Partie 14 : Je t’attendrai

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Ce soir-là, Marie ne pouvait cacher sa panique :

— Comment !? Comment veut-elle qu’on monte du 10e au 48e étage !? C’est littéralement impossible ! Entre la sécurité et tous les membres du TluxTluxTlan qui vont être à nos trousses, c’est infaisable !

Gontran, lui, était étonnamment calme. La sobriété clarifiait son esprit malgré la pression, et il se mit à réfléchir en silence. Puis il proposa une idée :

— Non… il y a peut-être un moyen.

— Quoi ? Comment ça, papa ? Explique-toi !

— Je travaille dans la maintenance de la Tour. Je connais tous les chemins cachés pour monter ou descendre d’étage en étage.

Marie ouvrit grand les yeux. Elle commença à réaliser :

— Ne me dis pas que… !

— Et si. En passant par ces chemins, on pourra atteindre le 48 sans se faire repérer.

Marie s’écria :

— Bah alors, qu’est-ce qu’on attend !? Allons-y !

— Du calme, Marie. On ne peut pas maintenant. J’ai pris mon jour de congé, mon badge est désactivé jusqu’à demain.

— Jusqu’à quelle heure, précisément ?

— Six heures du matin, exactement. Profitons-en pour bien nous préparer : habits, nourriture… et de quoi se défendre. Et surtout, il faut qu’on dorme.

Marie s’étonna de la lucidité de son père :

— Tu as raison, répondit-elle. De toute façon, il va falloir du temps à ces cons du TluxTluxTlan pour s’organiser.

Gontran et Marie se préparèrent donc pour leur grande route jusqu’au 48e étage.

Au même moment, dans une des bases du TluxTluxTlan, au 10e étage, beaucoup de personnes s’activaient.

— Allez, tout le monde ! Je veux qu’on répertorie chaque immigré, ou descendant d’immigrés, de tous les étages ! ordonna Bob.

Contrairement à ce que pensait Marie, le TluxTluxTlan avait une organisation en béton. Des étages du bas jusqu’aux étages du milieu, ils avaient plusieurs bases, chacune avec un chef pour mieux gérer le groupe.

De ce fait, quand les informations devinrent publiques, ils purent s’organiser pour gérer au mieux l’énorme flux de données qui affluait.

— On se remue, les gars ! Je veux que d’ici demain matin, on sache absolument tout de tout le monde ! Parce que je vous le dis… demain, on va éradiquer de notre belle Trance tous ces enfoirés d’immigrés !

Un cri résonna dans la base, leurs pensées ne faisaient plus qu’un. Tous prêts à entrer en guerre contre leur ennemi commun.

Les heures passèrent. Au même étage, Gontran ne ferma presque pas l’œil, à l’affût du moindre danger pouvant nuire à sa fille, qui dormait. Cependant, peu à peu, la fatigue le gagna, faisant vaciller sa conscience… encore et encore…

Puis, le lendemain, alors que le calme berçait la Tour…

BOUM.

Une première explosion eut lieu dans un centre pour réfugiés au 7e étage. Cette attaque fut le déclencheur d’une des plus grandes guerres civiles de la Trance.

À tous les étages, un grand nombre de personnes, masquées par des foulards blancs avec « TTT » écrit en rouge, affluèrent dans tous les sens.

Ils avaient passé la soirée à lister tous les « faux Trançais » à abattre, les ennemis. Une énorme bataille, du 1er au 64e étage, fit rage.

Au même moment, au 10e étage, un homme encagoulé entra seul dans une maison : c’était Bob, allant chercher sa proie directement dans sa propre tanière… Gontran.

Il entra doucement, fit le tour des lieux, mais ne vit personne.

« Où est-ce que ce sale con a bien pu aller… ? » se demanda-t-il.

Alors qu’il commençait à enrager d’avoir raté sa cible, il vit une lettre sur la table du salon. En la lisant, il comprit que Gontran avait pour but de partir au 48e étage et, au vu des tasses de chocolat chaud encore tièdes, il avait encore une chance de les rattraper.

