Partie 16 : Le 66e étage
Jingle d’ouverture
« Bonsoir à tous, ici Goélise Feland pour votre JT du 20 heures !
Avant toute chose, je tiens à préciser que, la dernière fois, quand j’ai annoncé mon départ de la Tour, ce n’était qu’une simple blague.
Donc pour toutes celles et ceux qui disent m’avoir vue à l’aéroport avec cinq valises remplies, sachez que ce n’était pas moi ! »
Jingle de transition
« Au sommaire de votre JT aujourd’hui :
• 24 heures après la guerre civile qui a éclaté dans notre magnifique Tour, quel en est le bilan ?
• Le gouvernement, déjà en pleine réflexion sur les prochaines réformes à imposer pour que cela ne se reproduise plus jamais. Quel sera le verdict donné par les Élus de la Trance ?
• Puis, pour finir, nous aurons comme invité ce soir le scénariste à succès Olivier Lombart, qui nous parlera du film qu’il est déjà en train d’écrire sur cette guerre qui nous a touchés. »
Jingle de transition
« Un jour déjà depuis cette guerre civile qui a ravagé notre Tour. Une catastrophe sans précédent, menant à la mort de nombreuses personnes. Le bilan est encore en cours, mais il est déjà très lourd : plus de 800 morts et 600 blessés recensés.
Cette guerre a été déclenchée par le TTT, un groupe dont nous vous avons déjà proposé une interview il y a peu de temps sur cette chaîne, et qui se donnait pour mission la protection des Trançais de souche face à la vague d’immigration qui affluait.
Le créateur du mouvement, Bob, a été retrouvé mort dans la zone de maintenance du dixième étage pendant l’intervention spéciale de l’armée trançaise pour mettre fin à cette guerre. »
Jingle de transition
« Le gouvernement, en pleine chasse aux sorcières, après avoir dépêché l’armée pour mettre un terme à cette funeste guerre, ironiquement appelée le “Grand Tourrassement”, a décidé d’attraper chaque personne ayant participé de près ou de loin au massacre, et, une fois capturée, de la faire pendre sur la place publique.
Parmi les arrêtés, on compte par exemple Kyllian Ballard, cofondateur du mouvement TTT. Il est accusé d’avoir tué Bob. Les caméras de surveillance de la zone de maintenance ont filmé la scène.
Ou encore Juda Pericchius, ancien collaborateur de l’équipe de Richard Duchemin.
Son cas est un peu spécial : un corps démembré a été retrouvé dans plusieurs sacs-poubelle. Il s’agissait de sa femme, Marguerite Pericchius.
Il semblerait que, suite à un désaccord, monsieur Pericchius lui ait tiré dessus, puis ait découpé son corps pour pouvoir s’en débarrasser.
L’arme du crime a été retrouvée chez lui et, selon les enquêteurs, il n’aurait pas agi seul. Cependant, ce qui est très étrange, c’est que l’arme utilisée par Kyllian Ballard est la même que celle utilisée par Juda Pericchius.
En les interrogeant, les deux n’ont cessé de délirer, dénonçant un certain Lucifer, méconnu de la Tour, jusqu’à leur pendaison. »
Quelques heures plus tôt :
— Monsieur Juda Pericchius, vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre de votre femme, Marguerite Pericchius. Pour ce crime, vous serez pendu sur la place publique.
Juda vit sa vie partir en fumée en entendant les paroles du militaire en service. Puis l’inspecteur à ses côtés lui fit une proposition :
— Écoutez, monsieur Pericchius, nous savons que vous avez été aidé par un tiers. Alors nous avons une chose à vous proposer.
Tandis que les menottes froides lui serraient les poignets, Juda se retourna vers son interlocuteur, la morve au nez, le regard d’un minable désespéré, voyant peut-être une chance de s’en sortir :
— Quoi… que me proposez-vous ?
— Dites-nous le nom de la personne qui vous a aidé. Vous avez tué votre femme avec une arme à feu. Qui vous l’a donnée ? Que représente l’emblème et les chiffres dessus ? Si vous le dénoncez, vous échapperez à la peine de mort et n’écoperez que d’une peine de prison.
Juda se mit à sourire froidement. Tout ce qu’il avait à faire pour survivre, c’était dénoncer Lucifer. Ange ou pas, tout cela n’avait plus d’importance :
— Il s’agit d’un ange nommé Lucifer. Il habite au soixante-sixième étage, porte six. C’est ce que représentent les chiffres sur la crosse. Et l’emblème ? C’est le sien. Allez voir chez lui, vous verrez !
Alors qu’il pensait enfin être sorti d’affaire, il vit le regard de l’inspecteur se tordre de mépris et de rage, ce qu’il ne comprit pas.
— Qu’est-ce… qu’est-ce qu’il y a, inspecteur ?
