Chapitre 5 – Le roi des masques
La main tendue de l’enfant vide pesait comme un ordre.
Soren n’osait pas bouger. Sa gorge était sèche, son ventre creusé par un froid qui n’avait rien à voir avec la température de la salle. Tous les masques au mur semblaient pleurer pour lui, leurs larmes d’encre s’écoulant dans la rivière noire qui montait peu à peu à ses chevilles.
Il approcha enfin, lentement, et posa ses doigts dans la main de l’enfant. La peau était froide, sans texture. Une surface nue, lisse, comme du verre dépoli. Alors, les yeux, ses propres yeux, s’élargirent, et une voix éclata dans son esprit, plus claire, plus proche qu’un murmure :
— Si tu ne me donnes pas de visage, je ne serai jamais libre.
La salle trembla. Les masques accrochés au mur se mirent à claquer les uns contre les autres, comme des dents. La rivière d’encre monta jusqu’aux genoux de Soren. L’enfant vide s’agrippait, ses doigts de verre serrant les siens avec désespoir.
— Comment je peux ? balbutia Soren. Je n’ai rien à te donner !
Mais déjà, ses pensées se tournaient vers le mot-trame caché dans sa poche. Il le sentit vibrer, brûler, comme s’il réclamait d’être utilisé. Tremblant, il le sortit. Le mot brillait faiblement dans l’air humide.
— Alors prends ça, dit Soren, et sa voix était rauque. Prends ma trame, prends ce que je suis.
Il appuya le mot sur le visage lisse. L’air se contracta, un souffle énorme l’aspira. Les traits se dessinèrent peu à peu : un front, un nez, une bouche. C’était son propre visage qui se grava sur l’enfant vide. Mais pas exactement. Ce visage souriait.
Soren recula, bouleversé. L’enfant se leva, les yeux toujours les siens, mais emplis d’une lumière nouvelle. Il ne parla pas. Il inclina seulement la tête, puis disparut dans la rivière d’encre, comme absorbé.
La salle gronda. Les masques au mur se mirent à tomber un à un dans le flot, éclaboussant Soren. Bientôt, il fut seul. La rivière se calma, puis s’écoula dans une fissure au sol.
Une voix tonna alors, puissante, comme venue du plafond de la salle, mais plus encore comme si elle naissait de chaque masque brisé :
— TU AS OUVERT LE VISAGE. TU PEUX ME VOIR MAINTENANT.
Soren leva la tête.
Et le Roi des Masques entra.
Il n’avait pas de corps. Seulement une masse de masques soudés entre eux, tournoyant, se reconfigurant sans cesse. Des milliers de visages en un seul, rieurs, pleureurs, grimaçants, impassibles, tous se relayant comme les battements d’un cœur monstrueux. Au centre, un masque immense, noir et blanc, moitié sourire, moitié larme, qui le fixait.
— Qui… qui es-tu ? demanda Soren, sa voix minuscule.
— JE SUIS CE QUE VOUS N’OSEZ PAS MONTRER. JE SUIS LE ROI DES FACES. CELUI QUI GOUVERNE ICI.
La masse tourbillonna, des dizaines de bouches s’ouvrirent en même temps.
— TOUS PORTENT UN MASQUE, PETIT LECTEUR. MÊME TOI. LE TIENS EST FAIT D’UN DÉSIR : CELUI QU’UN PÈRE TE REGARDE.
Le cœur de Soren s’étrangla.
— Tu mens…
Les masques éclatèrent de rire, un rire infini, qui vibra dans ses os.
— NON. JE NE MENS PAS. JE DIS CE QUI EST DÉJÀ ÉCRIT SUR TON VISAGE.
Soren chancela. Son ventre se creusait. Mais quelque chose en lui refusa d’abandonner. Il se rappela Hélice : Les vérités deviennent des ponts. Il inspira, fort, et cria :
— Oui ! Oui, je veux ça ! Je veux qu’il me voie, qu’il sache que j’existe !
Un silence. Le Roi des Masques se figea. Le grand masque noir et blanc l’observa, immobile. Puis un éclat retentit : une fissure gigantesque courut au travers de son sourire et de sa larme.
— TU AS OSÉ. ALORS JE T’OUVRE LE CHEMIN.
Les masques éclatèrent, se disloquèrent, s’envolèrent en éclats d’encre et de verre. Le sol vibra. La salle s’ouvrit en deux, révélant une route de cendres qui menait vers les hauteurs.
Au bout du chemin, il aperçut, gigantesque, le ciel zébré de rouge. Et une ombre l’attendait. Longue, serpentiforme, aux yeux rouges.
Solkamir.
Le dragloup avait avancé dans la ville malgré sa haine pour ce lieu. Son corps immense se repliait dans les ruelles, écartant les façades comme de simples rideaux. Il s’était approché jusqu’à la salle. Ses yeux fixaient Soren, mais cette fois sans menace.
La voix du Roi résonna une dernière fois :
— AVANCE. LES MASQUES NE TE RETIENNENT PLUS. CE QUE TU CHERCHES N’EST PAS ICI.
Soren courut. Ses pieds frappaient la pierre, les ruelles tournaient, se déformaient, mais il suivait la lumière. Solkamir tendit sa nuque noire. Il bondit dessus, s’accrochant aux écailles.
Le dragloup battit l’air de son corps, s’arracha à la ville. Les toits, les ponts, les places disparurent sous eux. La Cité des Masques se réduisit à un jouet brisé.
Dans son dos, une certitude : quelque chose avait changé en lui. Il avait admis son désir. Et Élyndra l’avait entendu.

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