11h57
Cette sensation d’empressement me travaille… Un sentiment oppressant qui le force à accélérer.
L’image d’une jeune fille allongée dans un lit qui tousse énormément.
Bordel, il me faut ce pognon pour payer le traitement de Lili.
Sa pensée est violente… D’un pas nerveux, il foule l’entrée de la clairière verdoyante.
Derrière lui, Alain et Émi discutent tranquillement de sujets variés qu’il n’écoute pas.
Shana baille loin derrière eux. Il s’arrête soudain pour observer les alentours.
— J’espère qu’on va rapidement trouver cette femme.
Je dois faire vite, elle ne survivra pas longtemps sans…
L’index d’Émi pointe en direction de l’Autel de dernier sacrifice sur sa droite.
— C’est quoi, ces grosses pierres ?
Karl pivote son regard et serre les dents…
Foutu autel…
Un souvenir me parvient. Karl caresse le visage d’une enfant allongée sur un lit d’hôpital.
Elle est fiévreuse, tousse fortement. Une infirmière entre et s’occupe d’elle avec des gestes précis.
Un médecin suit d’un pas lent. Puis un homme en costume qui affiche un rictus léger.
D’un pas sec, il s’approche de Karl qui fronces vivement les sourcils.
— Il faudra payer bientôt, sinon nous arrêtons son traitement.
— Espèce de…
— Mesurez-vous où je l’arrête de suite
Karl sert les poings. Son cœur bat plus vite… La brise légère frôle son visage contracté…
— Je vais payer, laissez-moi un délai !
— Bien, mais faites vite.
— J’ai pigé.
— Sachez que tout à un coût.
— Ouais, c’est ça…
L’homme sort, le médecin se tourne vers Karl.
— Je suis désolé, malheureusement sans traitement votre sœur…
— Je sais, j’ai assez la rage.
— Je ferai de mon mieux, mais…
Avec un tremblement prononcé Karl se rassoit sur le tabouret ferme près du lit.
Il serre doucement la main de la petite qui tremble et tousse dans son sommeil.
Tiens bon, Lili… Tiens bon…
Ce souvenir est récent, il n’est clairement pas à Hana…
Cela voudrait-il dire qu’il me vient de mon Chishiki ?
C’est une probabilité qu’il m’est impossible d’écarter.
En tout cas, il est plus simple de comprendre l’empressement de Karl.
Ses sensations s’effacent et mes perceptions se connectent aux sens d’Émi.
12h01
Avec empressement, Alain marche vers l’autel qui est au centre de la clairière.
Émi fixe les mégalithes qui l’entoure. Me voilà à suivre son regard.
— C’est quoi ces grosses pierres ?
— Ce sont des mégalithes !
Karl, derrière elle, hausse la voix avec un ton neutre en se grattant la tête.
Finalement, il croise fermement les bras en regardant l’autel.
— Il y a environ trois cents ans, on y faisait des sacrifices.
Émi pousse un petit rire en le fixant.
— Tu as l’air de bien connaître la région, tu es originaire d’ici ?
— Je suis né à Ardentia, donc non.
— Alors, comment tu sais ça ?
— J’ai juste des connaissances générales en histoire.
D’un léger haussement d’épaules, Émi rejoint Alain avec empressement.
Son regard se pose sur la mousse et le lichen qui recouvre l’autel.
Je n’aime pas cette odeur… et la texture semble horrible…
Elle fixe les fougères et les buissons qui l’entoure.
D’un petit coup de pied, elle retourne une pierre couverte d’insectes.
Une multitude grouille en dessous et monte sur sa chaussure qu’elle secoue vivement.
— Beurk… C’est dégoûtant…
Les mille pattes et coléoptères tombent rapidement, seul reste une ou deux fourmis bien accrochés.
Alain sourit avant de fixer une inscription sur l’autel.
— Dommage, elle est trop effacée.
Émi sifflote tranquillement une fois sa chaussure propre et se rapproche.
Un souvenir me revient. Elle est avec un homme, mais ne connaît pas son nom.
