Chapitre 34 - Ivraie

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« J’ouvre les yeux, elle les ouvre et tout de suite il fait noir dans son cœur. »

Simone de Beauvoir, Les Mandarins, 1954.

Les minutes passèrent. Eusebio, roulé en boule, sa respiration chevrotante faisant tournoyer la poussière, perdait la notion du temps. Comme dans un rêve, il réalisa que la lumière grise baignant la salle carrée était celle de l’aube ; elle rosit, s’illumina, indifférente à sa douleur. Malgré cela, il sentait combien l’air était frais. Un goût amer de liberté.

Le jeune homme glissa un bras sous son corps ankylosé et se redressa sur un coude. À gestes lents, presque mécaniques, il se remit debout, s’aidant de ses mains meurtries, d’où pulsait une sourde palpitation. Tous ses membres lui semblaient battre à l’unisson, parcourus de fourmillements, de picotements – comme si la souffrance, anesthésiée, s’était lovée dans un recoin de son esprit. Eusebio se traîna, traversa un rectangle de poussière lumineuse, et vint s’appuyer de l’épaule à un mur. Il sentit sous ses doigts une pierre grumeleuse, fissurée, en partie recouverte d’une couche de calcite lisse.

Le silence minéral avait laissé place à des trilles mélodieux. « Un pouillot », réalisa soudain Eusebio avec un émerveillement teinté d’une inexplicable nostalgie. Un souffle d’air tiède souleva ses cheveux humides. Une branche sèche craqua sous ses pas ; baissant machinalement les yeux, le jeune homme s’aperçut que son pied crevait un squelette blanchi, dont les vêtements en lambeaux finissaient de se désagréger. Du coin de l’œil, tandis qu’il dégageait sa cheville des os allongés et incurvés, repliés comme les pattes de quelque colossal aranéide mort, Eusebio distingua les restes d’un feu, froid depuis très longtemps. Pendant un bref instant, le jeune homme crut déceler dans l’air une odeur animale, douceâtre, mêlée de neige fondue. Le souvenir reflua aussitôt, ne lui laissant dans la gorge qu’un incompréhensible arrière-goût de mélancolie.

L’éclat du soleil naissant, au dehors, emplit son champ de vision de minuscules taches noires. Eusebio plissa les yeux et grimaça. Le monde se réduisait à un maelstrom étincelant, et le jeune homme, un bras levé devant son visage, ne distingua plus de la ligne des arbres et des montagnes qu’une sorte de nuage grisâtre, mouvant, pulsant au rythme des grands coups de son cœur dans sa poitrine. Un étourdissement le prit, l’obligeant à s’adosser à la paroi rocheuse, derrière lui.

Quand il se fut habitué à la lumière, il se hasarda à faire quelques pas, tituba, trébucha sur les cailloux. Il tomba sur les mains, s’écorcha un peu plus les paumes. Son genou tuméfié s’ouvrit en une fleur de feu insoutenable – mais Eusebio émit à peine plus qu’une plainte fatiguée. Assis à même le sol, replié sur lui-même, il débarrassa sa peau éraflée de la poussière qui incrustait ses plaies et ses cloques percées, replia la jambe de son pantalon et contempla sans la voir sa jambe enflée, veinée de rouge. Il la palpa du bout des doigts, machinalement. Un morceau de viande, un bout de bois figé, qui ne serait relié à son corps que par une masse de chair et de peau étrangère.

Un rictus découvrit les dents jaunies d’Eusebio. Le jeune homme se releva tant bien que mal et, mû par une espèce d’impulsion primale plus que par la raison, gagna en boitant le couvert des arbres, en contrebas. Là, il ramassa une large branche dont il ôta les feuilles, la porta à sa gauche pour s’y appuyer d’une main. Quelque chose

canne pommeau rond éclats de quartz Lenneth c’est Lenneth qui me l’avait donnée

effleura brièvement son esprit et partit. Poussé par un instinct plus fort que lui, Eusebio rejeta aussitôt le bâton, avec une grimace à peine consciente. Il choisit deux morceaux d’écorce, qu’il assembla en une éclisse de fortune, à l’aide d’une bande de tissu prélevée sur son pantalon.

Il marcha ainsi pendant un long moment. Au-dessus de lui, à travers les frondaisons au vert jeune et tendre, le soleil poursuivait sa course, brillait par intermittence au travers des feuilles et des branches, qui frémissaient doucement sous l’air tiède. Eusebio était environné par le parfum sec des feuillus sur lesquels il s’appuyait, par leur toucher rugueux, par le chant continuel des oiseaux des forêts, par les craquements sous ses pas maladroits, par le doux frottement des fougères tout contre sa peau. Toutefois, insensible à cette atmosphère végétale bruissant de vie, il avançait lentement, droit devant lui, étourdi par la lumière et la fièvre.

Il ne réalisa pas immédiatement que le son qu’il percevait était de plus en plus proche – son oreille, habituée à ce chuchotis cristallin, ne l’entendit vraiment que lorsqu’il manqua basculer dans le petit cours d’eau. Son pied glissa sur la pente boueuse, et le jeune homme, se rattrapant par réflexe sur sa jambe blessée, poussa un jappement de douleur. La fraîcheur de l’onde autour de ses chevilles lui fit baisser les yeux. Eusebio réalisa alors seulement à quel point la soif le torturait ; il se laissa tomber en arrière, dans le lit caillouteux, son genou tendu devant lui, se pencha de côté et ouvrit la bouche, aspira l’eau, la laissa raviver sa langue et son palais, glisser le long de sa gorge. Il avala de travers, toussa, recommença à boire, tel un animal sauvage, sans retenue, ses vêtements en lambeaux flottant sur la rivière. Son estomac se souleva. Pris d’une violente nausée, Eusebio s’écarta et vomit tout ce qu’il venait d’ingurgiter. L’eau lui brûla l’œsophage. Le jeune homme s’obligea à attendre que les spasmes se calment, avant d’étancher sa soif, en puisant dans la rivière dans ses mains en coupe, avec une lenteur exagérée, attentif au moindre signe de rejet.

