Chapitre 6 – Le Labyrinthe de Cendres

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Solkamir s’éleva dans le ciel d’Élyndra comme une comète sombre.

Son long corps serpentiforme ondulait entre les courants invisibles, ses écailles noires capturant par instants des reflets d’or et de cendre qui glissaient sur lui comme des vagues de lumière.

Sous eux, la Cité des Masques rétrécissait déjà. Les toits mouvants, les ruelles qui s’entortillaient, les places instables disparaissaient dans un brouillard grisâtre. De loin, elle ressemblait à un jouet brisé qu’un enfant aurait abandonné dans l’herbe.

Soren s’agrippait fermement aux arêtes du dragloup.

Le vent fouettait ses cheveux, s’engouffrait dans sa chemise, mais il ne ressentait plus vraiment la peur qu’il avait connue en arrivant. Quelque chose en lui avait changé. Pas un courage flamboyant, plutôt une sorte de calme obstiné, comme si chaque vérité dite avait allumé une petite lampe dans sa poitrine.

— Où allons-nous ? cria-t-il par-dessus le tumulte du vent.

Solkamir ne répondit pas immédiatement.

Il glissa entre deux couches de nuages rouges, puis plongea légèrement, son immense corps serpentant dans l’air comme un fleuve sombre. Enfin, sa voix grave résonna dans la tête de Soren.

— Vers l’endroit où les peurs cessent de se cacher derrière des masques.

— Et c’est où ?

— Là où elles deviennent des monstres.

Soren frissonna malgré lui.

Devant eux, la lumière changeait. Le ciel d’Élyndra, si souvent vibrant de couleurs chaudes, se ternissait peu à peu. L’or disparaissait. Le violet se transformait en gris.

Et bientôt, une étendue apparut sous leurs yeux.

Un désert.

Mais pas un désert de sable.

Un désert de cendres.

Des dunes entières de poussière grise s’étendaient à perte de vue. Par endroits, d’énormes escaliers émergeaient du sol, comme des ruines fondues dans la matière. Certains montaient vers le ciel avant de se briser brutalement. D’autres descendaient dans des gouffres noirs.

Et tous semblaient… mous.

Comme s’ils avaient été sculptés dans une cire brûlée puis abandonnés au soleil. Les marches se tordaient, se pliaient, fondaient lentement.

— Le Labyrinthe de Cendres, dit Solkamir.

Il se posa sur une plateforme d’escaliers tordus. Les marches s’enfoncèrent légèrement sous son poids immense, comme si elles respiraient.

Soren descendit.

La chaleur du lieu n’était pas celle d’un feu. C’était une chaleur sèche, épuisante, qui semblait aspirer l’énergie du corps. Chaque respiration avait un goût de métal et de poussière.

— Pourquoi sommes-nous ici ? demanda-t-il.

Solkamir plia son immense corps et observa l’horizon.

— Parce que c’est ici que les peurs cessent de mentir.

— Je croyais que c’était déjà le cas dans la Cité des Masques.

Le dragloup secoua lentement la tête.

— Là-bas, les gens cachent leurs peurs. Ici, elles vivent.

Soren avança entre les escaliers fondus.

Chaque structure semblait raconter une histoire interrompue. Des marches qui montaient vers nulle part. Des paliers suspendus au-dessus du vide. Des escaliers en spirale qui se perdaient dans la cendre.

À certains endroits, des silhouettes étaient figées dans la matière. Des formes humaines, comme pétrifiées au moment où elles tentaient de monter.

Soren passa la main sur l’une d’elles.

La surface était chaude et friable.

— Qui sont-ils ?

— Ceux qui ont voulu grimper sans comprendre pourquoi, répondit Solkamir.

Le vent souffla dans les escaliers, produisant un bruit étrange, presque musical.

Soren marcha longtemps.

Les escaliers semblaient se déplacer autour de lui. Un chemin apparaissait, puis disparaissait. Parfois, une marche fondait sous son pied, l’obligeant à sauter vers la suivante.

Et toujours, ce silence lourd.

Jusqu’à ce qu’il entende un bruit.

Un frottement.

Quelque chose rampait sous la cendre.

Soren se figea.

Le sol devant lui se souleva légèrement, puis se fissura. Une créature sortit de la poussière grise.

Elle ressemblait à un loup… mais déformé.

Son corps semblait fait de cendres compactées. Ses yeux brûlaient d’une lumière orange. Et sa gueule s’ouvrait de travers, comme si elle avait été dessinée par quelqu’un qui ne savait pas comment fonctionnent les mâchoires.

La bête parla.

Mais à l’envers.

— ruoeP… ruoeP…

Soren sentit son cœur battre dans sa gorge.

— Elle parle…

— À l’envers, dit Solkamir calmement. Comme toutes les peurs.

La créature se rapprocha, lente, grinçante.

— ruoeP… ruoeP…

Soren plissa les yeux.

Puis il comprit.

— Peur…

Le mot était simplement inversé.

La bête s’immobilisa.

Soren inspira profondément.

— Tu es ma peur, n’est-ce pas ?

La créature trembla.

— ruoeP…

— Oui, dit Soren doucement. Je te vois.

Le monstre sembla hésiter. Ses contours se fissurèrent légèrement.

Soren fit un pas en avant.

— Mais tu n’es pas mon maître.

La bête poussa un hurlement rauque. Son corps se fendit, se disloqua, et la cendre retomba au sol comme une pluie grise.

Le désert redevint silencieux.

Solkamir observa la scène longuement.

— Tu apprends vite.

— Je crois que je commence à comprendre Élyndra, murmura Soren.

— Non, répondit le dragloup. Tu commences à te comprendre toi-même.

Au centre du labyrinthe, une braise rouge brûlait dans une fissure du sol.

Elle n’était pas grande. À peine la taille d’un fruit.

Mais sa chaleur était immense.

Soren s’approcha.

— Qu’est-ce que c’est ?

Solkamir s’inclina légèrement.

— Le cœur du labyrinthe.

— Je dois l’éteindre ?

— Non.

— Alors quoi ?

Le dragloup le fixa de ses yeux rouges.

— La protéger.

Soren s’agenouilla devant la braise.

Elle tremblait légèrement dans la fissure, comme si un vent invisible tentait de l’éteindre.

Il posa ses mains autour, pour la protéger.

La chaleur lui brûla les paumes.

Mais il resta.

Et peu à peu, la braise se stabilisa. Sa lumière devint plus vive, plus claire.

Dans cette lumière, Soren crut voir une image.

Une silhouette d’homme.

Debout.

Lointaine.

Et une voix qui murmurait :

Tiens bon.

Soren ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, la braise brillait comme un petit soleil.

Solkamir se redressa lentement.

— Le labyrinthe est terminé pour toi.

— Déjà ?

— Les vraies épreuves ne durent jamais aussi longtemps qu’on l’imagine.

Le dragloup déploya son immense corps noir.

— Monte.

Soren grimpa sur sa nuque.

Solkamir s’élança dans le ciel gris, laissant derrière eux le Labyrinthe de Cendres.

Au loin, une ligne verte apparaissait à l’horizon.

Une forêt.

Mais pas une forêt comme celles que Soren connaissait.

Les arbres y brillaient comme du cristal.

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