L’inspecteur ne prit même pas la peine de lui répondre et ordonna nonchalamment :
— Monsieur le militaire, emmenez-le dans la voiture, et préparez la cellule et la corde.
Le sourire de Juda laissa de nouveau place à du désespoir mêlé à de l’incompréhension :
— Quoi ?! Mais, monsieur l’inspecteur, je viens de vous dire qui était mon complice ! Que faites-vous ?!
Une fois mis dans la voiture, l’inspecteur lui répondit en s’allumant une cigarette, sans même le regarder :
— Lucifer, habitant du soixante-sixième étage, porte six, hein ?
— O… oui, monsieur.
L’inspecteur expira lentement.
— Il n’y a aucune personne qui habite au soixante-sixième étage.
— Hein ?
— Le soixante-sixième étage n’existe plus depuis bien longtemps. On apprend ça dès l’école primaire. Alors continuez à jouer au con si vous le souhaitez, mais vous y jouerez tout seul.
Il tapa sur le toit de la voiture, et le militaire partit en direction du commissariat. Soudain, il reçut un appel, et partit sur le champ !
Quelques minutes plus tard, Kyllian venait de s’infiltrer jusqu’aux portes du soixante-sixième étage, complètement désespéré. Il hurlait :
— Monsieur Lucifer ! Monsieur Lucifer ! J’ai fait tout ce que vous nous aviez dit, à Bob et à moi ! On a fait en sorte que Gontran et sa fille reçoivent bien la lettre ! On a fait en sorte qu’ils arrivent au quarante-huitième étage, comme vous l’avez demandé ! Même si j’ai dû tuer mon meilleur ami pour ça… Il avait un peu pété les plombs, vous comprenez… ?
Aucune réponse. Seulement une immense porte, faite du même alliage que celui qui recouvrait la zone de maintenance. Cette porte scellait le soixante-sixième étage.
Malgré tout, Kyllian continua de s’époumoner :
— Mais tout ça n’a plus d’importance maintenant ! Car on a rempli notre rôle, J’AI rempli ma mission ! Vous avez promis de faire de moi un ange si le plan était exécuté à la perfection ! S’il vous plaît, répondez-moi !
Au même moment, plusieurs voitures de police et de l’armée l’encerclèrent. L’inspecteur sortit de l’une d’elles et déclara :
— Monsieur Kyllian Ballard ? Vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre de Bob Bob. Au vu des preuves accablantes que nous avons, vous ne serez pas jugé et serez directement pendu sur la place publique.
Kyllian se laissa menotter, mais une fois cela fait, il se mit à se débattre et à crier :
— Attendez ! Vous faites une grosse erreur ! J’ai été choisi ! Monsieur Lucifer m’a choisi pour devenir un ange ! Ne me touchez pas !
Il continua de hurler même après que les militaires l’eurent mis dans la voiture et soient partis.
L’inspecteur, encore sur place, s’interrogea à voix haute :
— Lucifer… Que ce soit Juda ou ce type, les deux n’ont pas arrêté de parler de ce Lucifer. Et ils ont tué avec une arme identique, mais avec un emblème de couleur différente…
Le militaire à côté de lui, très évasif, répondit :
— Mouais… par contre, l’autre là, Bob Bob ? Genre il s’appelle vraiment comme ça ?
— Oui, répondit l’inspecteur. Bob Bob. C’est son prénom et son nom de famille.
— Eh ben, l’auteur ne s’est vraiment pas foulé.
— Arrête de saboter l’œuvre.
Un peu plus tard, l’inspecteur et les militaires interrogèrent Juda et Kyllian une dernière fois. Mais malgré toutes les menaces et promesses, leurs réponses restèrent les mêmes :
« C’est Lucifer, habitant du soixante-sixième étage, porte six. »
Ils répétèrent ces paroles tel un mantra jusqu’à l’heure de leur pendaison.
« C’est Lucifer. »
« C’est Lucifer. »
« C’est Lucifer ? »
…
« Mais… pourquoi je répète ça ? »
Swish.
Ce furent précisément leurs dernières pensées avant que chacun ne finisse pendu.
De retour quelques heures après ces événements, au moment du JT de 20 heures :
« Les forces armées et les forces de l’ordre poursuivent ardemment leur quête visant à soumettre à la pendaison toute personne ayant un lien avec un quelconque décès durant cette guerre, et nous leur souhaitons bon courage. »
Jingle de transition
« Et pour finir ce JT, nous retrouvons notre invité, monsieur— »
Bzz.
Quelqu’un éteignit la télévision.
Il se leva de son canapé, prit son manteau et enfila ses chaussures.
— Bon, c’est l’heure d’aller fêter ce grand succès ! s’exclama Richard en partant à une nouvelle « Fête des Anges ».

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