Le Protecteur des Cités de Sang

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Au cœur des Terres de Feu naissent les plus valeureux guerriers, les plus courageux, les plus forts de tous. On les dit assoiffés du sang de leurs ennemis, capables de défaire une armée avec pour seuls compagnons leur arme et leur monture. Ces féroces guerriers, ces élus des Dieux, n’ont peur de rien, peuvent affronter nos pires cauchemars sans sourciller.

Pourtant, il y a bien une chose à laquelle ils ne se confronteront jamais, une chose dont la simple mention les fait frissonner. Elle se cachait autrefois au plus profond du désert, entre les trombes de sable, les jours d’été comme les nuits d’hiver, ne sortait que lorsque la Lune, en habit du soir, se pare de joyaux sanglants. Ces jours-là, les combattants du Continent se mettaient sur leurs gardes. Les oiseaux messagers volaient, mais toujours les oiseaux de malheur rapportaient en premier la nouvelle : la Porte était revenue.

Au moment où quelqu’un lisait ces mots, une mère, quelque part, mettait au monde un enfant qui apporterait la guerre. De l’autre côté du monde, un autre pouvait apporter la paix. Chacun avait en lui les germes de l’Équilibre, cette constante dans les actions des Dieux, qui montre à tous la chance qu’ils ont de vivre de ce côté de la Porte, dans les Cités de Marbre.

Car l’un des deux enfants nés de l’Équilibre n’appartenait pas à ces lieux. L’un des deux enfants devait rompre l’équilibre et faire des Cités de Marbre des Cités de Sang. Chaque fois, ils grandissaient, devenait adultes, puissants, finissaient par se rencontrer, se confronter, s’affronter. Et toujours, toujours, c’était la guerre. La Porte des Cités de Sang s’ouvraient et la guerre faisait irruption dans notre monde, tuant sans distinction, torturant, nourrissant nos champs du sang de ceux qui les travaillaient, emportant avec eux les âmes des soldats tombés au combat, prêts à servir, ne laissant derrière eux que des ruines du passé, des os sans nom et sans figure, des corps affamés et meurtris tourmentés à jamais par les images de cette guerre qui ne prenait fin qu’avec la mort de l’enfant du Sang.

Et le cycle continuait. Sans cesse, s’ouvrant tous les ans, lorsque celle que l’on appelle désormais la Lune de Sang se levait sur nos terres, les gens se cachaient, les enfants nés de la précédente se dressaient, le sang coulait. Sans exception. Sans exception aucune.

Il survint cependant un enfant de Marbre qui eut la chance de grandir aux côtés de l’enfant du Sang. Lorsque vint leur temps, ils ne s’affrontèrent ni ne se retournèrent l’un contre l’autre, au contraire. Ils se complétèrent, s’associèrent et, affrontant mille périls, confrontés à mille dangers, entourés des plus vaillants guerriers, ils parvinrent à la Porte, convaincus qu’elle était la source de tous leurs problèmes. Ils la trouvèrent largement ouverte. C’était parce que la Porte qui menait vers un monde de chaos, de guerriers et de mort pouvait s’ouvrir librement, donner libre cours à leur rage, à leur jalousie, à leur colère et répandre leurs flammes dans un monde de bois et de cendres, que les Cités de Marbre étaient réduites à néant chaque fois.

C’était parce que la Porte n’était pas gardée.

Et lorsqu’ils parvinrent à cette conclusion, de leurs cœurs qui battaient ensemble, l’un s’arrêta. Transpercé par la longue lame de fer qu’un ennemi vaincu avait, dans un dernier geste désespéré, envoyée derrière lui, l’enfant de Marbre s’écroula. L’enfant de Sang hurla et se lança dans la bataille.

Nul ne sait exactement ce qu’il s’est passé, cette nuit-là. La Lune elle-même, dit-on, a été éclaboussé du sang des combattants ayant trouvé la mort ce jour-là. Des cadavres empilés, du sable teinté d’écarlate, comme une traîne funèbre derrière une porte noire, solennelle, devant laquelle un cadavre, selon les marques de sang relevées dans le sable par les derniers guerriers arrivés sur les lieux, se serait relevé et dont les traces de pas auraient disparu.

L’enfant de Sang, selon toute vraisemblance, aurait finalement trouvé la mort dans la bataille et se serait relevé pour franchir le pas de la Porte, pour rentrer chez lui, dans les Cités de Sang.

Depuis ce jour, chaque fois que le tissu nocturne est orné d’un rubis, la guerre n’ose franchir le pas. Devant elle se tient un colosse en armure brillante, dont l’épée plantée dans le sol. Et s’il y a bien des gens qui ont voulu l’ouvrir, de quelque côté que ce soit, la confrontation avec celui que l’on nomme désormais le Protecteur des Cités de Sang, le Gardien de la Paix des Mondes a toujours eu pour résultat un échec sanglant. Sans un mot ajouté, sans un coup de trop, sans jamais briser le tempo, la lame s’abat. En trois battements de cœur, tout est fini. Et au lever du jour, le soldat ramasse son arme, se tourne vers la porte et tous deux disparaissent.

Comme ça.

Et il se murmure que lorsqu’il rentre, le combattant ne sait s’il doit lever sa lame ou la ranger. Lui seul peut vivre une vie digne dans un monde ravagé par la guerre, lui seul est craint, adulé, admiré, lui seul peut avoir ne serait-ce que quelques instants de tranquillité. Ne serait-ce qu’un semblant de sécurité. Un rêve, toujours brisé au meilleur moment, dans un monde qui n’en a plus connu depuis des décennies.

Un monde solitaire, où la confiance ne règne plus, où l’amour dissimule la tromperie, où une main tendue ne peut l’être que si elle tient un poignard. Où chaque repas est le dernier. Où nul enfant ne voit plus le jour qu’au travers d’un voile de sang.

Un monde qui ne retrouvera la paix que lorsque l’autre sombrera dans les flammes de l’enfer, s’effondrera sous le souffle du dragon, l’étreinte glaciale d’un hiver éternel. Un monde qui ne trouvera la paix que dépeuplé, rendu aux créatures sauvages qui l’habitaient. Lorsque les humains se seront entre-tués.

Mais réjouissons-nous, ô réjouissons-nous ! Car vous faites partie des chanceux, des Enfants de Marbre qui n’ont connu la guerre. Plaignez vos anciens, plaignez les autres qui n’ont pas eu cette chance, pensez à ceux qui vivent dans un monde déchiré par la guerre, l’incertitude et la violence ! Pensez à ce que vous pourriez faire pour eux, et lorsque viendra la fin des temps, lorsque Cités de Sang et Cités de Marbres seront séparées et réunies, alors vous pourrez être vraiment heureux et souhaiter au monde entier de partager vos valeurs.

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