Partie 12 : Tu n’as pas le droit
Le matin de l’annonce de demande express de loi de Richard, au 50e étage, Juda n’avait pas fermé l’œil de la nuit.
Faisant partie de l’équipe interne, il était déjà au courant de l’annonce qui allait être faite, ce qui lui créait beaucoup de stress.
En feignant le sommeil, il vit sa femme, Marguerite, très matinale, sortir de chez eux. Après son départ, Juda se mit à l’attendre, en buvant, pour calmer son stress. Puis, elle revint enfin.
— T’étais où ? lui demanda-t-il.
Marguerite, surprise de voir son mari déjà debout, et surtout un verre et une bouteille de vin sur le côté, reprit tout de même son calme et lui répondit :
— Je suis juste sortie prendre l’air. Quoi ? Même ça, c’est interdit ?
Bam
Juda tapa, nerveux, sur la table à manger :
— Ne sois pas condescendante avec moi, femme. Je sais que tu manigances quelque chose dans mon dos… Alors ne me prends pas pour un con, d’accord !?
Marguerite, fidèle à elle-même, avait un assez fort caractère, et après avoir dû réprimer ce qu’elle pensait toutes ces années, elle explosa :
— Sinon quoi, hein !? Tu vas me frapper ? Ou mieux, tu vas me « rétrograder » à un étage inférieur ? Pour punir la mauvaise femme que je suis !
Juda sourit, un sourire de nerfs :
— J’arrive pas à y croire… au moment où je suis le plus dans la merde, c’est à CE moment-là que tu décides de te rebeller !
— Et pourquoi tu serais dans la merde, hein !?
— Parce que mes origines vont devenir PUBLIQUES ! Dans quelques heures, Richard va lancer sa demande de loi express, et toutes nos origines vont le devenir !
Il reprit un verre, puis le fracassa sur la table et continua :
— Cette loi va faire l’effet d’une bombe. Et très probablement créer une guerre civile, et tu le sais très bien ! Richard et les autres ne savent pas que mes parents sont des immigrés !
— Et alors !? coupa Marguerite. Qu’est-ce que ça peut faire !? Tu es né et tu as grandi ici, tu es un Trançais plus que quiconque ! Ils ne vont pas te renier pour ça.
— Mais ils n’en ont rien à foutre que je sois né ici ! Tous ces gars du TluxTluxTlan, tu crois qu’ils vont faire le tri, hein !? Dès qu’ils vont voir mon dossier, ils vont juste venir me tuer !
Marguerite reprit son calme. Elle avança vers son mari et lui dit :
— Tu as raison, c’est foutu. Mais tu sais qui est encore plus foutu que nous ? Gontran, et sa fille, Marie. Et je ne compte pas les laisser mourir comme des chiens juste parce que tu es trop lâche et trop cupide pour aider ta famille… notre famille !
Elle partit dans la chambre commune et prit des valises. Juda se leva et lui demanda :
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Ça se voit pas ? Je fais mes valises. Si pour toi, devenir un « ange » est plus important que ta famille, que grand bien te fasse. Et j’espère que tu y arriveras.
Une fois la première valise finie, Marguerite la ferma, puis marqua une courte pause pour lui dire :
— Mais moi, je refuse d’abandonner davantage la seule famille qu’il nous reste.
Elle en remplit une seconde, et continua :
— Ma vraie famille n’est plus là, ils sont tous morts. Et quand on s’est mariés, toi et moi, Gontran, ton cousin, m’a accueillie dans votre famille, et m’a traitée comme sa petite sœur. C’est peut-être un idiot, illettré et lourd par moments. Mais lui, au moins, il fait passer sa famille avant tout !
Une fois ses valises finies, elle voulut sortir de la chambre, mais Juda l’en empêcha :
— Tu comptes aller où comme ça ?
— Bouge de mon chemin ! ordonna-t-elle en le poussant, et en continuant sa route.
Juda, complètement déboussolé, hurla :
— T’as intérêt à te reprendre, femme ! Je suis ton mari ! Tu me dois obéissance… ! Reste ici, sale GARCE !
Marguerite se stoppa net. Pas par respect pour l’ordre donné, mais par choc face aux mots que venait de cracher son mari.
— Alors c’est ça, hein !? continua Juda. Quand le bateau vogue à flot, tout va bien, mais quand il coule… les rats quittent le navire, hein ! C’est ça !?
Marguerite se mit à rire, puis répondit calmement en se retournant vers lui :
— Tu auras beau dire ce que tu veux, ça ne change rien. Patriarcat ou non, je n’en ai plus rien à foutre. Je ne t’écouterai plus. Je m’en vais pour de bon, et avec ma famille.
Le visage de Juda se décomposa. Toute son autorité venait d’être réduite à néant. Un vide s’empara de lui : il n’avait plus rien. Plus d’autorité, plus de femme, et bientôt, plus le soutien des anges.
