I - Alex
Écrit en écoutant notamment : Deadmau5 ft. Chris James - The Veldt
Je tâche de me souvenir du chemin que j’ai repéré tout à l’heure sur l’ordinateur familial. Un coup d'œil à ma montre m’indique que je ferais mieux de me dépêcher et d’éviter les détours. Je m’en voudrais de rater le début de son match. Hier soir, j’ai passé une demi-heure à naviguer sur le site de la ligue régionale de football pour m’assurer de l’horaire ; normalement, le coup d’envoi est programmé à quinze heures.
J’ai dit à mes parents que je souhaitais profiter de la chaleur de l’après-midi pour me promener, après une matinée consacrée à la préparation de mes fiches de lecture pour le bac de français. Je me félicite pour cette excellente excuse, sachant qu’en général, je préfère passer mon temps sur la terrasse de la maison, à l’ombre, avec un bon livre et une carafe d’eau où baignent de gros glaçons.
Au lieu de ça, me voici à piétiner une herbe jaunie par la sécheresse du printemps, le dos trempé par mon sac. Je n’ai qu’un seul but, absolument essentiel : observer Timéo dans son environnement naturel, du moins en dehors du lycée que nous fréquentons.
Il tient toujours à organiser nos rendez-vous à plusieurs centaines de mètres de l’établissement, avant ou après les cours, parfois à la pause de midi, mais c’est plus rare. Une seule fois, j’ai réussi l’exploit de l’inviter chez moi, un après-midi où j’étais seul - pas fréquent lorsqu’on a trois frères et sœurs. Bien sûr, nous pourrions prétendre que nous sommes de simples amis, mais ça sonnerait faux. Quelles raisons aurais-je de traîner avec un sportif extraverti alors que depuis des années, je suis condamné à fréquenter des camarades au moins aussi perchés que moi ? Et puis nous ne pourrions pas nous livrer aux activités qui nous plaisent le plus.
Il évoque rarement son club de foot, son équipe, les matchs qu’il joue les samedis. De fait, je n’ai jamais insisté, de peur de passer pour une groupie, d’empiéter sur son jardin secret, mais il doit maintenant penser que je suis totalement insensible à ce sport. Et pourtant ! C’est grâce à lui que je sais que la Coupe du Monde en Afrique du Sud démarrera le 11 juin à Johannesburg, que je connais les nations que la France affrontera. De même pour les joueurs à suivre : Thomas Müller, Andrés Iniesta... J’ai fait mes recherches, je compte bien l’impressionner !
Mon téléphone portable Nokia, offert par mes parents pour ma rentrée en Première, vibre dans ma poche. J’aimerais y lire un message de Timéo, mais malheureusement, il s’agit simplement de ma grande sœur :
« Quelqu’un a ignoré ce message et le lendemain sa mère est morte. Envoie ce message à quinze personnes avant minuit sinon quelqu’un que tu aimes mourra cette nuit. »
Je secoue la tête en souriant, sans lui en vouloir pour la fausse alerte. C’est moi qui suis stupidement amoureux : quelle raison aurait Timéo de sortir son téléphone alors que son match commence dans vingt minutes ? Avec lui, j’ai surtout appris à être patient, il m’arrive de ne plus avoir aucune nouvelle pendant cinq jours d’affilée, alors que la veille, nous avons passé deux heures à nous embrasser. Si je le questionne directement, il hausse les sourcils et sourit. En général, son visage séducteur me décourage de l’interroger davantage.
Plusieurs voitures me dépassent. Leurs occupants doivent se demander ce qu’un jeune de seize ans fiche en plein cœur de l’après-midi sous trente degrés, au milieu d’une zone d’activité. Ils pourraient me prendre pour un dealer de drogue… avant d’avoir vu mon visage dans le rétroviseur. Et puis, quel dealer se promènerait en pantalon chino et en chemise ? À la rigueur un dealer de luxe, sur le boulevard de la Croisette, un jour de festival.