Maintenant, la question était : « Par où vont-ils passer pour aller là-bas ? » En écartant la voie principale, une deuxième possibilité lui vint instantanément.

Il courut jusqu’à sa voiture et partit en trombe, en envoyant un message vocal à un des membres du groupe :

— Je pars à la maintenance chasser mon gibier. Je te fais signe quand j’en ai terminé avec lui !

Puis il roula à toute allure.

Quelques minutes plus tôt, un peu plus loin, cachés dans des feuillages :

— J’arrive toujours pas à croire que tu te sois endormi, papa… Regarde, à cause de toi il est déjà 9 h 00 ! rouspéta Marie.

— Je me suis déjà excusé ! Et de toute façon, le rendez-vous est à 11 h. Arriver trop tôt n’était pas forcément la meilleure idée ! répondit Gontran, en levant les yeux au ciel.

Malgré ce retard significatif par rapport à leur plan de départ, Gontran et Marie venaient à peine d’arriver devant la zone de maintenance. À pied, et en faisant attention à ne pas se faire repérer, ce chemin leur avait pris une bonne trentaine de minutes.

Gontran leva la tête. Malgré les cris et les explosions alentour, il ne vit personne à l’entrée de la zone. Sans tarder, ils foncèrent jusqu’au portique, où il valida son badge réactivé, avant d’y pénétrer.

— Waaw… c’est énorme ! s’écria Marie en voyant l’intérieur de cette vaste bâtisse.

— Nous sommes dans les entrailles de la Tour, derrière les murs. Il y a un ascenseur au fond, il pourra nous emmener au 48e étage sans problème.

Alors qu’elle pensait que les murs de la Tour étaient en pierre, Marie s’aperçut rapidement que ce n’était que l’extérieur. De l’intérieur, les murs étaient faits d’un alliage métallique qui jonchait absolument tout, et semblait incroyablement résistant, presque surréaliste.

— Je me demande bien qui a construit ces Tours, murmura-t-elle en regardant les parois.

Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent devant l’ascenseur.

— Et merde… s’écria Gontran. L’ascenseur est au 20e étage.

— Et alors ?

— Bah… il faut qu’on attende qu’il redescende ! Et passer du 20e au 10e étage, ça prend quand même une bonne quinzaine de minutes.

— Du calme, papa, soupira Marie. S’énerver ne servira à rien. Dans tous les cas, on est obligés d’attendre.

Gontran tourna en rond en attendant l’ascenseur, voyant les étages descendre un par un.

— Bordel… il en met du temps ! Il est encore qu’au 14e étage !

— Et t’es pas près d’le prendre, mon lapin ! cria une voix au loin.

Gontran et Marie se figèrent. Ils reconnurent immédiatement à qui appartenait cette voix.

— Bah alors… on n’est pas content de revoir son vieil ami Bob !?

— Marie, va te cacher, vite ! ordonna Gontran, qui courut vers son ancien meilleur ami pour protéger sa fille.

Bob fit de même. Tout ce qu’il voulait, c’était pouvoir tuer de ses propres mains la seule tache sur son CV : son ancien ami immigré.

Bob roua Gontran de coups, plus violents les uns que les autres, tout en jubilant de plaisir :

— Je savais que j’avais pas besoin d’armes pour tuer un sale alcoolique comme toi !

— Va t’faire foutre, p’tite bite ! Ta femme vient m’voir tous les soirs vu qu’tu la satisfais mal avec ta bite de suricate !

Bob, qui s’énervait très vite, tabassa encore plus fort. Gontran, complètement impuissant, finit projeté au sol comme un déchet.

— T’as une grande gueule, hein… mais c’est tout ce que tu sais faire !

Il avança doucement vers lui pour en finir, tandis que l’ascenseur sonna, indiquant qu’il venait d’arriver.

— Papa, l’ascenseur est là ! s’écria Marie au loin.

— Prends-le sans moi, Marie ! Je le retiens !

Marie resta aux portes de l’ascenseur :

— Non ! Je ne partirai pas sans toi !

— Bordel… quelle enfant têtue !

