Chapitre 9 - Les trois gardiens
La montagne apparut d’abord comme une ombre.
À l’horizon, elle ressemblait à une simple ligne sombre posée sur le ciel rouge d’Élyndra. Mais à mesure que Solkamir avançait, la ligne devint mur, puis falaise, puis colosse.
La Montagne des Veilleurs ne semblait pas faite de pierre.
Elle paraissait vivante.
Ses flancs respiraient lentement, comme si l’air entrait et sortait de la roche. Des veines rouges parcouraient la matière sombre, semblables à des rivières de lave figées au moment exact où elles avaient voulu s’écouler.
Le vent devenait plus froid.
Solkamir ralentit son vol.
Ses immenses écailles noires captèrent les reflets écarlates du ciel.
« Nous y sommes », dit-il.
Soren sentit ses doigts se resserrer instinctivement sur les arêtes du dragloup. Ce lieu dégageait une gravité étrange. Pas une menace. Plutôt une présence.
Comme si quelque chose d’ancien observait.
Solkamir descendit lentement vers un plateau rocheux qui s’avançait hors de la montagne comme la paume d’une main géante.
Lorsqu’il se posa, le sol vibra légèrement.
Soren descendit de sa nuque.
Le renard d’ombre sauta souplement sur la pierre et observa les alentours.
Le silence était immense.
Pas un arbre. Pas un bruit. Pas même le souffle du vent.
Seulement la montagne.
Et l’impression très nette que quelque chose allait apparaître.
Soren fit quelques pas.
Le plateau formait un cercle parfait. Au centre, une fissure immense divisait la roche en deux parties. Une lueur rouge douce en sortait, pulsant comme un cœur.
Puis la terre trembla.
Un grondement profond monta des entrailles de la montagne.
La fissure s’élargit.
Et trois silhouettes émergèrent.
Elles étaient gigantesques.
Des statues vivantes, hautes comme des tours.
La première avait la forme d’un homme fait de pierre blanche. Son visage était calme, presque paisible. Ses yeux brillaient d’une lumière dorée.
La deuxième était plus sombre. Son corps semblait taillé dans une roche noire striée d’argent. Ses épaules larges portaient une cape de poussière qui tombait sans jamais toucher le sol.
La troisième silhouette était différente.
Son corps était mince, presque fragile, fait d’un cristal sombre parcouru de nervures lumineuses.
Les trois géants ouvrirent les yeux en même temps.
Le plateau entier résonna de leur voix.
« Qui vient troubler la Montagne des Veilleurs ? »
La voix semblait venir de partout à la fois.
Soren resta immobile.
Solkamir ne bougea pas.
Le renard d’ombre leva la tête vers les colosses.
« Il s’appelle Soren », dit-il simplement.
La première statue se pencha légèrement.
Ses yeux dorés examinèrent l’enfant.
« Celui qui parle aux vérités. »
La deuxième statue fit un pas.
Le sol trembla.
« Celui qui marche avec un Dragloup. »
La troisième inclina la tête.
« Celui qui porte une histoire. »
Soren avala sa salive.
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
Les trois géants restèrent silencieux un moment.
Puis la statue de pierre blanche parla.
« Rien. »
La statue noire poursuivit.
« Nous ne voulons rien. »
La statue de cristal termina.
« Mais la montagne veut savoir. »
Le plateau vibra.
« Savoir quoi ? » demanda Soren.
Les trois voix résonnèrent ensemble.
« Si tu es digne de continuer. »
Soren sentit son cœur accélérer.
Solkamir ne bougeait toujours pas.
Le renard murmura doucement :
« Les Veilleurs testent toujours trois choses. »
La statue blanche leva la main.
« La sagesse. »
La statue noire leva la sienne.
« Le courage. »
La statue de cristal ouvrit la paume.
« Le cœur. »
La montagne entière sembla retenir son souffle.
La statue blanche parla.
« Première épreuve. »
La fissure au centre du plateau s’ouvrit davantage.
À l’intérieur, une lumière rouge profonde révélait un escalier immense qui descendait dans les entrailles de la montagne.
Mais les marches n’étaient pas droites.
Elles étaient fondues, tordues, impossibles.
Soren reconnut la sensation.
Comme dans le Labyrinthe de Cendres.
« Descends », dit la statue.
« Et reviens. »
Soren regarda Solkamir.
Le dragloup plongea ses yeux rouges dans les siens.
« N’oublie pas », murmura-t-il.
« La vérité construit les ponts. »
Soren inspira profondément.
Puis il s’approcha du bord de la fissure.
L’escalier semblait plonger vers un gouffre infini.
Il posa le pied sur la première marche.
La pierre vibra.
La montagne observa.
Et Soren descendit.

Annotations