Chapitre 7 – La Forêt des Nervures et les arbres de cristal

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Le ciel d’Élyndra changeait encore.

Après la grisaille du Labyrinthe de Cendres, la lumière revenait peu à peu, mais différemment. Elle n’était plus liquide comme dans les plaines d’or, ni lourde comme dans les nuages rouges. Ici, elle semblait filtrée, comme si le monde entier était passé à travers un immense vitrail.

Solkamir ralentit son vol.

Sous eux, la forêt s’étendait.

Mais dire forêt était presque trompeur. Les arbres ne possédaient ni feuilles ni écorce. Leurs troncs étaient translucides, parcourus de lignes fines qui brillaient comme les veines d’un cristal vivant. Des millions de nervures lumineuses circulaient dans le bois clair, pulsant doucement.

Quand le vent passait, les arbres tintaient.

Pas comme des cloches.

Comme des verres de cristal qu’on effleure avec un doigt mouillé.

La musique de la forêt s’élevait ainsi :

un immense accord fragile, un chant presque silencieux.

Solkamir se posa au bord d’un lac parfaitement immobile.

Le sol, ici, était couvert de fragments translucides qui craquaient doucement sous les pieds.

Soren descendit.

L’air avait une odeur étrange : un mélange de pluie fraîche et de pierre polie.

— Où sommes-nous ? murmura-t-il.

— Dans la Forêt des Nervures, répondit Solkamir. Ici, les choses vivantes montrent ce qui circule en elles.

Soren leva les yeux vers un arbre.

À l’intérieur du cristal, les nervures brillaient doucement, comme un réseau de rivières de lumière.

— On dirait… un cœur, dit-il.

— Chaque arbre est un cœur, répondit le dragloup.

Ils marchèrent longtemps entre les troncs transparents.

Plus Soren avançait, plus la musique de la forêt devenait claire. Certains arbres vibraient plus fort que d’autres. Certains chantaient comme des flûtes lointaines.

Puis un mouvement attira son attention.

Quelque chose venait de passer derrière un arbre.

Soren se retourna.

Rien.

Il fit quelques pas.

Le mouvement revint.

Un éclair sombre, rapide, silencieux.

Soren plissa les yeux.

— Il y a quelqu’un.

Solkamir ne répondit pas. Mais ses yeux rouges observaient déjà les ombres.

Un craquement léger se fit entendre.

Puis une silhouette sortit lentement derrière un tronc.

C’était un renard.

Mais pas un renard ordinaire.

Son corps semblait fait d’ombre vivante. Ses contours n’étaient jamais tout à fait nets, comme si sa fourrure était composée de fumée noire. Seuls ses yeux brillaient, deux petites étoiles dorées.

Il regarda Soren sans bouger.

— Bonjour, dit Soren doucement.

Le renard pencha la tête.

Puis il parla.

— Tu marches comme quelqu’un qui écoute encore son cœur.

Sa voix n’était pas vraiment un son.

Plutôt une pensée douce déposée dans l’air.

Soren sourit malgré lui.

— Et toi, tu parles comme quelqu’un qui se cache.

Le renard sembla réfléchir.

— Peut-être.

Il s’approcha de quelques pas.

— Les autres humains fuient cette forêt.

— Pourquoi ?

— Parce que les arbres y montrent ce qui circule en eux.

Soren regarda ses mains.

— Et qu’est-ce qui circule en moi ?

Le renard s’approcha encore.

Il posa sa patte sur le sol.

Les arbres autour d’eux vibrèrent légèrement.

Les nervures lumineuses changèrent de couleur, devenant plus chaudes, presque dorées.

— De la tristesse, dit le renard.

Soren baissa les yeux.

— Mais aussi quelque chose de rare.

— Quoi ?

Le renard le fixa longuement.

— Du courage.

Solkamir observait la scène sans bouger.

— Ce renard est ancien, dit-il enfin. Les Renards d’Ombre n’apparaissent qu’à ceux qui osent rester.

Le renard fit un cercle autour de Soren.

— Tu portes un monde sur tes épaules, petit humain.

— Je ne crois pas…

— Si.

Le renard leva la tête vers les arbres.

— Élyndra te regarde.

Soren sentit un frisson courir dans son dos.

— Pourquoi ?

— Parce que tu dis la vérité même quand elle te fait peur.

Le renard s’assit.

— Je peux t’accompagner.

Soren leva un sourcil.

— Pourquoi ?

— Parce que j’aime les histoires qui avancent.

Solkamir eut un léger grondement amusé.

— Les Renards d’Ombre mentent souvent.

— Pas aujourd’hui, répondit le renard calmement.

Ils avancèrent ensemble dans la forêt.

La musique des arbres devenait plus intense à mesure qu’ils progressaient. Les nervures lumineuses pulsaient comme des constellations vivantes.

Soren s’arrêta devant un arbre particulièrement grand.

Son tronc était large comme une tour.

Les nervures à l’intérieur brillaient d’une lumière rouge douce.

— Celui-là… murmura-t-il.

Le renard s’approcha.

— C’est un arbre de mémoire.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Le renard posa sa patte contre le cristal.

La lumière à l’intérieur se mit à bouger.

Puis une image apparut.

Soren vit une maison.

Une table.

Deux enfants qui riaient.

Et une silhouette d’homme qui les regardait avec une fierté silencieuse.

Le cœur de Soren se serra.

— C’est…

— Oui, dit le renard.

La vision disparut.

Soren resta longtemps immobile.

Puis il inspira profondément.

— Je crois que je comprends maintenant.

Solkamir baissa légèrement la tête.

— Alors tu es prêt pour la suite.

— Laquelle ?

Le dragloup leva les yeux vers l’horizon.

Au-delà de la forêt, une mer immense brillait.

Mais elle était au-dessus du ciel.

Les vagues montaient vers les nuages comme si la gravité avait été oubliée.

— La Mer Renversée, dit Solkamir.

Le renard sourit.

— Là-bas, même les souvenirs peuvent se noyer.

Soren observa la mer suspendue.

Et pour la première fois depuis son arrivée à Élyndra, il sentit quelque chose de nouveau.

Pas de la peur.

De l’excitation.

Il monta sur la nuque de Solkamir.

Le renard sauta sur son épaule comme s’il avait toujours été là.

Le dragloup déploya son immense corps noir.

Et ils s’envolèrent vers la mer suspendue.

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