Il semble riche, l’acte est douloureux. Il lui jette des pièces et part sans un regard.
Elle pleure, la chambre d’hôtel est belle, spacieuse… Cependant, Émi se sent mal.
Je ne voulais pas… Pourquoi maman m’a forcée…
Elle se blottit sous les couvertures, puis le temps s’écoule dans le silence.
Au matin, une femme entre et commence le ménage. Le réveil d’Émi est brumeux.
Machinalement, elle se rhabille et quitte la chambre sans un mot, juste une larme.
Dans les rues ses pas sont lents, il fait froid et elle souffle dans ses mains.
Sur la vitrine son regard se raffermit et elle soupire.
J’ai besoin de plus d’argent…
Elle fixe les bijoux de la boutique, colliers et bracelet, boucles d’oreilles.
Avec des articles et vêtements luxueux j’arriverai à séduire un homme riche…
Je vais nous sortir de cette maudite conditions…
Ses sensations s’effacent et mes perceptions se connectent aux sens de Shana.
12h04
Elle est encore près de l’entrée et scrute le périmètre avec un regard toujours fébrile.
— Cet autel gâche le paysage.
La voix d’Émi est virulente pendant qu’elle touche du sang séché d’un air dégoutté.
— On n’est pas là pour se détendre !
Karl hurle tout en observant la clairière et tapote du pied.
Émi l’ignore promptement et regarde Alain.
— Faut être idiot pour faire des sacrifices ! D’abord, à quoi il les faisait ?
— Sûrement à un dieu maléfique vaincu par Mirina.
Alain fait aussi glisser ses doigts sur le sang séché.
— Peut-être que le nom est indiqué sur l’autel !
— On s’en fiche, il est mort et Mirina nous protège !
D’un mouvement ample, Émi se retourne vers l’entrée de la clairière et regarde Shana.
— Pas vrai ?
— Je suis d’accord.
Shana scrute Karl qui tape du pied avec énervement.
— On dirait qu’il n’y a aucune trace de bandits.
— Non, sérieux ! Tu le remarques seulement maintenant ? Bordel !
Malgré la réflexion de Karl, elle observe les arbres alentours.
Ils s’étendent vers le ciel en une canopée qui filtre les rayons du soleil.
Leurs ombres mouvantes se projettent sur l’herbe verdoyante tapissée de fleurs multicolores.
C’est reposant… Cette petite brise fraîche…
Elle ferme les yeux, puis inspire.
Les apinas butinent. Les oiseaux gazouillent.
Les feuilles bruissent au sautillement des furvius.
— C’est bien à l’autel du dernier sacrifice qu’on devait se rendre, non ?
La voix d’Émi est confuse.
— C’est de ta faute !
Karl hurle, sa voix est dirigée vers Shana.
Elle rouvre les yeux… Son regard se fige une ombre étrange derrière Karl.
Derrière les rochers, on dirait…
— L’autre chemin devait avoir des traces et tu les as pas vues !
Ce n’est pas vrai !
— Tu m’écoutes au moins !
— Préparez-vous au combat !
Shana bande rapidement son arc.
— On est encerclés par l’ennemi !
Soudain, un grikan armé d’une dague surgit de derrière le rocher. Il se jette sur Karl d’un bond.
Shana décoche un tir qui l’atteint en pleine tête.
Le grikan s’écroule, son sang verdâtre se répand dans l’herbe.
— C’est dégueulasse !
Karl essuie le sang sur son visage d’un geste vif et regarde la créature à ses pieds.
— C’est quoi ce truc avec ses cheveux hirsutes !
— Restez concentrés ! Il y en a d’autres !
Je ne les ai pas vus… Quelle idiote !
Rapidement une vingtaine d’autres grikans encerclent le groupe.
Karl tremble légèrement en tournant rapidement la tête.
— D’où est-ce qu’ils sortent, ceux-là ?
Il tire son épée de son fourreau avec un mouvement imprécis.
— On est complètement encerclés ! Comment ça a pu arriver ?
— Alain ! Redonne-moi mon bâton !