Enfin, j’arrive devant une grille grande ouverte indiquant le stade de Montélier. J’hésite un instant à entrer, impressionné par les joueurs de mon âge qui enchaînent accélérations et exercices de passes en guise d’échauffement. Je ne distingue pas Timéo parmi les maillots bordeaux, la voie est libre ! Il doit s’agir de leurs adversaires. J’en ai la confirmation un instant plus tard, lorsque l’un d’entre eux me coupe le passage à toute allure, à la poursuite d’un ballon échappé des limites du terrain. Il porte l’inscription « Association Sportive Montoison » ; c’est à quelques kilomètres d’ici, plus au sud de Valence.
Il y a suffisamment de monde pour que ma présence passe inaperçue, et qu’avec un minimum de jugeote, je ne tombe pas nez à nez avec Timéo. Il m’ordonnerait de dégager sur-le-champ, car je ne suis ici pas à ma place, enfin surtout notre relation n’aurait pas vocation à y exister ! En face de moi s’élève une tribune de béton qui doit pouvoir accueillir quelques centaines de personnes. De l’autre côté de la structure se trouve une autre pelouse, déjà occupée par un match féminin. Je traverse l’allée en graviers qui la sépare de la tribune et tombe sur une tente buvette. À côté, un grand bonhomme chauve sue à grosses gouttes devant son barbecue. Je sors quelques pièces jaunes de ma poche et décide de me payer un sandwich afin de passer le temps avant le début du match. Je gravis la tribune clairsemée jusqu'au dernier rang. D’ici, il ne me faut que cinq secondes pour repérer Timéo et son numéro 7. Ce n’est pas le plus musclé de son équipe, mais il fait certainement partie des plus véloces et il est sans conteste le plus beau.
Je me rends soudain compte de la douce folie qui m’a pris : j’ai toujours suivi les injonctions de mes parents, écouté religieusement mes professeurs à l’école, et fatalement, jamais eu le courage de décider par moi-même de mes actions. C’est bien pour cette raison que du haut de mes seize ans, je suis toujours le seul au courant de mon orientation sexuelle. Il y a encore moins d’un an, je n’aurais jamais cru que l’amour envers un beau garçon puisse bousculer aussi agréablement mes habitudes.
Un quart d’heure plus tard, les joueurs des deux équipes ressortent des vestiaires situés sous la tribune, et s’alignent au centre du terrain pour saluer les quelques parents venus assister au match. Les mèches lisses châtaines de Timéo s’agitent lorsqu’il lève la tête dans ma direction. Je suis immédiatement paralysé, pris dans des feux beaucoup trop brillants pour moi. Je n’ose esquisser le moindre mouvement, de peur de me rendre visible. Mon cœur bat à cent à l’heure et je retiens ma respiration. Son regard ne s’est pas vraiment arrêté sur moi, c’était plutôt un balayage rapide ; à cinquante mètres, je peux raisonnablement penser qu’il ne m’a pas identifié. Et en même temps, je suis déçu… j’aurais aimé voir sa réaction !
D’un côté, il faudrait rester discret, mais de l’autre, tous les beaux scénarios cinématographiques auxquels je songe empiètent sur la réalité de mes actions et altèrent de manière jouissive mon jugement. Je rêve d’être découvert malgré moi, d’être pris dans un flagrant délit d’admiration, de devoir lui expliquer que je ne peux me passer de son être. Un coup de sifflet strident me coupe dans mes pensées pour annoncer le début de la partie.
Je ne peux m’imaginer courir pendant une heure sous une chaleur pareille. Le soleil a tout juste dépassé son zénith, il inonde le stade d’un blanc brûlant. L’herbe rase fait peine à voir et les cyprès qui entourent le stade, pourtant acclimatés au climat provençal, arborent un vert bien délavé. Timéo ne paraît pas affecté : il court sans relâche d’un côté du terrain vers l’autre. Je comprends qu’en tant que milieu, son rôle est de remonter le ballon depuis la défense vers ses attaquants.
