Chapitre 8 – La Mer Renversée et le navire de verre

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Le vent changea.

Ce n’était plus le souffle chaud et vibrant de la Forêt des Nervures, ni la poussière lourde du Labyrinthe de Cendres. L’air devint humide, presque salé, chargé d’une odeur d’orage et d’océan. Pourtant, sous eux, il n’y avait aucune mer.

Soren leva les yeux.

Et il la vit.

La Mer Renversée flottait au-dessus du monde comme un second ciel. Une immensité d’eau suspendue, immense, silencieuse, mouvante. Des vagues gigantesques roulaient lentement dans les hauteurs, comme si l’océan avait décidé de s’élever dans les airs pour regarder la terre d’en haut.

Par endroits, la surface se fissurait. Des cascades entières s’échappaient vers le vide avant de disparaître dans les nuages plus bas, redevenant brume.

Solkamir ralentit son vol. Son corps immense ondulait dans les courants invisibles avec la grâce d’une rivière noire.

— Nous allons monter, dit-il.

Soren fronça les sourcils.

— Monter ?

Le dragloup ne répondit pas. Il replia légèrement son long corps serpentiforme, puis plongea brusquement vers le bas.

Le cœur de Soren se serra.

Ils tombèrent.

Le vent hurla dans ses oreilles. La forêt, les plaines et les montagnes d’Élyndra tourbillonnèrent sous eux comme une peinture secouée.

Puis, au dernier instant, Solkamir redressa son vol.

Et ils traversèrent la surface de la mer.

Mais au lieu de tomber dans l’eau, ils entrèrent dedans comme dans un ciel liquide.

Le monde devint bleu.

Un bleu profond, immense, presque silencieux.

Les vagues dérivaient lentement au-dessus d’eux comme des nuages épais. Des poissons gigantesques nageaient dans les courants d’air liquide, leurs corps translucides laissant passer la lumière comme des lanternes vivantes.

Soren ouvrit la bouche.

— Comment je peux respirer ?

Le renard d’ombre, posé sur son épaule, répondit calmement :

— Parce que tu ne rêves pas seulement. Tu participes au rêve.

Solkamir glissa entre deux vagues suspendues. Son corps fendait la mer inversée comme une comète noire.

Puis, au loin, une silhouette apparut.

Un navire.

Il flottait tranquillement dans l’océan suspendu, immobile comme une île.

Mais ce n’était pas un navire ordinaire.

Sa coque semblait sculptée dans un seul bloc de verre pur. Les voiles, transparentes comme des ailes de libellule, capturaient la lumière et la dispersaient en milliers de reflets mouvants.

Des bulles d’air flottaient autour du bateau, chacune contenant de minuscules étincelles, comme des souvenirs enfermés dans des sphères.

Solkamir ralentit et se posa doucement sur le pont.

Le verre chanta sous son poids.

Un son clair, fragile, presque musical.

Soren descendit lentement.

Le pont du navire était désert.

Le silence qui régnait ici n’était pas menaçant. Mais il était profond, comme si ce bateau dérivait depuis très longtemps.

Puis une voix se fit entendre derrière lui.

— Bienvenue à bord.

Soren se retourna.

Un homme se tenait près du mât principal.

Il était grand, mince, vêtu d’un manteau bleu sombre qui flottait autour de lui comme une vague lente. Ses cheveux gris bougeaient doucement dans le courant invisible de la mer suspendue.

Mais ses yeux…

Ses yeux semblaient perdus.

Pas morts. Pas éteints.

Juste… vides.

Comme deux fenêtres ouvertes sur une maison abandonnée.

— Vous êtes le capitaine ? demanda Soren.

L’homme resta silencieux un moment.

Puis il haussa légèrement les épaules.

— Je suppose.

Soren fronça les sourcils.

— Vous supposez ?

L’homme observa ses mains comme s’il les voyait pour la première fois.

— Je me souviens de la mer, dit-il doucement.

Je me souviens du vent.

Mais je ne me souviens plus de moi.

Le renard d’ombre s’assit sur la rambarde.

— La Mer Renversée garde ce que les gens oublient, murmura-t-il.

Le capitaine hocha lentement la tête.

— Quand quelqu’un abandonne un souvenir important, il finit ici.

Il désigna l’eau suspendue.

Des fragments de lumière flottaient dans les vagues. Des images indistinctes passaient parfois dans les courants, disparaissant aussitôt.

Soren observa la mer.

— On peut les récupérer ?

Le capitaine sourit faiblement.

— Si quelqu’un se souvient assez fort.

Le navire dérivait lentement maintenant. Les voiles de verre vibraient doucement.

Soren marcha jusqu’au bord du pont.

Et soudain, quelque chose brilla dans l’eau.

Une petite sphère lumineuse.

Elle montait lentement vers le navire.

La sphère toucha le bord du bateau.

Puis éclata.

Une image apparut dans l’air.

Un enfant.

Debout sur un quai.

Il regardait un navire partir.

Le capitaine s’immobilisa.

Ses yeux s’agrandirent.

— C’est…

Sa voix trembla.

— C’est moi.

Il s’approcha de l’image comme si elle allait disparaître.

Ses mains tremblaient.

— Mon père…

Les mots sortirent comme une respiration oubliée depuis des années.

La mémoire revenait.

Pas comme une explosion.

Comme une marée lente.

Le capitaine tomba à genoux sur le pont de verre.

Et pour la première fois depuis longtemps, il pleura.

La Mer Renversée se mit à briller plus fort.

Les vagues suspendues ondulèrent doucement autour du navire.

Le renard regarda Soren.

— Tu vois ?

Soren resta silencieux.

— Les souvenirs sont des ancres, continua le renard.

Soren observa le capitaine.

Puis l’océan suspendu.

Puis les fragments de lumière qui dérivaient dans l’eau.

Et quelque chose se fixa dans son esprit.

Les souvenirs ne sont pas seulement du passé.

Ils sont des forces.

Des forces qui empêchent les gens de se perdre.

Solkamir se redressa lentement.

— Nous devons repartir.

Soren hocha la tête.

Le capitaine se releva.

Ses yeux n’étaient plus vides.

— Merci.

— De quoi ?

— De m’avoir aidé à me souvenir que j’avais quelqu’un.

Solkamir bondit hors de la mer suspendue.

Ils traversèrent la surface liquide.

Et retombèrent dans le ciel d’Élyndra.

La Mer Renversée resta derrière eux, immense, silencieuse, pleine de souvenirs flottants.

Devant eux, à l’horizon, une montagne gigantesque apparaissait.

Ses sommets disparaissaient dans des nuages rouges.

Le renard murmura :

— La Montagne des Veilleurs.

Solkamir gronda doucement.

— Là-bas, même les rêves doivent prouver qu’ils existent.

Soren regarda la montagne.

Et sentit son cœur battre plus fort.

Le voyage ne faisait que commencer.

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