Partie 13 : Bon Hunger Games à tous !
De retour dans le présent, au moment où Richard annonce sa demande de loi express 49.3.
— Pourquoi ? Pourquoi devons-nous quitter la Tour ? demanda Marie.
— Tu es une fille intelligente et tu ne l’as toujours pas compris ? Une guerre civile va éclater. En restant ici, nous mourrons à coup sûr ! affirma Gontran.
Marie regarda son père se lever et préparer des valises à la hâte, le regard hésitant :
— Oui, c’est une possibilité… mais… comment peux-tu en être sûr ? Comment peux-tu être sûr qu’une guerre va éclater ? Si ça se trouve, la loi va être rejetée dans les vingt-quatre prochaines minutes ! dit-elle, feignant l’espoir.
Gontran s’arrêta net. Il prit une grande inspiration en fermant les yeux :
— J’en suis sûr car… c’est exactement le même scénario que sur notre Tour natale, il y a plus de dix ans déjà.
Marie se figea, attendant plus d’explications :
— À l’époque, je me fichais pas mal de tout ça. J’étais chez moi, dans ma Tour d’origine, donc je me contentais de faire mon boulot sans faire attention à tout ce qu’il se passait.
— C’est pour ça que tu n’as pas compris directement ce qu’il se tramait ici, n’est-ce pas… ? demanda Marie.
— En quelque sorte, oui. Ta mère, elle, était une immigrée. Elle était originaire d’ici : la Trance. Ce nom n’existait pas encore, mais elle était très fière de ses origines. Elle me préparait souvent des plats d’ici…
Gontran leva soudainement la tête vers le plafond, comme pour empêcher ses larmes de couler :
— Puis un jour, alors qu’elle venait d’accoucher, une guerre civile éclata, entre les immigrés et les touriens de souche de chez nous.
— Ne me dis pas que… tout s’est passé exactement comme ici !?
Gontran se gratta la tête, comme fouillant dans ses souvenirs :
— Je ne sais pas trop… Je m’en foutais un peu de tout ça. Nous n’étions pas très riches là-bas non plus. Tout ce qui m’intéressait, c’était ta mère, et l’enfant qu’elle allait mettre au monde. Je faisais tout pour mettre le plus d’argent de côté.
Soudain, alors qu’il prit la main de sa fille, il eut comme un éclair : un souvenir fugace qu’il attrapa malgré tout :
— Oh ! Maintenant que j’y pense… je ne sais plus trop comment ils ont procédé, mais je me souviens avoir brièvement vu un meeting du groupe anti-immigrés à la télé. Et…
— Qu’est-ce qu’il y a ? Il y avait quoi dans ce meeting ?
Il serra de plus en plus la main de sa fille, comme si ça l’aidait à se souvenir :
— Dans ce meeting… maintenant je me souviens. Ta mère regardait bizarrement un type.
« Lui, là-bas… il me fout la chair de poule. Change de chaîne, s’il te plaît. »
— C’est ce qu’elle m’a dit ce jour-là. Elle était déjà enceinte de toi. Elle était… mal en le voyant. Elle avait l’impression qu’il la regardait depuis la télé. Alors j’ai changé de chaîne, mais avant, j’ai vu son nom :
Lucifer !
— Quoi !? T’es sûr que c’était lui, papa !? Mais comment t’as fait pour ne pas t’en souvenir tout ce temps !?
— Je suis à peu près sûr que c’était lui… Je n’ai pas bien vu son visage à l’époque, et je ne sais pas pourquoi je ne m’en souviens que maintenant…
Il ferma les yeux à la recherche de plus de réponses, mais sans résultat. Il continua donc son histoire :
— Bref… quelques semaines plus tard, une guerre civile éclata. Ta mère venait d’accoucher, elle était beaucoup trop faible pour pouvoir bouger. Et alors que le groupe anti-immigrés s’en prenait à tous les immigrés de l’hôpital, ta mère m’a supplié de te prendre et de partir avec toi.
Marie, à chaque fois que Gontran parlait de sa mère, ne pouvait contenir ses larmes.
— Au début, j’ai refusé, continua-t-il. J’ai réfléchi pour trouver une solution, pour pouvoir vous emmener toutes les deux. Mais il était déjà trop tard. Ta mère était beaucoup trop mal en point, et ces sales types étaient déjà presque à notre chambre.
