I.

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Dans une cité d’ordinaire socialement animée, un centre, légèrement excentré et étrangement discret, s’était implanté. Chaque week-end, différents séminaires sur la reconstruction personnelle y furent organisés.
Dans une salle immaculée, baignée d’une lumière crue et sans source identifiable, entra un groupe de participants. Ils examinèrent la pièce ; les murs étaient nus, sans tableau ni décoration, aucun objet pour retenir le regard. La porte se referma avec un chuintement presque imperceptible, trop doux pour être honnête. Martin, un journaliste local, s’était infiltré parmi les candidats. Il fit face au groupe avec un mouvement de recul. Douze chaises formaient un cercle irrégulier. Martin choisit celle juste à sa portée ; elle était basse, un peu inclinée vers l’avant et en s’asseyant, il sentit son corps se tendre. Une pression faible mais constante s’installa sur sa nuque, son dos et ses épaules. Pour le moment, il n’y prêta pas de lien important. Il observa les autres membres. À sa droite, Gérard ; la cinquantaine, corpulence solide, il triturait nerveusement son alliance. Son visage reflétait la fatigue, la peur et l’exaspération. À gauche, Nora ; les bras croisés, elle respirait lentement, mesurant chacun de ses gestes. Plus loin, Clémence ; une jeune femme pâle qui fixait le sol, enlisée dans une concentration quasi douloureuse.
Personne ne parlait... Martin comprit que chaque détail était calibré pour modifier la posture, l’attention et tester la nervosité. Son corps le sut. Une partie de lui sentit avoir déjà franchi une limite invisible. Le silence eut un poids auquel quiconque ne semblait réagir ; tous paraissaient impassibles bien que crispés. Soudain, surgit une voix assurée, venant de derrière eux. Elle remplissait la pièce.
— Vous pouvez encore partir ! La porte n’est pas verrouillée. Mais ceux qui restent, acceptent une règle simple : « Ici, on ne se protège pas ».
Martin ressentit un frisson lui parcourir l’échine. Il assista à une séance pour le moins étrange. Un homme entra dans le cercle. Il avançait lentement, avisé, presque cérémonieux. Il arborait un visage ordinaire que l’on aurait tendance à oublier aussitôt. C’est précisément ce qui le rendait inquiétant.
— Bonjour , je me nomme Laurent Baron, se presenta-t-il. Savez-vous pourquoi vous êtes ici ?
Il désigna Gérard d’un léger mouvement du menton. Ce dernier sursauta, ouvrit la bouche, puis la referma ; comme s’il cherchait ses mots. Puis il se leva et dit :
— Ma femme pense que j’ai un problème.
— Reformule, consigna Laurent.
— Elle dit que je suis... trop dur !
— Quoi d’autre ?
— On dit que je fais peur, ajouta l’homme.
Un frémissement parcourut le groupe. Gérard blêmit et déglutit. Laurent ne bougea plus ; sous un regard immobile et contrôlé, il examina chaque micro-signe du participant.
— Qui dit ça ? le testa Laurent.
— Ma femme et mes enfants.
— Pas de tiers, Gérard ! Parle pour toi.
Gérard inspira, puis murmura :
— Je fais peur...
— Bien, formalisa Laurent.
L’homme fut soulagé et nerveux à la fois. Martin n’était ni touché ni surpris, simplement conscient de la mécanique de ce qui venait de se produire.
Laurent poursuivit son tour du cercle.
— À toi, Nora, dirigea-t-il.
— Je suis là parce que j’en peux plus. Je perds le contrôle !
— Reformule.
— Je m’énerve...
— Encore !
Nora serra les dents.
— Je hurle... Je frappe parfois... avoua-t-elle, frustrée.
— Qui ? appuya Laurent.
— Mon fils.
La séance continua ainsi, méthodiquement : dire, reformuler, simplifier et s’exposer sans se protéger. Les mots étaient dépouillés de toute justification et les gestes, de toute défense.
Laurent s’approcha de Martin.
— Et toi ?
Martin se leva.
— Martin Pavot, journaliste, répondit-il, révélant son identité d’une voix assumée.
— Pourquoi es-tu là ?
— Pour comprendre ce que vous faites.
— Comprendre...? Comprendre, c’est garder une distance. Ici, on traverse, avertit Laurent.
Il fixa longuement Martin. S’ensuit un mutisme oppressant, chargé, calculé. Puis il reprit :
— Tu penses que l’on fait quoi ?
— Je crois que vous poussez les gens jusqu’à leurs limites, répondit Martin.
— Assieds-toi.
— Non.
Laurent fronça les sourcils.
— Assieds-toi ! insista Laurent, haussant légèrement la voix.
— Ou quoi ? répliqua Martin.
— Résister, ce n’est pas du courage. C’est un aveu de faiblesse.
Martin s’assit ; son corps tremblait un peu, mais son regard ne fuyait pas. Le côté effronté de Martin commença doucement à agacer Laurent. Mais ce dernier se refusait à l’esquisser. Le contrôle ici n’est pas une option. Il s’agit d’exhiber ses fragilités et les mettre à l’épreuve.
Martin saisit concrètement la limite qu’il venait de franchir. La séance prit fin sans annonce d'un prochain proramme.
Laurent déclara simplement :
— Pour aujourd’hui, ça suffira.
Dans le hall, alors que le groupe se dispersait, Clémence fit un pas vers Martin.
— Ne cherche pas à être plus solide que les autres... lui murmura-t-elle.
— Plus solide que qui exactement ? demanda-t-il, curieux.
— Ceux qui restent longtemps...
Elle s’éloigna.
Seul dans sa chambre, réservée le temps des séminaires, Martin tenta de coucher ses impressions dans son carnet. Il modifiait, durcissait les phrases sans s’en rendre compte. Le silence l’enveloppait et la lumière lui brûlait les yeux. Il ne savait pas encore s’il se fondrait dans la masse ni où le mèneraient ces séances.

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