« Tu n’as pas le droit », pensa-t-il.
— Tu n’as pas le droit…, murmura-t-il.
— Tu n’as pas le droit…, dit-il.
— Tu n’as pas le droit ! cria-t-il.
— TU N’AS PAS LE DROIT ! hurla-t-il.
D’un geste vif de la main droite, il sortit quelque chose de sa ceinture. Marguerite, alertée par les cris de son mari, se retourna et…
BANG BANG
Dans toute cette agitation, des bruits assourdissants tapèrent contre les murs du logement, et bien au-delà.
Marguerite le vit, là, devant elle : son mari, Juda, tenant l’arme que Lucifer lui avait confiée, pointée sur elle.
Elle sentit de la chaleur, puis un froid lui parcourut le cou et la poitrine. Elle toucha ces endroits, tout doucement, et en regardant sa main, elle vit du sang.
Une dernière fois, elle regarda son mari, puis tomba.
Juda resta figé. Il était encore en train de réaliser ce qu’il venait de faire. Mais malgré tout le déni qu’il tenta de s’imposer, la réalité était là :
Il venait de tuer sa femme, Marguerite.
Il avança vers elle et toucha son corps, qui se refroidissait peu à peu. Sans attendre, il le tira pour essayer de la cacher, et au même moment…
La porte d’entrée s’ouvrit. Juda, apeuré, pointa immédiatement son arme vers celle-ci, prêt à liquider le premier témoin de ce drame. Puis il le vit.
— Bonjour, Juda. Je peux entrer ?
Il s’agissait de Lucifer, tout sourire.
— Mr Lucifer !? Que faites-vous ici !?
— Je venais te voir concernant un certain détail dont je voulais te faire part… et j’ai entendu un coup de feu. Donc je me suis permis d’ouvrir sans sonner, tu comprends ?
Lucifer regarda le sol. Il vit une mare de sang, et Juda tirant le corps de sa femme, décédée.
— S’il vous plaît… supplia Juda. Ne me dénoncez pas, pitié !
Lucifer avança vers lui et dit :
— Ne vous en faites pas, mon cher ami. Ce n’est pas mon intention. Occupons-nous de tout ça, et discutons.
Sans attendre, Lucifer aida Juda à se débarrasser du corps. Ils découpèrent les membres, morceau par morceau, et les mirent dans des sacs poubelle. Puis, une fois terminé, ils s’assirent pour discuter.
— Bon, commença Lucifer, venons-en au sujet. Comme vous le savez déjà, Richard va lancer la demande pour rendre publics les dossiers des touriens.
Juda déglutit :
— Oui, en effet, monsieur Lucifer.
— Et vous n’êtes pas sans savoir que tout cela va potentiellement créer une guerre civile, n’est-ce pas ?
Juda ne comprenait toujours pas où il voulait en venir, mais continua d’acquiescer :
— Oui, bien sûr, monsieur. Je pense que même le plus abruti des cons le comprendrait, mais… où voulez-vous en venir ?
L’atmosphère devint pesante. Juda sentit le regard insistant de Lucifer sur lui, ce qui fit monter son rythme cardiaque comme jamais. Puis celui-ci déclara enfin :
— Je suis au courant, Juda.
— Au… au courant de quoi, monsieur… ?
— De vos origines. Je suis au courant que vos parents sont des immigrés.
Pris de panique, Juda se leva en renversant sa chaise et pointa son arme vers Lucifer, qui lui répondit calmement :
— Je vous déconseille de faire ça, Juda. Je sais que ce qui vous motive, c’est de devenir un ange. En faisant ça, tous vos rêves tomberont à l’eau.
Juda reprit ses esprits. Il baissa son arme, remit sa chaise debout, et se rassit, tandis que Lucifer continua :
— Bien. Je ne suis pas venu vous tuer, rassurez-vous. Au contraire, je viens pour vous dire que je me suis arrangé pour que votre dossier ne soit pas divulgué.
Juda s’étonna :
— Quoi !? Comment ça !? Pourquoi feriez-vous ça !? Et depuis quand êtes-vous au courant ?
Lucifer se remit à sourire :
— Depuis le début. Je suis au courant depuis le début que vous êtes fils d’immigrés. Mais vous, vous êtes un bon immigré, parmi ceux que l’on défend. C’est pour ça que vous n’avez rien à craindre, et que nous voulons vous protéger.
En entendant ces paroles, Juda se rassura. Toute la pression accumulée chuta d’un coup. Puis Lucifer lui annonça :
— Cependant, il va falloir que vous fassiez quelque chose pour moi.
— Quoi donc, monsieur Lucifer ?
— Quelque chose qui… vous fera devenir un ange, sans passer par la case « tournoi ».
En disant ces mots, Lucifer capta toute l’attention de Juda.
Quelle est donc cette chose que Juda doit faire ?

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