Sur la gauche de Shana la voix paniquée d’Émi retentit.
— Euh… Oui… Tout de suite… Par là-bas, y en a pas !
— Restez calmes et regroupez-vous !
Shana regarde Alain fuir et abat le grikan qui le poursuit d’un tir dans l’œil.
— Alain, reviens ici ! C’est dangereux de t’éloigner.
D’un œil rapide, elle fixe Émi.
— Émi, reviens vers moi !
Elle tourne son regard vers Karl.
— Karl ! Il faut que tu coordonnes nos actions !
Trois grikans encerclent Karl qui se met à agiter son épée dans tous les sens.
Shana fixe leurs yeux ocre caverneux d’un grikan qui court vers lui et décoche une flèche.
Elle perfore le grikan en pleine tête. Émi court toujours vers Alain.
— Émi, reviens !
Shana fixe un grikan petit, mais musclé. Sa peau grisâtre est couverte de cicatrices.
Rapidement, deux d’entre eux bloquent Émi en riant d’un air cruel.
— Dote akkuri, tak fei fem, gar fei fim.
Attaquer ensemble, tuer les hommes, garder les femmes.
Bien que leur langue me soit inconnue, ma compréhension en est parfaite.
Les doigts de Shana bandent la corde de son arc. La flèche se propulse avec une légère courbure.
Elle perfore la cuisse d’un grikan que Karl achève d’une décapitation.
— Ressaisis-toi, on a besoin d’instructions précises !
D’un ton sec, Shana hurle en direction de Karl qui regarde Émi bloqué par plusieurs grikans.
— Utilise ta foutue magie !
— Je ne peux pas sans mon bâton !
— Bordel, qu’est-ce que tu fous !
Karl hurle en direction d’Alain qui est déjà loin.
Il continue de courir sans répondre, les gestes de Karl ralentissent.
Ce n’est pas vrai, aucun d’eux ne réfléchit, ils sont trop paniqués…
Brusquement, une flèche frôle le visage de Shana.
Quelle idiote, je ne dois pas me déconcentrer…
D’autres tirs atterrissent vers ses pieds.
Il tire depuis la forêt… Il est sûrement niché dans un arbre…
Elle recule rapidement, alors qu’au loin Alain crie de douleur…
Sa cheville gauche foulée après avoir trébuché sur une pierre.
Très vite, il est entouré par plusieurs grikans et hurle de terreur.
— Me touchez pas, sale monstre !
Sa gorge est tranchée d’un geste vif par l’épée d’un grikan et son sang se répand sur le sol.
— Jaat tak luuma.
J’ai tué l’humain.
Grag rit en dansant, tandis que les cris de tristesse d’Émi retentissent.
— Alain !!!!!
Elle traverse la clairière en passant proche des grikans qui rient.
Non, non, non… Pourquoi, je n’ai pas été plus attentive…
Karl est encerclé et agite son épée dans le vide avec des mouvements désordonnés.
Je dois protéger Karl et Émi… Fichu archer, je ne le vois pas…
Shana tout en observant reste en mouvement pour esquiver l’archer.
Il décoche ses flèches à vive allure et bien qu’imprécise la force à rester en mouvement.
— M’approchez pas bande de monstres !
Karl hurle de rage, ses bras peinent à tenir son épée.
— J’arrive, petit frère…
Émi bafouille de tristesse, son pas est tremblant.
— Ça va aller, je vais te ramener à la maison…
Trouvée !
Shana décoche une série de flèches vers l’archer.
L’une le touche à la jambe. Une autre en plein cœur.
Il chute vivement de la branche d’un vieux chêne.
D’un regard, Shana voit le corps de Karl s’écrouler au sol. Une mare de sang se forme.
J’aurais dû les repérer plus tôt ! Comment ai-je pu être aussi stupide ?
Si seulement j’avais refusé de faire cette deuxième nuit de garde…
Non, ce n’est pas le moment pour les remords !
Ses sensations s’effacent et mes perceptions se connectent aux sens de Michel.

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