Chapitre 4 – La Cité des Masques
Livre
Livre III
La Cité s’ouvrait comme une énigme faite de briques mouvantes.
Vue d’en haut, elle ressemblait à une spirale fracturée : des ruelles qui se recourbaient, des places qui s’ouvraient puis se refermaient comme des bouches, des ponts suspendus qui semblaient attendre qu’on pose le pied pour se rétracter aussitôt. Solkamir se posa au bord d’un canal noir qui luisait comme de l’encre figée. À peine ses écailles touchèrent-elles le pavé que l’eau se mit à s’agiter, comme prise de peur.
— Je ne peux entrer, dit le dragloup, sa voix résonnant dans les pierres elles-mêmes. Ce lieu me hait : il est bâti sur l’oubli volontaire. Tu dois y aller seul.
Soren glissa de sa nuque noire. Le pavé brûlait ses semelles comme si chaque pierre gardait la mémoire d’un secret refoulé. Solkamir plia sa longue carcasse et posa sa tête à hauteur de ses yeux.
— Ne cherche pas à comprendre la logique de cette ville, souffla-t-il. Elle n’en a pas. Ici, chacun porte le visage qu’il veut donner aux autres. Mais un seul geste sincère suffit parfois à fissurer un masque.
Soren hocha la tête. Le dragloup se recula dans l’ombre d’une arche effondrée, et son corps gigantesque se confondit avec la nuit.
Dès qu’il franchit la première ruelle, la ville l’avala.
Le bruit, d’abord : une cohue de voix, de cloches, de rires qui n’étaient pas des rires. Puis les odeurs : fruits trop mûrs, cire brûlée, métal chauffé. Et surtout, la vue. Des centaines de silhouettes passaient, toutes masquées. Masques peints, masques taillés dans l’os, masques de cuivre brillant, masques en verre dépoli. Certains souriaient à outrance, d’autres grimçaient, d’autres encore n’avaient qu’un vide où devraient être les yeux.
Un marché se déployait sur une place triangulaire. Les étals pendaient du ciel, suspendus par des chaînes invisibles. On y vendait des objets impossibles : des cris mis en bocaux, des souvenirs sous forme de bijoux, des instants de bonheur enfermés dans des bulles de savon. Soren avança, bouche ouverte. Chaque marchande et chaque marchand avait un masque qui parlait à sa place, lèvres immobiles mais voix résonnant autour.
Il s’arrêta devant un vieil homme masqué de bois noirci. Sur son comptoir reposait une petite boîte.
— Tu veux voir ce que tu caches ? demanda le masque, ses lèvres peintes ne bougeant pas.
— Je… je ne sais pas, répondit Soren.
— C’est déjà une réponse, dit le masque. Ouvre.
Soren hésita. Il souleva le couvercle. À l’intérieur, rien qu’un éclat de miroir. Il se pencha, vit son visage. Mais pas son visage entier. Seulement ses yeux, fatigués, trop vieux pour son âge.
Il referma brutalement. Le vieil homme éclata d’un rire sec.
— Tu n’es pas encore prêt. Reviens quand tu auras moins peur de toi-même.
Au centre de la place, un carrousel tournait sans musique. Des chevaux de bois, des cygnes de cuivre, des loups de pierre, tous masqués eux aussi. Les enfants masqués qui y montaient riaient, mais les rires étaient identiques, comme copiés-collés. Aucun n’avait la chaleur du vrai.
Soren sentit son ventre se nouer. Tout ici sonnait faux. Pourtant, une force le poussait à rester.
Il remarqua une silhouette à l’écart : un être à tête d’oiseau, long bec courbé, plumes sombres, drapé d’une cape couleur de nuit. Son masque n’était pas une façade : il était ce visage. Les yeux brillaient d’une ironie lointaine.
— Tu respires trop fort, petit lecteur, dit la voix, sifflante et amusée. Tu crois que personne ne te voit, mais ici le souffle trahit plus que le regard.
— Qui es-tu ? demanda Soren.
— Le Guide qu’on ne choisit pas. Certains disent “fou”, d’autres “oracle”. Je suis surtout ennuyé de toujours répéter les mêmes énigmes à ceux qui passent.
L’homme-oiseau baissa la tête, ses plumes frémirent.
— Tu as parlé à Solkamir, n’est-ce pas ?
Soren écarquilla les yeux.
— Comment… comment sais-tu ?
Le bec cliqueta comme un rire.
— Rien ne se cache à Élyndra. Tout s’écrit. Ceux qui veulent se dissimuler s’enferment sous un masque, et ceux qui osent encore parler deviennent lisibles. Toi, tu as déjà choisi ton camp.
Le Guide se pencha.
— Mais attention. Ici, un masque peut t’avaler. Si tu en mets un par jeu, tu risques d’oublier ton vrai visage. Et la ville aime les oubliés : elle les garde.
Il tendit sa main griffue. Au creux de sa paume reposait une carte. Non pas une carte géographique, mais un visage dessiné en traits mouvants, changeant sans cesse.
— C’est la Carte du Mensonge. Elle te mènera toujours où tu n’as pas le courage d’aller. Tiens-la, si tu l’oses.
Soren hésita. La carte pulsait comme une peau vivante. Il l’attrapa du bout des doigts. Aussitôt, une décharge le traversa. Des ruelles s’illuminèrent autour de lui, des portes apparurent.
— Voilà, dit le Guide. Maintenant, marche. Tu verras ce que tu refuses de voir.
Soren s’engagea dans une ruelle étroite. Les murs se rapprochaient, les enseignes chuchotaient son prénom. Soren, Soren, regarde-toi. Les masques croisés lui ressemblaient de plus en plus. Certains portaient ses yeux, d’autres sa bouche, d’autres son rire nerveux.
À la fin de la ruelle, une grande porte l’attendait. Peinte en noir, sans poignée. Sur le battant, un seul mot écrit en lettres rouges : Peur.
Soren trembla. Derrière, il entendait comme un souffle animal, lourd, impatient.
Il pensa à la table noire, aux vérités qui font des ponts. Il pensa à Solkamir, à sa voix profonde. Il leva la main.
— J’ai peur, murmura-t-il. Mais je vais entrer.
La porte s’ouvrit seule.
À l’intérieur, une salle immense, circulaire. Des centaines de masques y étaient accrochés au mur. Tous pleuraient. Leurs larmes d’encre coulaient, formant une rivière qui serpentait jusqu’à ses pieds.
Au centre de la salle, une chaise. Sur la chaise, un enfant assis, immobile. Il avait son âge. Mais son visage était vide. Une absence.
Soren s’approcha, tremblant. L’enfant leva la tête. Pas de bouche. Pas de nez. Rien qu’une peau lisse, trop lisse. Mais les yeux… c’étaient ses yeux à lui. Exactement les siens.
L’enfant tendit une main.
— Aide-moi, dit une voix dans la tête de Soren.
Le monde entier se contracta.

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