Je me retiens d’applaudir bêtement quand il réussit un tacle ou bien qu’il arrive à prendre de vitesse ses adversaires. Sans être partial, on dirait qu’il tire vraiment son équipe avec lui. Après vingt minutes de jeu, il déborde sur le côté droit du terrain et transmet la balle à un attaquant. Celui-ci envoie un tir puissant vers le but adverse. Le ballon heurte le poteau droit et revient vers Timéo. Sans hésiter, il avance de quelques mètres et décoche une frappe en cloche qui lobe le gardien. Un à zéro ! Il se met à courir comme un dératé, pourchassé par des coéquipiers friands d’une célébration collective. De mon côté, je prie pour qu’il ne décide pas de se jeter sur les genoux comme on le voit souvent à la télé. Ici, il finirait en sang ! Je suis horriblement jaloux des autres gars qui le serrent dans leurs bras. Je sais trop bien à quel point il est agréable de se presser contre son torse. Enfin, eux ne le ressentent pas ainsi… Cette pensée suffit à apaiser ma jalousie. Mieux que ça : eux ne pourront jamais s’imaginer, en le voyant nu sous la douche, que son corps n’appartient qu’à moi ! Personne n’imaginerait sa différence ! Je repense à nos baisers cachés, au jour où il est venu chez moi… Il portait un maillot du club d’Arsenal - il a dû me l’expliquer -, il venait de passer chez le coiffeur, bref, il était parfaitement désirable ! Nous nous étions enlacés sur mon lit, torse-nu, et par je-ne-sais quelle intervention du Saint-Esprit, ma main s’était retrouvée sous son jogging, à sentir les formes de son paquet. Il m’avait fallu plusieurs jours pour m’en remettre. Ces contours me suffisent à imaginer les sensations que j’éprouverais, si un jour il me faisait l’amour. Je suis certain que ce serait fantastique et il n’y a qu’avec lui que je voudrais passer ce cap.
À nouveau, Timéo part dans une longue course afin de récupérer un ballon haut. Il ajuste au dernier moment sa position de deux courts pas chassés et bondit en l’air. Un joueur adverse saute dos à lui et le percute au moment où il donne son coup de tête. C’est impressionnant ! Les deux garçons retombent l’un sur l’autre dans une mêlée de bras et de jambes.
Un cri déchirant, dont je reconnais aussitôt le timbre, transperce l’air jusqu’à mes oreilles. L’adversaire de Timéo se relève timidement et baisse le regard sur mon amoureux. Il se fige cinq secondes puis titube et s'assoit au sol en tournant le dos à la scène. De là où je suis, je le vois seulement allongé, dos au sol, les bras le long du corps. Il n’a pas bougé depuis le duel. Des hurlements de douleur s’élèvent soudain, de plus en plus intenses et distincts. On dirait ceux d’un soldat touché sur le front. Je sais que Timéo n’est pas le garçon le plus fragile et cela me terrifie. De loin, je crois voir du sang imbiber sa chaussette bleu clair. Autour, c’est la sidération. Seul l’entraîneur de son équipe paraît maîtriser la situation. Il fait de grands gestes pour éloigner les joueurs et dégaine un téléphone portable de sa poche. On apporte rapidement diverses compresses et bandages, mais je sens bien que ces moyens sont complètement dérisoires face à la gravité de l’événement.
Je prends soudain conscience que je manque d’air. Ma respiration devient pénible et saccadée, comme si j’avais inhalé un gaz hautement toxique. Chaque seconde écoulée sans que Timéo soit secouru me déchire silencieusement les sens, car je suis incapable du moindre mouvement et une unique pensée résonne en boucle dans ma tête : Faites-lui quitter cet enfer ! Instinctivement, mes mains se posent sur mes joues, comme pour retrouver le contact avec la réalité. Les cris cessent quelques secondes, puis se muent en râles graves après que l’entraîneur lui a tapoté le visage, visiblement pour le faire revenir à lui.
Autour de moi, des chuchotements gênés parient déjà sur la blessure subie : « Vu comme ça pisse le sang, je crains une fracture assez grave », ou juste après : « Le choc n’avait pourtant pas l’air si violent, il doit exagérer ». Vous n’avez donc pas la moindre once d’humanité ?
Je ne peux pas supporter plus longtemps le supplice de Timéo et descends la tribune en courant. Je fuis l’horreur, je veux partir le plus loin possible de cet endroit, même si lui doit y rester. Après trois minutes de course effrénée, je croise un fourgon rouge qui arrive en sens inverse. Dans un réflexe, je stoppe ma course et m’assure que les pompiers se dirigent bien vers le stade. Puis je m’assois sur le rebord d’un trottoir et plonge la tête contre mes genoux. Je l’ai abandonné, mais qu’aurais-je pu faire ?

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