Il expira un bon coup, essuyant ses larmes, comme pour montrer qu’il ne regrettait pas son choix :
— Ta mère était aussi têtue que toi. Elle m’a mis une baffe pour me remettre les idées en place. Puis, m’a dit quoi faire. Comme les gens savaient que je vivais avec ta mère, je t’ai mise dans mon sac, pour éviter qu’ils s’en prennent à toi, et je suis parti. Et comme je n’étais pas un immigré, ils ne m’ont rien fait… mais à une seule condition…
— Laquelle… ?
— Pour leur prouver ma loyauté envers mon peuple, ils m’ont demandé de leur dire où se trouvait la chambre de ta mère, et de la tuer devant eux… elle, mais aussi toi !
Marie était bouleversée par toutes ces révélations :
— Qu’as-tu fait, alors !?
Le regard déterminé, il répondit fermement :
— J’ai fait ce que ta mère m’a dit de faire. Avant de quitter sa chambre… j’ai mis fin à ses jours. Elle savait que si je la tuais avant même qu’ils ne le fassent, ils me considéreraient encore plus comme l’un des leurs.
Marie lâcha la main de son père et recula, comme si elle ne voyait plus qu’un meurtrier.
— Marie, écoute-moi. Jamais je n’ai voulu en arriver là ! Jusqu’au bout, j’ai refusé ! Mais ta mère m’a obligé à le faire !
— Et pour quoi !?
— Pour toi ! Pour toi, Marie, pour que tu puisses vivre ! J’ai aussi fait semblant qu’il y avait eu une fausse couche, et qu’il n’y avait donc pas d’enfant, pour pas qu’ils m’obligent à te tuer !
Marie continua de regarder son père d’un air désolé, les larmes aux yeux :
— Pour… quoi… pourquoi, papa ? Pourquoi ?
Gontran avança vers elle doucement :
— Car tu étais, et tu es toujours, notre raison de vivre ! Là-bas, nous étions pauvres aussi, avec ta mère… et pourtant, je ne l’ai jamais vue aussi heureuse que quand elle était enceinte de toi, et surtout quand elle t’a mise au monde…
Il prit sa fille dans ses bras, et lui déclara :
— Marie, rien n’est de ta faute. Et si c’était à refaire, je le referais ! Tu es ma raison de vivre, ma fille. Le plus beau cadeau que tu puisses me faire… c’est de vivre !
Marie explosa en sanglots, tout en s’excusant à chaque seconde pour tout ce qui a pu arriver :
— Je suis désolée… je suis désolée… s’il te plaît, papa, pardonne-moi !
— Ne t’excuse pas, ma fille. Tu n’y es pour rien, je te répète. Maintenant, il faut qu’on fasse nos valises et qu’on parte, ensemble !
Soudain, ils entendirent quelqu’un faire passer quelque chose dans la boîte à courrier. Ils partirent à l’entrée et regardèrent : il s’agissait d’une simple lettre.
Gontran, intrigué, l’ouvrit, puis Marie se mit à la lire :
« Cher Gontran, et chère Marie,
J’espère que vous aurez cette lettre, c’est Marguerite qui vous l’écrit.
Je préfère en venir directement au vif du sujet. Une guerre civile va bientôt éclater, et vous serez très probablement les premiers visés.
Il faut que vous quittiez la Tour, mais l’entrée sera potentiellement bloquée par le TluxTluxTlan. J’ai un ami qui habite au 48e étage, qui peut vous aider.
On se donne rendez-vous mercredi à 11 h au 48e étage, à l’aérodrome du Coq. Mon ami a un hangar privé où il garde un mini-jet.
Aucun retard ne sera toléré, l’avion partira à 11 h 05 maximum. »
— Mercredi, 11 h… dit Gontran. Donc demain…
— C’est notre seul moyen de fuir ! s’exclama Marie.
Au même moment, à la télé :
« Bonsoir à tous, ici Goélise Feland pour la suite de ce flash spécial ! C’est enfin officiel, la demande de loi express de Richard Duchemin vient d’être acceptée !
Dès aujourd’hui, les dossiers personnels de tous les Trançais sont publics ! Donc maintenant je peux vous le dire, je suis moi-même une immigrée, et je repars de ce pas dans ma Tour !
Les immigrés trop pauvres pour pouvoir partir, vous êtes foutus !
Tousse.
Sur ce… au revoir, et bon Hunger Games à tous ! C’était Goélise Feland ! »

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