Partie 15 : Le Grand Tourrassement
Doucement, mais sûrement, l’ascenseur prenait de la hauteur. Il traversait les étages, tandis que Gontran et Bob se rendaient coup pour coup.
— Comment as-tu su qu’on était ici, Bob ? demanda Gontran, toujours debout, mais essoufflé.
— Tiens, tiens… Ce n’est que maintenant que tu commences à réfléchir comme un adulte et à te poser les bonnes questions ? répondit Bob, un sourire narquois aux lèvres.
Gontran ne se laissa pas atteindre par la provocation. Il continua de le fixer fermement. Voyant que ses mots ne l’avaient pas touché, Bob finit par répondre :
— Vous avez laissé une lettre, celle de la femme de ton cousin. Je me souviens d’elle. Connaissant Juda, je suis sûr qu’il n’est même pas au courant de tout ce merdier.
— Et alors ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
— Haha… Quand tout ça sera fini, je m’empresserai de tout dévoiler pour qu’elle soit déclassée, et qu’on lui tranche la tête !
Sans plus tarder, leur combat reprit de plus belle.
Mais tout ce chaos n’était qu’une infime partie, qu’une pièce du grand puzzle qui se déroulait en ce moment même au sein de la Tour.
Une guerre civile sans merci s’étalait du 1er au 64e étage. Et tout ça dans quel but ? Éviter un « Grand Tourrassement ». À tous les étages, on pouvait le voir : des femmes, des hommes, des enfants, des personnes âgées… certains se battaient pour leur vie, d’autres jonchaient le sol, morts.
Heureusement, les personnes qui se savaient menacées par le TluxTluxTlan s’étaient alliées pour faire front, mais leur coalition était bien trop fébrile, et bien moins préparée que celle de leur ennemi.
Le TluxTluxTlan n’épargnait rien ni personne. Les Trançais de souche suspectés de potentielles trahisons, à cause de liens étroits avec des immigrés, étaient eux aussi pourchassés et tués.
D’ailleurs, c’est Bob qui en avait décidé ainsi. Et c’était aussi pour ça qu’il avait décidé d’aller tuer lui-même Gontran : pour prouver, devant tous, son intégrité pure et dure.
Seulement, il ne s’attendait pas à ce que ce soit une tâche si compliquée.
Leur combat dura une quinzaine de minutes, depuis que Marie avait pris l’ascenseur.
Bob n’en revenait pas. Il était à bout de souffle, acculé par son assaillant qu’il ne pensait être qu’un ivrogne, aussi intelligent que le plus bête des animaux de basse-cour.
« Alors pourquoi… pourquoi est-ce aussi dur d’en venir à bout ? » se demanda-t-il, complètement épuisé.
À partir de ce moment, Bob n’arriva même plus à rendre les coups. Malgré la fatigue, Gontran le martelait, lentement mais sûrement, gardant une puissance constante.
Joue droite, joue gauche, côtes, menton… le corps de Bob hurlait. Puis il céda :
— Ça suffit ! cria-t-il.
Il passa sa main droite dans son dos et en sortit son dernier atout : un pistolet d’un noir immaculé, portant à la crosse l’emblème de Lucifer, gravé en rouge sang, ainsi que l’inscription « 66/6 ».
Gontran ne fit pas attention aux détails. Tout ce qu’il vit, c’est son ancien meilleur ami pointant une arme vers lui, prêt à briser tout espoir de revoir sa fille. Il recula de quelques pas, puis se stoppa net.
— Alors, on fait moins le malin, hein ? Sale immigré de merde !
Gontran resta stoïque. Ses pensées s’agitèrent, comme celles d’un homme aux portes de la mort. Il laissa Bob parler, attendant seulement le dénouement.
— C’est ça, ouais… t’ouvres plus ta gueule maintenant, hein ? Je pensais pas que t’arriverais autant à me péter les couilles. Mais c’est fini. Je ne te sous-estimerai plus, Gontran. Et par respect pour toi… je vais te tuer avec ce flingue.
Gontran fut tétanisé, résigné. Il ferma les yeux.