Gontran jeta un regard à son sac à dos, puis s’exclama :

— Bon… je crois que j’ai pas le choix. Tu l’auras voulu, Bob !

Bob s’arrêta un instant, complètement perdu. Il regarda son adversaire se relever avec difficulté tout en cherchant quelque chose dans son sac.

— Qu’est-ce que tu fous… ?

— Hehe… tu pensais être plus fort que moi, mais ça fait des semaines que je suis plus au meilleur de ma forme, ducon. Je vais donc y remédier !

Il releva lentement la main :

— Popeye avait les épinards… Gontran, lui… a l’alcool !

Il sortit une bouteille de vodka d’environ 75 cl et la but cul sec, sous les regards incompréhensifs de Bob et Marie.

Une musique imaginaire sembla se lancer dans sa tête à l’instant où il avala la dernière gorgée. Il gonfla les biceps d’un air ridicule, puis fonça sur Bob, déterminé :

— Prépare-toi, p’tite bite ! Ça va barder !

Et il n’avait pas menti…

BIM, BAM, BOUM.

Mais les coups pleuvaient surtout sur Gontran lui-même, qui venait littéralement de se détruire le cerveau en deux secondes.

— T’es vraiment un QI d’huître, toi, y a pas à dire. T’as plus de quarante piges, mais tu agis et tu parles comme un gosse.

Bob le rebalança au sol, complètement amoché, puis afficha un sourire froid :

— Tiens… reste au sol et regarde. Je vais te montrer un truc. Comme ça, tu vas comprendre que je rigole pas.

Il marcha rapidement jusqu’à Marie et la frappa violemment. Elle vacilla, s’effondra, le nez et la lèvre en sang.

Il se plaça au-dessus d’elle, l’empêchant de se relever. Marie se débattit tant bien que mal :

— Lâ… lâche-moi ! Qu’est-ce que tu fous, oncle Bob !?

— Ferme ta gueule. Je suis pas ton oncle, ok !? hurla-t-il, en la secouant brutalement.

Aussitôt, il l’attrapa par les cheveux et la plaqua, crachant toute sa haine :

— Sale gamine… toujours à jouer à la grande, à croire que parce que tu vas à l’école tu peux manquer de respect !

Marie, sonnée, ne trouvait presque plus la force de résister.

Bob inspira fort, les yeux brillants d’une rage malade. Sa main descendit vers sa ceinture, son geste parlant de lui-même.

— Tu veux jouer à la grande hein !? Bah je vais te montrer ce que font les grandes personnes !

Le cœur de Gontran se mit à battre à toute vitesse.

— Bob… qu’est-ce que tu t’apprêtes à faire !? Arrête ça, tout de suite !

— Ferme ta gueule, l’alcoolique ! T’es même pas capable de te comporter comme un homme et tu veux me dire quoi faire ? Reste là et regarde.

Une rage, celle de Gontran, s’embrasa d’un coup, brutale, animale.

— Bob… je vais te…

— Bon sang… si tu savais depuis combien de temps j’attends ça… ricana Bob.

— Arrête !

Gontran bondit sur lui, juste à temps.

Il repensa à tout : à sa femme, à son passé, à Marie, à la promesse qu’il s’était faite. Cette rage, c’était le strict minimum pour rivaliser.

Les deux ennemis se relevèrent et se rouèrent de coups. Et cette fois-ci, Bob aussi en encaissait.

Marie reprit conscience peu à peu, avant d’entendre son père hurler, déchiré par la colère :

— Marie ! Prends l’ascenseur, immédiatement !

— Mais… papa et…

— Tu la fermes et tu fais ce que j’te dis, bordel !

À cet instant, Marie comprit qu’il valait mieux écouter son père. Elle ne l’avait jamais vu dans cet état. Elle courut jusqu’à l’ascenseur et l’activa, direction le 48e étage.

Tandis que l’ascenseur montait, elle regarda l’image de son père s’éloigner et cria :

— Je t’attendrai, papa… Je refuse de partir sans toi !

Les mots de sa fille le galvanisèrent. Gontran était prêt à en finir.

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