Son bandage s’était défait sous l’action du courant, mais le froid avait endormi la douleur et réduit l’œdème. Eusebio rampa hors du lit de la rivière, roula sur le dos, s’étendit de tout son long sur le tapis de feuilles. Le soleil transparaissait au-dessus de la cime des arbres et le réchauffait doucement. Le jeune homme suivit du regard la ligne fière du tronc près de lui, remonta jusqu’au signe gravé dans l’écorce. Il ne reconnut l’épi d’ivraie, gravé de sa propre main des siècles auparavant, qu’au moment où il sombrait dans un demi-sommeil agité.

Il se réveilla en sursaut. Eusebio mit un certain temps à comprendre où il se trouvait. Le ciel s’était obscurci, et à travers la frondaison, le jeune homme put distinguer de pâles étoiles. Il grelottait – à cause du froid vif qui lui mordait la peau, et de fièvre. Sa jambe, engourdie, fut parcourue d’élancements désagréables lorsqu’il se remit debout, en s’aidant de l’arbre comme d’un appui. Ses doigts trouvèrent l’entaille et la redessinèrent. Le regard d’Eusebio était tourné dans la direction opposée. Il se remit en route, grimaçant sous les fourmillements de ses membres ankylosés.

Il avança, à pas comptés, en titubant, trébuchant parfois. Les derniers rayons du soleil dardaient de l’ocre et du rouge lorsqu’il parvint à l’orée de la forêt. Une lande presque morte s’étendait devant lui, seulement semée de squelettes d’arbustes et de pierres taillées. Il ne lui fallut pas longtemps pour repérer l’arbre noueux, où s’adossait la cabane. Eusebio se dirigea vers elle, abandonnant l’appui muet et raboteux du bois.

La lumière crépusculaire ne lui suffisait pas pour distinguer le merle chanteur gravé dans le tronc, pourtant le jeune homme croyait en deviner les contours légers, protecteurs. Il ne prit pas la peine de rassembler des feuilles pour s’en faire une litière et rampa dans la cabane, se roula en boule dans un coin, et s’assoupit, vaincu par la faim, la fièvre, la douleur et la fatigue.

Il dormit peu, et mal ; son estomac gargouillant finit par régurgiter l’eau impropre du ruisseau, puis de la bile. Eusebio, tremblant de froid, écœuré, se pendit au vieux drap qui servait de rideau de porte, l’arracha de son rondin, et s’en enveloppa. « Je dois trouver de l’aide », songea-t-il. Lorsqu’il retrouva un semblant de chaleur, il s’aventura au dehors. La lande était presque entièrement plongée dans les ténèbres ; le brouillard allongeait ses bras sinueux, illuminés par le clair de lune, sur l’herbe humide. Eusebio, attentif, entendit un hululement, la minuscule cavalcade d’une proie, un léger froissement d’ailes, un glapissement, un rire lugubre – à la crainte superstitieuse s’embrouilla un souvenir halluciné. Se trouvait-il dans le Néant, dans l’« après » dont le Prêche serinait l’existence à ses ouailles crédules ? Il crut voir apparaître une forme imprécise, un spectre de brume, qui tendait les mains vers lui.

– Mire ? croassa-t-il.

Ce n’était pas la vieille dame ; Eusebio, au fond de lui, le savait, mais le niait, comme si son esprit, par un accord tacite, l’occultait, préoccupé par sa propre survie. Impulsivement, le jeune homme se leva, s’approcha. Ses chevilles disparaissaient, avalées par l’herbe mouillée et les épaisses chapes de brouillard. Elles se refermèrent derrière lui, à peine troublées par sa marche hésitante. Des paroles, des pensées se fracassaient sous son crâne. Eusebio n’en saisissait pas le sens, hébété de fièvre, le corps parcouru de frissons glacés, et le corps pourtant brûlant.

Il chemina ainsi, guidé par un instinct primaire qui le rattachait à la vieille femme. Elle pourrait l’aider. Sûrement.

Une nouvelle aube, froide, lumineuse, chassait la nuit lorsqu’Eusebio parvint aux limites de la propriété. Ses pieds sales, ensanglantés, heurtaient sèchement les pierres, le faisant trébucher, mais il retrouvait son équilibre précaire et poursuivait sa route, tel un somnambule. Ses cheveux lâches retombaient en mèches grasses sur sa figure hâve ; la peau et les lèvres gercées, le regard fixe, troublé, le visage mangé de barbe, il se traînait, retenant faiblement la couverture rapiécée qui couvrait ses épaules amaigries.

Il remarqua à peine les silhouettes penchées, occupées à retirer les paillages sur les champs en jachère de Suain – l’hiver s’était achevé, enfin. Un vent doux soufflait, le poussant vers l’avant.

Ce fut Asha qui le découvrit, en relevant la tête. Debout à quelque distance, secoué de longs frissons, drapé d’un rouge affadi, il marmottait des paroles incompréhensibles. L’enfant poussa un cri effrayé et courut se réfugier dans l’ombre rassurante de son père. Eusebio tourna le regard, sembla les reconnaître, et leur adressa un pâle sourire.

– Bonjour, Caleb, dit-il au gamin qui s’avançait vers lui – sa voix était un soupir, faible et rocailleux. Tu veux bien t’occuper de Kukka ?

Et avant que l’adolescent n’ait pu esquisser un geste, Eusebio s’effondra.

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