— Adieu !
PAN.
Une détonation résonna contre les murs. Le bruit le brutalisa tellement qu’il ne sentit aucune douleur.
Il rouvrit les yeux, déboussolé, cherchant à comprendre. Devant lui, Bob était par terre, retenu par une personne agenouillée sur lui : Kyllian.
— Bouge, Gontran ! Va rejoindre ta fille ! lui cria-t-il.
Sans plus attendre, Gontran fixa l’ascenseur. Il n’était toujours pas arrivé au 48e étage. Il ne reviendrait pas de sitôt. Il ne reste plus que les escaliers.
« Vais-je vraiment y arriver à temps en les prenant ? »
Pas le temps de réfléchir. C’était le seul et unique moyen, ça devait le faire.
Il se leva en trombe pour y accéder. Dans son élan, il sentit son pied droit lourd, engourdi : malgré l’intervention de Kyllian, la balle l’avait touché au mollet.
« Et puis merde… rien à foutre ! »
Il rassembla toutes ses forces, tout son mental, et monta les escaliers presque à quatre pattes, tel un fauve.
Quand Gontran ne fut plus visible, Kyllian, qui avait récupéré l’arme, relâcha Bob.
— J’arrive pas à y croire, Kyllian… tu l’as vraiment laissé filer…
— Je ne pouvais pas te laisser faire ça. Il fallait que je te remette dans le droit chemin.
— Pfff… toujours à vouloir avoir le beau rôle.
Après ces mots, Bob sauta de rage sur Kyllian. De l’endroit où se trouvait Gontran, des bruits de balles se firent entendre, laissant le dénouement de tout ceci dans le flou le plus total.
10h20
Marie arriva enfin au 48e étage. En sortant de la zone de maintenance, elle se mit immédiatement en direction de l’aérodrome du Coq. Heureusement, elle y était déjà allée en sortie avec sa classe, et certains parents d’élèves, dont son père.
En regagnant l’extérieur, Marie fut atrofiée par ce qu’elle vit : des corps jonchaient le sol, des Touriens en masse se battaient, égorgeaient, brûlaient, décapitaient… et cela partout.
Cet amas de rage et de haine la traumatisa jusqu’au fond de son être. Mais elle pensa à son père, et à sa mère. Elle prit son courage à deux mains, et fonça.
Au même moment, Gontran souffrait le martyr. Il montait des escaliers, encore et encore, sans en voir le bout. Il avait stoppé l’hémorragie du mieux qu’il pouvait avec son t-shirt.
Cependant, le plus dur n’était pas de savoir s’il allait perdre trop de sang, mais de savoir s’il allait réussir à monter une trentaine d’étages à pied, à temps.
10h30
Marie arriva à l’aérodrome. Une fois à l’intérieur, elle y trouva le pilote, mais pas sa tante. Elle lui expliqua la situation et le supplia de laisser un peu plus de délai à son père.
— Très bien. Mais dix minutes, pas plus, lui répondit-il.
Le pilote tremblait. Il savait que ces dix minutes ne tiendraient que si aucun ennemi ne venait avorter leur fuite… et si ça arrivait, il partirait, même sans respecter sa parole.
Marie repartit se cacher à l’entrée de l’aérodrome, guettant le moindre signe de son père ou de sa tante.
10h50
Gontran arriva au 44e étage. Cet exploit était quasi impossible à réaliser en si peu de temps. Sa technique fut simple et primitive : faire abstraction des signaux de douleur physique et mentale que son cerveau lui envoyait, courir à quatre pattes, sans répit, telle une bête féroce.
11h00
Malgré le fait que son corps ralentissait peu à peu, il arriva enfin au 48e étage. Maintenant, le plus dur allait être d’arriver à temps à l’aérodrome.
Ce qui jouait en sa faveur, c’est que, pour lui, la deadline était encore à 11h05. Ce détail le fit redoubler d’efforts.
Il fit abstraction de la guerre. Il fonça droit devant, sans se cacher comme sa fille avait pu le faire.
