête ne sortit pas tout de suite. Elle remua, comme on remue une montagne. Sa tête se détacha de l’ombre, museau de dragon, ligne du loup, corne effilée qui ne promettait rien de bon. La gueule s’entrebâilla, les crocs claquèrent comme des pierres qu’on cogne pour faire des étincelles. Mais les yeux…

Les yeux regardaient comme regardent ceux qui ont fini par croire qu’on ne les verra jamais autrement que par leur contour.

— Pourquoi viens-tu, petit rêveur ? tonna la voix, qui n’était pas un son mais un tremblement installé dans les os.

Soren faillit dire une chose noble et fausse. Il entendit déjà, au bord de sa langue, les dents de craie d’une nouvelle bête prête à naître et à lui sauter à la gorge.

Il inspira. Le mot-trame pesa dans sa poche. L’oiseau d’encre sur son épaule serra ses griffes minuscules contre sa chemise.

— Je viens… parce que je suis seul quand on me croit entouré, dit-il, et qu’il me semble que tu le sais.

Un silence tomba. Pas ce silence où rien ne survient ; celui où tout choisit.

Les yeux rouges clignèrent. Une seconde, Soren vit, non pas à travers mais avec : d’autres serpents noirs glissant dans un ciel qui n’était plus, des rires terribles de joie lourde, une fidélité de pierre, puis un effacement long, long, qui ne faisait pas mal tous les jours mais toujours la nuit.

La tête sombre s’inclina, si lentement qu’on aurait pu croire à une illusion de lumière.

— Entre, dit Solkamir.

Le nom, Soren ne l’entendit pas de la bouche de la créature. Il naquit dans sa gorge comme un fruit que la branche lâche quand il est mûr.

Le vallon se fit nef. La caverne, nef sombre. Solkamir déroula son corps jusqu’à ce que sa nuque vienne à hauteur des mains d’un garçon de quatorze ans. Les écailles étaient chaudes et dures. Elles sentaient un mélange improbable de pluie ancienne et de pierre chauffée.

Soren posa la paume. C’était tout. Pas de serment, pas d’arme brandie, pas de cri. Une main sur une peau de nuit.

— Tu ne m’ordonnes pas ? demanda la grande voix, plus basse.

— Tu sais déjà où aller, répondit Soren en le sachant à l’instant où il le disait.

Solkamir sourit. Oui, un sourire, de ceux qui n’écartent pas les lèvres mais plissent les yeux.

Il se cabra. Le monde, en dessous, réapprit la vitesse. Soren eut le temps de caler ses genoux derrière deux arêtes, de glisser ses doigts dans une rainure qui semblait faite pour ses doigts. Puis le noir fusa. Le vallon disparut. La plaine blanche devint un drap secoué. Le ciel s’ouvrit comme une page qu’on tourne trop vite.

Ils volaient.

Le vent, ici, n’était pas du vent mais un chœur. Il chantait contre les joues, dans les cils, le long des côtes. Les souffles d’Élyndra se chevauchaient : un pan d’or, une traînée de cendre, un verre fragile où ils passaient sans le briser. En dessous, les royaumes déployaient leurs dos : rivières de galets lumineux, marchés masqués qui bougeaient comme des puzzles, forêts de cristal qui tintaient sans vent.

Soren rit, un son qu’il ne connaissait pas de lui. Il n’était pas un héros. Il n’était pas invincible. Il était vivant dans un endroit vivant, et la peur, la sienne, celle des autres, avait cessé de mordre pour devenir une bête tranquille, couchée au bord de la route.

Solkamir parla sans tourner la tête :

— On t’a dit que les vérités font des ponts. On t’a dit que les mensonges se font des dents. Tu apprendras le reste, mais retiens ceci : si tu ne sais plus, regarde avec ton manque. C’est le meilleur des yeux.

— Et toi ? demanda Soren, la voix emportée par la vitesse. Tu resteras ?

— Aussi longtemps que tu marcheras vers ce que tu n’oses pas encore, dit Solkamir. Quand tu n’auras plus besoin de moi, je dormirai. Les vieux dorment bien quand les vivants osent.

Ils traversèrent une bande d’ombre froide, un couloir de nuit verticale où les étoiles n’étaient pas des étoiles mais des trous dans un tissu trop tendu. À la sortie, Élyndra avait remis du rouge sur son ciel. Devant eux, une ville se levait, faite de ruelles qui changeaient d’idée, de places qui se dérobaient sous les pieds, de balcons qui se regardaient entre eux comme des oiseaux méfiants.

— La Cité des Masques, dit Solkamir, et son nom fit naître, loin sous leurs pieds, un murmure de carrousels.

Soren posa la main sur l’écaille. La peur n’avait pas disparu. Elle avait pris sa place : pas devant, pas derrière, à côté. L’oiseau d’encre battit des ailes, et un minuscule éclat se détacha de sa plume et alla se perdre dans les cheveux de Soren, souvenir d’un escalier et d’une table.

— Alors allons-y, dit-il.

Ils descendirent, non pas du ciel, mais de la page, ensemble, en pli. Et sous leur ombre, au coin d’une rue qui n’était pas encore née une minute plus tôt, un masque se fendit très légèrement, comme une paupière prête à s’ouvrir.

Hélice tournait quelque part.

Et la route, déjà, écrivait la suite

Annotations

Vous aimez lire OLIVIER DELGUEY ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0