II - Timéo
Sa jambe est couverte d’une masse blanche faite de bandages de protection. Depuis qu’on lui a branché une perfusion, la douleur s’est éloignée, elle est devenue sourde et diffuse, comme si son corps devenait vaporeux. Les irrégularités de la route le font encore grimacer, mais rien de comparable avec sa détresse sur le terrain. Une dame en blouse blanche d’une cinquantaine d’années se penche vers son visage :
- Tu te sens mieux ?
En guise de réponse, il hoche imperceptiblement la tête ; peut-être qu’en réalité, seuls ses yeux ont vraiment acquiescé. Il voit uniquement le plafond métallique du véhicule, et en périphérie, une poche de liquide reliée à son bras. Il pense soudain aux émissions que ses parents apprécient regarder à la télé les soirs de semaine, après le dîner. On y suit les interventions des pompiers, du SAMU ; on frissonne devant des patients, aux blessures plus effroyables les unes que les autres, être transportés d’urgence pour subir de délicates opérations. Les mêmes bandes-sons résonnent tout autour de lui, ce sont celles qui rendent les reportages plus palpitants. Aujourd’hui, c’est son tour, même si heureusement, aucune caméra n’est là pour filmer son agonie.
En plus de masquer la douleur, les médicaments diffusent en lui une étrange sensation, un manque de coordination mentale, presque comme… il y a six mois, lors de la soirée d’anniversaire d’un de ses amis. C’était la première fois qu’il avait bu de l’alcool en oubliant la modération.
Il attrape des mots un par un et les remet dans l’ordre pour déclamer d’une traite :
- Quand est-ce que je pourrai rejouer ?
- Oh là, mon pauvre, tu en as pour de longs mois. Ton tibia a été déplacé lors de la fracture. Espérons qu’à la radio, il n’y ait pas de fragments détachés. Néanmoins, tu es jeune, tu pourrais courir d’ici la fin de l’année.
Sept mois… Qui sait s’il aura encore sa place dans si longtemps ? Il se voit à peine sur le bord du terrain, équipé de ses béquilles, en train d’encourager ses amis, en enviant leur insouciance. La perspective semble si lointaine… et ses paupières s’alourdissent. Plus la force de lutter contre le sommeil. Ce seront déjà quelques minutes gagnées vers le rétablissement.
Il rêve du but qu’il a marqué tout à l’heure, de ce match difficile qu’ils remportent avec fierté. Puis le temps glisse, les décors changent, il se retrouve dans la salle polyvalente de son club, où est projeté un match de Coupe du Monde de l’équipe de France. On y tient la traditionnelle fête de fin de saison : tout le club est rassemblé depuis les poussins d’onze ans jusqu’à l’inusable président, qui a déjà soufflé ses soixante-dix bougies. Et puis soudain, il y a Alex. Que fait-il ici, au milieu de ses amis du club ? Ce n’est pas possible ! Il voudrait lui crier qu’ils n’avaient jamais convenu cela, que leur rapprochement devait rester secret. Que diraient les autres de cette détonante relation ?
C’est à ce moment qu’une secousse le tire de ses songes. Immédiatement, la douleur revient. On vient de déposer son brancard en vue de l’amener vers l’intérieur de l’hôpital. Il voit défiler une arche de béton noirci par la saleté, un grand signe « Urgences » puis des néons blancs qu’il pensait réservés aux films. Combien de temps vivra-t-il ici, avant de retrouver sa maison ?
- Timéo ! Que s’est-il passé ?
La voix paniquée de sa mère vient de lui vriller les oreilles. Elle lui attrape les épaules, elle a les cheveux en pagaille et l’air essoufflé. Il faut dire qu’aucun de ses deux parents n’était disponible cet après-midi-là, c’était le père d’un coéquipier qui l'avait récupéré devant chez lui pour le conduire au match. Le brancardier essaye tant bien que mal de la rassurer en expliquant que l’opération aura lieu le soir même, une fois que les examens de routine auront déterminé l’étendue de la blessure.
Il serait incapable de dire combien de minutes ou d’heures se sont écoulées depuis son arrivée. Il a enchaîné plusieurs machines : certaines émettaient des martèlements sourds résonnant dans sa poitrine, d’autres vrombissaient comme un réacteur d’avion. Les dernières étaient étonnamment silencieuses. La lumière du jour semble avoir baissé, mais il n’en est pas certain. C’est comme si on lui avait mis un voile argenté devant les yeux, la texture de l’air paraît granuleuse.
- J’aimerais voir Alex… après l’opération, dit-il.
En face de lui, sa mère fronce les sourcils et lui passe la main dans les cheveux.
- Je ne sais pas de qui tu parles, mon chéri.
- Mais si… je l’aime beaucoup. C’est important. Son numéro, c’est… 06… 22… …
- Et ensuite ?
Impossible de se souvenir de la séquence. Les chiffres se confondent dans sa tête, ils virevoltent comme des couples changeant de partenaire de danse. C’est pourtant un des seuls numéros qu’il doit connaître par cœur, car il n’a jamais enregistré le prénom d’Alex dans son téléphone portable.
- Je… je ne sais plus. Regardez sur mon téléphone. C'est important, c’est mon… amoureux.
- Ton amoureux ? répéte sa mère en détachant la dernière syllabe.
Le médecin qui était autour d’eux s’empresse de la rassurer, en souriant :
- Il peut arriver que les morphiniques aient des effets secondaires surprenants. Je dirais que c’est même fréquent !
- Mais… rouspéta Timéo.
- Mais oui, je suis sûr que c’est un très bon ami. On fera ce qu’on peut pour toi. Allez, on va pouvoir y aller pour réparer cette jambe.

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