Il envoya valser tous ceux qui se trouvaient sur son chemin, sans distinction, en criant à plein poumon :
— Marie ! C’est ton père ! T’es où !?
11h05
Des échos d’une voix familière parvinrent aux oreilles de Marie. Elle leva la tête, cherchant d’où ça venait.
— Papa ! Je suis là ! Tu m’entends !?
Gontran l’entendit aussi. Cette voix ralluma sa flamme. Il avança, de plus en plus vite vers l’aérodrome… et il la vit enfin. Sa fille.
Le temps continuait d’avancer, mais ils s’en fichèrent. Après une telle peur de ne plus se revoir, ils purent enfin se prendre dans les bras.
— J’ai eu si peur que tu ne viennes pas, papa ! déclara Marie en sanglots.
— Pour qui tu prends ton père, voyons ? Je respecte toujours ma parole quand il s’agit de ma fille ! répondit-il en gonflant le torse.
Marie sourit, voyant que son père restait le même.
— Tu as raison, papa… D’ailleurs, j’ai réussi à convaincre le pilote de nous laisser dix minutes de plus. Viens, allons—
PAN.
Le son claqua. Sec. Unique.
Gontran sentit, d’un coup, le poids changer dans ses bras. Il baissa les yeux.
Devant lui, sa fille était toujours là… mais quelque chose n’allait plus.
Un filet de sang, à la tempe.
Il resta figé, incapable de comprendre.
— Marie… ? Sa voix trembla.
Il vit ses lèvres bouger, très lentement, comme si chaque syllabe devait traverser un mur.
— … J’au… rais bien… ai… mé… que tu me… li… ses… une… his—
Ses mots se brisèrent.
Encore sous le choc, Gontran tourna la tête en direction du projectile. À droite, en hauteur… il le vit.
Poussé par une colère pure, il hurla son nom :
— Juda !
Son cri transperça le tireur jusque dans les os. Lui-même venait à peine de réaliser ce qu’il venait de faire.
« Je viens de tuer ma nièce. »
Dans un élan semblable à de la honte, il fuyait déjà, comme un lâche.
Gontran revint au visage de sa fille. Il n’espérait plus qu’une chose :
« En la regardant de nouveau, je vais m’apercevoir que tout ceci n’est pas réel. »
Mais devant lui, encore… le visage de Marie.
Sans vie.
Et alors que toutes les personnes autour remplissaient le champ de bataille de cris, de larmes, de haine et de folie, Gontran poussa un dernier cri.
Son cri fut plus puissant que toutes les armes, plus fort que tous les hommes. Aussi brutal que violent.
À son écoute, le champ de bataille s’arrêta. Littéralement.
Son écho parcourut les étages et transcenda le temps quelques secondes.
Tous le regardèrent, puis la bataille reprit.
Quand ce bref instant fut terminé, un drap blanc tomba du ciel et atterrit sur le corps de sa fille.
Gontran se releva, portant ce qu’il restait de son plus grand bonheur, du dernier souvenir de sa femme, de celle destinée à un grand avenir… de son tout.
Il avança sur le champ de bataille comme s’il était invisible. Il marchait parmi les combattants, tel un fantôme.
Un visage impassible, méconnaissable, sans vie.
Il alla jusqu’à la zone de maintenance et prit l’ascenseur.
Une fois arrivé au dixième étage, il avança. Il vit le corps sans vie de Bob, jonchant le métal froid du sol… puis continua.
Pas à pas, sur un rythme bas, il arriva enfin à destination : sa maison.
Il alla jusqu’à la chambre de sa fille. Il l’allongea sur son lit. Il la regarda une dernière fois, puis la recouvrit du drap.
Ensuite, il sortit de chez lui.
Alors que la guerre semblait toucher à sa fin, un bruit lui parvint. Il tourna la tête.
Au sol, un bébé hurlait, laissé à l’abandon, sur le corps de sa mère morte.
Gontran le fixa une minute, puis s’approcha. En le prenant dans ses bras, le bébé cessa de pleurer.
Gontran le serra, et partit avec lui.
Il avança… jusqu’à ce qu’on ne puisse plus le voir.

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