Chapitre 10 - Le cœur de la montagne
L’escalier plongeait dans l’ombre.
Soren descendait lentement, une main contre la paroi tiède de la roche. Les marches semblaient irrégulières, comme si la montagne elle-même avait fondu puis durci à nouveau dans un désordre ancien. Certaines étaient larges, d’autres si étroites qu’il devait poser le pied de biais pour ne pas glisser. À chaque pas, une vibration profonde remontait dans ses jambes, semblable au battement d’un cœur gigantesque enfoui sous la pierre.
La lumière rouge qu’il avait vue d’en haut devenait plus intense à mesure qu’il avançait. Elle ne venait pas d’un feu ni d’une torche. Elle semblait naître de la roche elle-même, comme si les veines lumineuses de la montagne transportaient une chaleur intérieure.
L’air était plus dense ici.
Il portait une odeur métallique, mêlée à quelque chose de plus doux, presque familier. Soren eut soudain l’impression de reconnaître un parfum ancien, comme celui d’un lieu qu’on a quitté depuis longtemps mais qui reste gravé dans la mémoire.
Il continua à descendre.
Le silence devenait étrange. Il n’était pas vide. Il contenait des échos, des fragments de sons trop faibles pour être compris : des murmures, peut-être, ou des souvenirs que la montagne gardait en elle.
Au bout d’un long moment, l’escalier déboucha sur une salle immense.
Soren s’arrêta.
La pièce était circulaire, creusée directement dans la roche. Les parois montaient si haut qu’elles disparaissaient dans l’ombre. Au centre, une grande fissure rouge pulsait doucement, comme une braise vivante. La lumière qu’elle diffusait baignait toute la salle d’une clarté chaude et instable.
Mais ce n’était pas la fissure qui attirait le regard.
C’était ce qui se trouvait autour.
Des silhouettes.
Des dizaines.
Peut-être des centaines.
Des formes humaines immobiles, sculptées dans la pierre sombre. Certaines semblaient jeunes, d’autres âgées. Certaines levaient les bras vers le plafond, d’autres étaient agenouillées, d’autres encore marchaient vers la fissure comme si elles avaient été figées au moment exact d’un pas.
Soren s’approcha lentement.
Chaque statue avait un visage.
Et chaque visage exprimait quelque chose de différent : la peur, la colère, la tristesse, l’espoir, la fatigue.
Il posa la main sur l’une d’elles.
La pierre était chaude.
Comme si la statue respirait encore.
Soren recula légèrement.
Un frisson parcourut la salle.
La fissure rouge pulsa plus fort.
Puis une voix apparut.
Pas une voix venant de l’extérieur.
Une voix dans l’air lui-même.
« Beaucoup sont venus ici. »
Soren regarda autour de lui.
Personne.
La voix reprit.
« Tous ont voulu passer. Peu ont compris. »
Soren sentit son cœur battre plus vite.
« Comprendre quoi ? » murmura-t-il.
La fissure rouge s’ouvrit légèrement.
La lumière se répandit sur le sol comme un liquide.
« Que la montagne ne juge pas la force. »
Une pause.
« Elle regarde ce qui vit dans le cœur. »
Soren fixa la fissure.
« C’est l’épreuve ? »
Le silence dura quelques secondes.
Puis la voix répondit.
« Oui. »
La fissure se mit à briller plus fort.
Et soudain, l’air devant Soren se déchira.
Une image apparut.
Une maison.
Une table.
Deux enfants assis côte à côte.
Ils riaient.
Un homme se tenait derrière eux.
Il ne disait rien.
Mais son regard contenait quelque chose de profond, de calme, de fier.
Soren sentit son souffle se bloquer.
Il connaissait cette image.
Elle n’était pas un rêve.
C’était un souvenir.
La scène trembla légèrement.
La voix de la montagne murmura.
« Qu’est-ce que tu vois ? »
Soren resta silencieux.
Ses yeux ne quittaient pas l’image.
« Ma famille. »
« Non. »
La lumière pulsa.
« Regarde encore. »
Soren inspira lentement.
Il observa le regard de l’homme.
Ce regard ne demandait rien.
Il n’attendait pas une victoire.
Il n’exigeait pas que les enfants deviennent forts ou parfaits.
Il disait seulement quelque chose de simple.
Je te vois.
Soren sentit ses yeux brûler.
« Je vois… quelqu’un qui nous regarde avec amour. »
La fissure se referma doucement.
La voix murmura :
« Tu as compris. »
Les statues autour de lui se mirent à vibrer.
Une fissure apparut dans la première.
Puis une autre.
Et une autre encore.
Les corps de pierre commencèrent à se fissurer comme des coquilles trop longtemps fermées.
Soren recula.
Les statues se brisèrent.
Mais au lieu de tomber en morceaux, elles se transformèrent en poussière lumineuse.
La salle se remplit d’une pluie d’étincelles.
La voix résonna une dernière fois.
« Ceux qui ne comprennent pas restent prisonniers de leurs peurs. »
Une pause.
« Ceux qui comprennent deviennent libres. »
La lumière rouge diminua lentement.
L’escalier derrière Soren réapparut.
L’épreuve était terminée.
Soren resta quelques secondes immobile.
Puis il se tourna et commença à remonter.
Chaque marche semblait plus légère.
Comme si la montagne elle-même l’aidait à revenir vers la lumière.
Lorsqu’il sortit enfin de la fissure, l’air froid du plateau lui caressa le visage.
Solkamir était toujours là.
Le dragloup leva légèrement la tête.
Le renard d’ombre se redressa.
Les trois Veilleurs observaient.
La statue blanche parla.
« La sagesse est passée. »
La statue noire fit un pas.
« Le courage vient maintenant. »
La statue de cristal inclina la tête.
« Et le cœur décidera de la fin. »
Le sol trembla.
La deuxième épreuve commençait.

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